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Bronislaw Geremek : "C'est plus facile de réunir des économies que des mémoires."

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Bronislaw Geremek : "C'est plus facile de réunir des économies que des mémoires."

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Dans les coulisses de l’hémicycle européen de Strasbourg, on rencontre des gens qui ont fait l’histoire. Bronislaw Geremek est de ceux-là, qui a contribué dans les années 80, aux côtés de Lech Walesa, à libérer le Vieux Continent de la tutelle soviétique. Autant dire que cela façonne le regard qu’on porte sur les cinquante dernières années.

Christophe Midol-Monnet, European Affairs Editor, EuroNews : Professeur Geremek, bonjour. Première question : que faisiez-vous le 25 mars 1957 ?

Bronislaw Geremek, député européen polonais (Alliance des libéraux et démocrates pour l’Europe) : Vous voyez, je pense souvent à ce moment-là, en essayant de retrouver quels étaient mes sentiments, Polonais plein d’espoir en 1957. J’ignorais le Traité de Rome. Parce que pour moi, 1956, c’est une période absolument historique pour toute la région. Juin 56, c’est la révolte ouvrière de Poznan. Puis octobre-novembre, c’est l’insurrection à Budapest ; le changement de pouvoir en Pologne aussi, fait par les ouvriers de Varsovie d’abord, ensuite, l’arrivée de Gomulka au pouvoir. 57, donc un an plus tard, ce qui s’est passé à Rome était très éloigné de nous. L’importance historique de 1957, je ne la vois que maintenant, moi, citoyen de l’Union européenne.

EuroNews : Pensez-vous que les Européens soient tous sur la même longueur d’ondes que vous. C’est-à-dire, pensez-vous que ces célébrations vont être perçues de la même façon partout à travers l’Union européenne ?

Bronislaw Geremek : J’aurais aimé que ce soit ainsi. C’est-à-dire qu’il y ait la même perception de l’importance historique du Traité de Rome à l’est et à l’ouest de l’Europe. Mais, voyez-vous, c’est plus facile de réunir des économies, des administrations, que de réunir des mémoires. Ce moment d’anniversaire du Traité de Rome, c’est un moment où ces deux mémoires devraient se rencontrer. Robert Schuman n’avait pas de doute sur le fait que l’intégration européenne ne peut pas laisser de côté les pays d’Europe centrale et orientale (PECO). Et il l’a dit. Il a dit : maintenant, ils ne sont pas capables de nous joindre, mais il y aura une place pour eux. Cela s’est réalisé beaucoup plus tard.

EuroNews : Cela dit, est-ce que célébrer 50 ans d’intégration économique, ce n’est pas d’une certaine façon occulter la difficile émergence d’une Europe politique ?

Bronislaw Geremek : Quand on lit les déclarations des “Pères fondateurs”, quand on lit ce que Paul-Henri Spaak, préparant le Traité de Rome et la Déclaration de Messine, déclarait à l‘époque, on voit que la vision politique était toujours présente. Le projet de la Communauté européenne n’est pas un projet économique. C‘était un projet politique par excellence.

EuroNews : Pensez-vous donc que l‘énergie et la recherche puissent être les nouveaux piliers de cette Union européenne du XXIème siècle, après le charbon, l’acier et l’agriculture dans les années 50 et 60 ?

Bronislaw Geremek : Aujourd’hui, j’en suis plus sûr que jamais. Le dernier Conseil européen (les 8 et 9 mars à Bruxelles, ndlr) sur le climat a pour la première fois parlé en termes concrets. Trois fois vingt : 2020, avec 20 % d‘économie sur la consommation d‘énergie et 20 % d‘énergies renouvelables, c’est un très beau projet et c’est un projet qui a une force attractive pour les jeunes générations. Mais je vous assure que, pour les moins jeunes – j’en suis témoin -, c’est passionnant.

EuroNews : C’est un projet qui va être plus lourd à mener à l’Est qu‘à l’Ouest…

Bronislaw Geremek : Je suis heureux que vous me posiez cette question, puisque je l’avais derrière la tête. Oui, nous sommes un pays en voie de développement et tous les pays post-communistes ont perdu une période de leur existence pour rien. Nous avons gaspillé un certain temps. Alors, maintenant, les énergies renouvelables, cela veut dire les technologies, qui sont chères. Nous ne sommes pas capables de les payer. En face de cela, on ne peut pas avoir des politiques égoïstes de chaque pays à part. Il faut une politique commune, c’est ma conclusion.

EuroNews : Diriez-vous que la Pologne d’aujourd’hui est à l’abri des atteintes aux droits fondamentaux ?

Bronislaw Geremek : Non, nous ne pouvons pas le dire. Nous le voyons encore maintenant, avec un gouvernement qui a une tendance autoritaire, nationaliste, conservatrice, qui se plie à la volonté de ses deux alliés dans la coalition – qui représentent les tendances extrémistes. Pour cela, il faudra que l’Europe ne soit pas seulement cette bonne tante qui aide quand il y a des difficultés, mais que ce soit aussi une référence au socle de valeurs et à certains standards politiques, à certains standards des Droits de l’Homme.

EuroNews : Un autre débat s’annonce à propos de mémoire collective européenne, c’est celui de savoir s’il faut mettre sur le même plan les crimes communistes et les crimes nazis. Quelle est votre position sur ce sujet ?

Bronislaw Geremek : Je crois que la condamnation des deux est presque une nécessité pour l’avenir de l’Europe. Parce qu’autrement, l’Europe n’aurait pas un socle solide de références. Les régimes totalitaires doivent être condamnés d’une façon claire. Le génocide pratiqué par ces régimes totalitaires doit aussi être condamné, comme tous les autres génocides. Mon histoire personnelle me fait comprendre la différence entre ces deux régimes totalitaires. Je me rappelle, enfant, en 1945, regardant l’armée polonaise et soviétique entrant ensemble et chassant l’armée allemande. J‘étais heureux, parce que j’avais le sentiment d’une libération. C‘était une armée que, moi, je recevais comme une armée de libération. Cela ne change pas mon opinion et ma condamnation du régime totalitaire, de l’un et de l’autre, brun ou noir d’une part, rouge de l’autre – dans le cas de l’empire soviétique.