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Alain Minc : "Les institutions françaises, c'est une monarchie absolue, si vous vous trompez de monarque, vous le payez cher."

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Alain Minc : "Les institutions françaises, c'est une monarchie absolue, si vous vous trompez de monarque, vous le payez cher."

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Enarque, essayiste et ancien maître à penser d’une certaine gauche moderniste française, Alain Minc fait partie de ces intellectuels qui se sont rangés dans le débat présidentiel du côté de la droite. Il livre ici à EuroNews son point de vue sur les enjeux européens de cette campagne électorale, moment fort de la vie politique française.

Sergio Cantone, EuroNews

Est-ce que vous pensez que la France a su se positionner dans le débat, dans la dialectique europe sociale europe libérale dans les dernières années?

Alain Minc

Bien sûr que la mythologie europe sociale europe libérale a joué un rôle dans une partie du vote non, ça c’est une évidence. Mais les Français, là dessus, en réalité prennent les vessies pour des lanternes. Et ce n’est pas la première fois. Il y a un dérapage de l’esprit collectif français depuis à peu près 12 ans. Je dis 12 ans, parce que, comme par hasard c’est lié à l’arrivée de Jacques Chirac au pouvoir. Les Français, qui avaient accepté le marché, les règles du jeu, la mondialisation, ont régressé. Pourquoi ont-ils régressé? Parce que nous vivons, et cela c’est un problème de politique intérieure, dans un clochepied depuis 95: La droite française a porté à sa tête en 1995 un type qui n’est pas de droite.

EuroNews

Donc, est-ce que tout cela a eu de toute façon un reflet négatif sur le rôle de France en Europe ? L’influence française était très importante…

Alain Minc

Bien, évidemment. Comme je vous l’ai dit. Les Français sont aux abonnés absents et ils doivent expier ce crime. Donc, ils ne peuvent devenir qu’un bon ouvrier de l’Europe, plus modeste, moins décisif, moins arrogant. Et puis, d’abord, ils doivent proposer une solution de sortie de crise.

EuroNews

Mais vous pensez à une crise liée au non au référendum ?

Alain Minc

Je pense que les Français commencent à mesurer les effets dévastateurs de cette attitude suicidaire mais qu’il faudra beaucoup d’empirisme pour en sortir. Et il y a là un débat dans la présidentielle française qui est extrêmement intéressant. Parce que vous avez parmi les trois principaux candidats, deux d’entre eux qui disent, en l’occurence Ségolène Royal et François Bayrou: seul un referendum peut défaire ce qu’un referendum a fait, seul un referendum peut refaire ce qu’un referendum a défait. C’est une conception que je considère comme incroyablement dangereuse. Parce qu’on s’expose à un nouveau risque de non et que celui-ci, il sera définitif et dévastateur. Et je trouve que la position de Sarkozy, de ce point de vue, est beaucoup plus pro-européenne. Puisque, qu’est-ce qu’il dit? Il dit mini-traité. Mais, mini-traité, c’est pour des raisons de consommation politique.

EuroNews

Mais vous ne pensez pas paradoxalement que cela pourrait donner des arguments à ceux qui sont contre, vu de gauche ou d’extrême-gauche, qui sont contre l’Union européenne parce qu’ils la voient comme l‘épouvantail de la mondialisation?

Alain Minc

Qu’est-ce qui a protégé du reste du monde d’une certaine façon cette Europe? Où est la préférence “communautaire” suivant les mots qui sont utilisés dans la campagne française? C’est dans l’euro. S’il n’y avait pas eu l’euro, un certain nombre de mauvais élèves, en l’occurrence les trois principaux pays d’Europe continentale, puisque l’Allemagne avait rejoint les Français et les Italiens au banc des mauvais élèves. Les trois principaux pays auraient été soumis à des crises de change et des plans de récession. Donc, l’Europe, elle est libérale en son sein, elle est relativement protégée de l’extérieur. C’est un marché intérieur protégé relativement de l’extérieur. Et nous devons considérer que c’est un modèle réussi.

EuroNews

En réalité, la vraie polémique entre la France, une certaine France et l’Union européenne, et l’Europe est liée plutôt qu‘à la Constitution, qu’au traité constitutionnel, à des questions concrètes.

Alain Minc

Je pense qu’il y a un énorme problème en matière de politique de concurrence. C’est-à-dire que je trouve que, face aux menaces qui entourent l’Europe, nous avons besoin de constituer des géants européens et donc, nous avons besoin d’accepter des accomodements minimaux avec les exigences de la compétition intérieure. Nous sommes dans un monde qui désormais fait des prises de contrôle des entreprises le champ d’une bataille stratégique.

EuroNews

Est-ce que le patriotisme économique est une réponse à tout cela?

Alain Minc

Le patriotisme économique à l‘échelle d’un pays est la bêtise la plus extraordinaire que l’on puisse inventer. Le patriotisme économique à l‘échelle de l’Europe est une nécessité. Tout ce qui va vers des transferts de pouvoir à la Commission me satisfait pleinement. Je suis par exemple favorable à quelque chose qui est totalement aujourd’hui hors de l‘épure. Je voudrais qu’il existe une golden share pour protéger les entreprises énergétiques européennes de prises de contrôle non européennes. Et à mes yeux, cette golden share devrait être dans la main de la Commission. Evidemment dès lors qu’elle est européenne.

EuroNews

Cela, c’est du protectionnisme quand-même.

Alain Minc

Moi je dis simplement protégeons-nous des pays qui ne respectent pas les règles de réciprocité. Cela veut dire que nous n’avons pas à nous protéger des Indiens, nous n’avons pas à nous protéger des Brésiliens. Mais nous avons à nous protéger des Russes et des Chinois.

EuroNews

Est-ce que vous pensez qu’une France, avec un nouveau président prêt à proposer de telles idées au sein de l’Union européenne à ses partenaires, pourrait récupérer le terrain perdu en terme d’influence ?

Alain Minc

La France ne pourra redevenir un acteur, un facteur de proposition dans l’Europe que quand elle aura contribué à dénouer l’imbroglio qu’elle a créé sur la Constitution. Il faut payer le prix pour sortir du mal que nous avons fait. Une fois que nous aurons payé ce prix, d’une manière ou d’une autre, on pourra retrouver une force de proposition. Mitterrand a eu un successeur, qui a été un successeur qui n’a jamais été un européen réel, qui a été incapable de faire le moindre sacrifice au nom de l’Europe, qui a été un successeur qui a confondu l’Europe et la défense des agriculteurs de la Corrèze. Le problème des institutions françaises, c’est que c’est une monarchie absolue. Donc si vous vous trompez de monarque, vous le payez cher.