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Traité de Rome : Moni Ovadia ou le rêve de l'Europe fraternelle

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Traité de Rome : Moni Ovadia ou le rêve de l'Europe fraternelle

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Il est né en Bulgarie, mais c’est en Italie que Moni Ovadia a grandi et qu’il s’est fait connaître. D’abord comme chanteur et musicien, puis comme acteur, auteur et écrivain. Moni Ovadia est l’un des intellectuels qu’EuroNews a choisi d’interviewer dans le cadre du 50ème anniversaire du Traité de Rome. Ce juif d’origine bulgare dirige actuellement le Festival européen de Théâtre, Mittelfest. Et c’est sa vision non-conformiste, non institutionnelle de l’Europe, que notre reporter Diego Malcangi, est venu recueillir à Milan en ce mois de mars.

“Mais est-ce qu’elle existe, cette Europe? C’est la grande question. Nous allons avoir une Europe quand il y aura un sentiment commun européen. Pour moi, Erasmus est ce que nous avons de plus européen, parce que ce programme organise un processus éducatif. Grâce à ce programme, les jeunes, à un âge où ils ont une grande énergie et beaucoup d’enthousiasme, se rencontrent dans le cadre des études. Et c’est une très bonne chose, car, à cette occasion, des couples et des familles européennes peuvent se créer.

Diego Malcangi : “Le problème, c’est, peut-être, que le Traité de Rome a crée une Europe qui s’est développée économiquement avec la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier, puis a évolué davantage comme une union économique. Et du coup, les citoyens n’arrivent pas vraiment à se rapprocher de l’Europe… “

Moni Ovadia: “La dimension financière, économique et mercantile semble être le pivot autour duquel tourne l’Europe. Naturellement, l‘économie est importante, je ne suis pas si naïf ou disons si idéaliste au point de dire “non, il faut faire seulement l’Europe des valeurs”. Mais le problème est que désormais l’Europe est en train de configurer aussi un plan idéal des valeurs et des droits. C’est son grand patrimoine. Et puis, il y a la culture. Si nous n’avons pas une culture européenne, nous ne pouvons même pas parler d’Europe. Pourtant, l’intellectuel européen existe déjà”.

Moni Ovadia pointe aussi du doigt les principales reproches faites aux institutions européennes. Des institutions trop éloignées du citoyen, alourdies par la bureaucratie, par des lenteurs et par des questions restées sans réponses. Ses propositions pour rapprocher le citoyen de l’Europe, ou ses rêves, passent par… le football et la télévision.

Moni Ovadia: “Dans les stades, j’aimerais voir nos jeunes, qui aiment se peindre le visage avec les couleurs du drapeau national, j’aimerais les voir avec les couleurs européennes: les petites étoiles, le bleu… Il est très beau, notre drapeau. Je voudrais qu’au début du match, on entende chanter l’hymne européen, qui est magnifique. C’est l’hymne à la joie de Beethoven. Et je voudrais aussi que sur un grand écran, pendant tout le match, on puisse lire les mots “Alle Menschen werden Brüder”, tous les hommes seront frères”. Ce serait pas mal que ça devienne un slogan. C’est le plus beau des slogans, difficile d’en concevoir un meilleur. Autre chose: nous sommes sur EuroNews, j’en profite pour faire mes compliments. Nous parlons toujours mal de la télévision, c’est l’occasion pour en dire du bien. EuroNews devrait devenir la télévision de référence en Europe. Je pense qu’il faudrait avoir une télévision européenne. Par exemple, le journal télévisé de la Rai Uno en Italie devrait être européen.”

Diego Malcangi : “C’est beau de venir à Milan pour parler du 50ème anniversaire du Traité de Rome, et au lieu de parler des 50 ans passés, de se retrouver à parler des rêves…”

Moni Ovadia: “J’ai des identités – puisque nous devrions être une Europe des identités plurielles. Je suis très italien, très milanais, très juif, très slave, très européen, et aussi…citoyen du monde, je ne peux pas ne pas l‘être. Alors, le passé… se tourner vers le passé…Comme dit ce proverbe – “si tu ne sais pas où tu vas, retournes toi et regardes d’où tu viens. Et le fait de se tourner sert seulement si on construit le futur. Il me semble que l’image de l’arc vient de Bergson : l’arc est l’institution, la flèche est le futur, la corde est le passé: tu encoches la flèche, puis tu tires en arrière pour donner une direction puissante à ton futur. C’est seulement si tu construis le futur que se tourner vers le passé est sensé.”

Diego Malcangi : “Et vous pensez que la corde du traité de Rome peut se révéler utile pour construire le citoyen européen?”

“C‘était un début. Et en tant que tel, il faut le respecter profondément. Surtout quand nous savons qu’on sortait d’une guerre dans laquelle les Français, les Allemands, les Anglais s‘étaient massacrés.
Je le dis: la grande blessure que l’Europe s’est faite à elle-même a été la persécution antisémite. Parce que le juif préfigurait l’Européen. Il parlait plusieurs langues, il avait des proches partout en Europe, il se sentait à l’aise dans chaque coin de l’Europe. Il était le citoyen qui préfigurait l’Europe. Le magnifique Judisches Museum de Berlin, qui est un musée étonnant, fait par l’architecte Liebeskind – merveilleux, apparait comme une grande cicatrice dans le coeur de Berlin. Au deuxième étage, nous découvrons que la culture allemande est faite par les Juifs. C’est comme si les nazis avaient arraché des morceaux de chair et de coeur du corps de l’Allemagne”.

Diego Malcangi : “Il serait aussi intéressant de parler de la place des juifs, de la culture juive, aujourd’hui dans l’identité européenne. Mais je pense qu’aujourd’hui on parle surtout des rapports avec le monde islamique. Et on n’en parle, la plupart du temps, qu’en termes de conflit.

Moni Ovadia: “L’islam est l’un des fondements de la culture européenne. Nous ne pourrions même pas penser à une veritable Europe sans la contribution islamique. Même sur le plan religieux: combien de chrétiens savent que probablement les plus beaux textes qu’on peut lire sur la vierge Marie sont dans le Coran, dans la Sourat Mariam, verset 22. Qui le sait? Qui sait que dans la tradition islamique du jugement universel, le juge de tous les croyants, musulmans ou non, sera Jésus?”

Moni Ovadia est donc un Milanais très italien et très européen, trés ouvert à l’autre, aussi. Et très rêveur, sans doute. Mais c’est le rêve d’un monde plus fraternel qui est à la base de la construction de l’Europe, au lendemain d’une guerre inhumaine. Un rêve qu’ Ovadia chante.

Moni Ovadia: “Je vais chanter une petite chanson Yiddish fredonnée dans les cercles du parti socialiste de l’Europe de l’est, celle des ouvriers juifs en Pologne et Russie… “Nous serons, nous sommes tous frères”