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Interview de Jacques Delors, ancien Président de la Commission européenne.

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Interview de Jacques Delors, ancien Président de la Commission européenne.

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Alors que l’Union européenne s’apprête à célébrer les 50 ans du Traité de Rome, Jacques Delors est l’invité d’EuroNews. Economiste et homme politique français, il a présidé la Commission européenne de 1985 à 1994. Il est l’un des artisans de l’instauration d’un grand marché unique et de la monnaie européenne. Il y a un an Jacques Delors diagnostiquait un coma léger de l’Europe, qui risquait d’empirer. Il semble aujourd’hui moins inquiet et prône le compromis pour relancer l’Europe.

Frédéric Bouchard, Europa Programme Editor : “Monsieur Delors, nous célébrons le Traité de Rome dans quelques jours, dans quel état trouvez-vous l’Union européenne à 50 ans?”

Jacques Delors, ancien Président de la Commission européenne : “Le bilan est largement positif, car nous avons établi un espace de paix et surtout de compréhension mutuelle et de coopération entre les peuples, cela ne va pas de soi, dans le monde d’aujourd’hui non plus. En second lieu, au lieu d’avoir des bras de fer diplomatiques à chaque difficulté dans les relations économiques, commerciales entre nos pays, nous avons des règles de droit, et cela est unique dans l’histoire du monde, des pays souverains qui exercent ensemble une partie de leur souveraineté sous l’empire des règles du droit. Et enfin, sur la phase des 50 ans, tous nos pays ont été stimulés par la perspective du marché commun et ont pu non seulement se reconstruire, se moderniser et s’adapter…mais une fois de plus, et cela lui est arrivé déjà dans son histoire, elle est dans une phase de crise.”

Frédéric Bouchard, Europa Programme Editor : “Comment relancer l’Union européenne, aujourd’hui? Peut-on le faire par le social?”

Jacques Delors, ancien Président de la Commission européenne : “Il y aura sans doute une dimension sociale à clarifier, mais ce n’est pas ça le problème. Le problème, c’est déjà arrivé souvent dans l’histoire de l’Union, c’est qu’il y a deux lignes : il y a 20 pays qui ont accepté le Traité, il y en a deux qui l’ont refusé, et il y a 5 pays qui regardent avec un air fortement euro-sceptique. Donc, ça serait aujourd’hui prétentieux de ma part de dire “voilà la solution miracle”, parce que mon expérience est que lorsqu’on est dans une situation pareille, il faut rentrer dans le débat, faire bouger les deux lignes et c’est peu à peu, dans la discussion qu’apparaît le compromis. Et un compromis dynamique, pas un compromis qui nous fait reculer sur l’Europe.”

Frédéric Bouchard, Europa Programme Editor : “Et la politique du compromis fonctionnait plus ou moins à 15, est-ce qu’elle peut fonctionner à 27?”

Jacques Delors, ancien Président de la Commission européenne : “Oui, parce que je pense que chacun, si l’on avance, si les lignes bougent, chacun ne voudra pas prendre la responsabilité de la prolongation de la crise et aussi chacun tiendra compte de son ancienneté dans l’Union.”

Frédéric Bouchard, Europa Programme Editor : “D’accord, mais concrètement, que peut-on faire du texte constitutionnel aujourd’hui?”

Jacques Delors, ancien Président de la Commission européenne : “S’il fallait recommencer avec une page blanche, compte tenu de ce que l’on a vu durant la Convention, ce n’est pas facile d’arranger tous les points de vue, donc on ne peut pas recommencer à zéro ; il faudra donc prendre certains éléments de ce projet de traité, ne plus l’appeler Constitution, car c’est matière à confusion, c’est une des raisons du non en France. Certains ont cru que l’Europe avait tous les pouvoirs, alors que par exemple le chômage en France dépend de la politique nationale et non pas de l’Union européenne. Bref, il faudra reprendre certains de ces éléments…”

Frédéric Bouchard, Europa Programme Editor : “…et si l’on n’arrive pas à faire cette réforme, pour faire fonctionner l’Union européenne à 27?”

Jacques Delors, ancien Président de la Commission européenne : “A ce moment là, s’il devait malheureusement en être ainsi, nos chefs de gouvernement – ce sont des hommes qui ont l’expérience de ça – ils raconteront des contes à dormir debout au peuple, et peu à peu l’Union européenne se détricotera : les règles communes seront de moins en moins appliquées, nous perdront notre dynamisme, notre capacité à nous défendre dans les grands accords commerciaux. Aurons-nous toujours le courage d’aider davantage les pays les plus pauvres, alors que nous sommes les premiers pour l’aide au développement et l’aide humanitaire. Je pense qu’une stagnation durable se traduirait par un recul et non pas par une consolidation de l’acquis.”

Frédéric Bouchard, Europa Programme Editor : “Quel est votre sentiment sur la campagne des présidentielles et sur la place que les candidats accordent à l’Europe dans les discours, le débat?”

Jacques Delors, ancien Président de la Commission européenne : “Je suis déçu, point à la ligne. Je n’ai pas à en dire plus compte tenu de ma position.”

Frédéric Bouchard, Europa Programme Editor : “Faut-il un nouveau referendum en France?”

Jacques Delors, ancien Président de la Commission européenne : “Oui, me semble-t-il. On a demandé l’avis des citoyens une fois, il y a eu un grand débat, le non a gagné, en dépit de mes espoirs. Et s’il y a nouveau Traité, il doit être présenté aux français pour qu’ils en discutent, c’est le parallèlisme des formes, et cela nous obligera, et c’est la démocratie, à expliquer, expliquer, mais aussi à écouter, écouter.”

Frédéric Bouchard, Europa Programme Editor : “L’Europe est-elle vraiment en panne aujourd’hui ou est-ce exagéré de le dire?”

Jacques Delors, ancien Président de la Commission européenne : “Il y a un an, j’avais parlé d’un coma léger, mais enfin je m’aperçois que le Conseil européen, c’est à dire les chefs d’Etats se sont mis d’accord sur certains éléments à moyen et long terme sur la politique de l‘énergie, cela prouve que cela bouge encore, elle tourne.”