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Zizek: Les Balkans sont comme l'inconscient de l'Europe

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Zizek: Les Balkans sont comme l'inconscient de l'Europe

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Slavoj Zizek est l’un des plus grands penseurs européens. Philosophe et sociologue, ce slovène a écrit sur de nombreux thèmes : la tolérance, la mondialisation, le post-modernisme et même sur des cinéastes comme Hitchcock ou David Lynch. Euronews a rencontré cet intellectuel lors du Festival International du Film de Sarajevo. Occasion de parler de cinéma, des Balkans et du multiculturalisme. Le festival a joué un rôle très important après la guerre, alors que la capitale de ce qui est aujourd’hui la Bosnie Herzégovine essayait de retrouver un semblant de confiance après quatre années de siège orchestré par Radovan Karadzic.

Wolfgang Spindler, euronews: Bonjour monsieur Slavoj Zizek, vous êtes l’un des invités du Festival du Film de Sarajevo. Selon vous quel est le rôle du cinéma dans notre société contemporaine?

Slavoj Zizek: Vous savez, je suis un marxiste de la vieille école. Alors je pense que le cinéma est aujourd’hui le terrain d’une lutte idéologique. Il y a vraiment un combat à l’oeuvre. On peut le comprendre en jetant un regard sur les lendemains de l’horrible guerre yougoslave. Certains films ici ont un côté authentique, réaliste. Malheureusement, ce n’est pas le cas de ceux qui ont le plus de succès. Par exemple, “Underground” d’Emir Kusturica: ce film a quelque chose de tragique. Je n’irais pas jusqu‘à parler de falsification mais bon, dans un certain sens, quelle image retient-on de l’ex-Yougoslavie avec ce film? Que c’est un endroit complètement fou où les gens forniquent, boivent et se battent tout le temps. Il présente un mythe que les occidentaux aiment cultiver sur les Balkans: ce mythe qui persiste depuis longtemps…

euronews: Comment expliquez-vous ce phénomène?

Slavoj Zizek: On peut dire avec ironie que les Balkans sont comme l’inconscient de l’Europe, “Das Unbewuste Europas”. L’Europe projette tout ses sales secrets, ses obscénités, etc… dans les Balkans. C’est pourquoi mon explication sur ce qui se passe dans les Balkans n’est pas, comme les gens aiment à penser, dans leurs vieux rêves. Ils n’arrivent pas à faire face à une réalité post-moderne ordinaire. Non je dirais plutôt qu’ils sont enfermés dans des rêves mais pas dans leur propre rêves. Dans des rêves européens. Vous savez, le philosophe français Gilles Deleuze a écrit: “Si vous êtes pris dans le rêve de l’autre, vous êtes foutu”. Alors, le cinéma devrait justement montrer cette sensibilité, le fait que ce folklore excentrique, d’une certaine manière, montre que nous appartenons à un monde global.

euronews: Sarajevo est une ville symbole pour le multicuralisme. Mais vous avez vous-même votre propre opinion sur la tolérance multi-culturelle, n’est-ce pas?

Slavoj Zizek: Je pense qu’ici, on en a assez de cette idéologie multiculturelle qui pour moi est souvent un racisme inversé. Quand les gens viennent ici, typiquement les multiculturalistes disent : oh, je veux comprendre de quelle manière vous êtes différent. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que fondamentalement on n’est pas différent ici. C’est seulement que des choses différentes sont arrivées ici et pour les rendre tolérable aux occidentaux heureux d’avoir évité la guerre, on a considéré les gens d’ici comme différents. Aujourd’hui nous avons besoin de discrétion, pas de plus de compréhension. Nous devons rejeter ce chantage libéral qui nous pousse à devoir se comprendre les uns les autres. Car le monde est trop complexe. Je hais les gens. Je ne veux pas comprendre les gens. Je veux un code où je ne comprend pas votre façon de vivre et où vous ne comprenez pas la mienne, mais où nous pouvons tout de même coexister.

euronews: Pourquoi peut-on toujours percevoir une certaine déception ici à Sarajvo après l’arrestation de Radovan Karadzic?

Slavoj Zizek: La véritable tragédie est que d’une certaine manière, comme l’a remarqué un intelligent politicien bosniaque, Karadzic a tout simplement réussi. A la base, son programme était qu’une grande partie de la Bosnie devait être ethniquement réservée et nettoyée pour les Serbes. Et c’est effectivement ce qui s’est passé. La Republika Srpska couvre 51% du territoire et ne compte que 10% de non-serbes. C‘était ça le programme de Karadzic. Voilà l’ironie… César est mort mais César a vaincu. Il est donc trop tard. Voilà l’hypocrisie : condamner cet homme alors que son projet s’est réalisé.