DERNIERE MINUTE

DERNIERE MINUTE

Chevardnadze : "Si j'étais président géorgien, je maintiendrais des relations diplomatiques avec la Russie"

Vous lisez:

Chevardnadze : "Si j'étais président géorgien, je maintiendrais des relations diplomatiques avec la Russie"

Taille du texte Aa Aa

On le surnomme “Le renard blanc du Caucase” : Edouard Chevardnadze s’est d’abord fait connaître comme ministre des Affaires étrangères de l’Union soviétique à l‘époque de Mikhail Gorbatchev. Edouard Chevardnadze a ensuite été pendant plus de 10 ans, président de la Géorgie, peu après l’indépendance de cette République. Il fait donc figure, aujourd’hui, d’observateur avisé de la géopolitique du Caucase.

Sergio Cantone, Brussels Correspondent, euronews : Bienvenu sur euronews. Tout d’abord, compte-tenu de votre expérience, quel regard portez-vous sur la situation dans le Sud du Caucase ?

Edouard Chevardnadze, ancien Président de la République de Géorgie: “Le territoire géorgien est traversé par des oléoducs et des gazoducs, qui viennent d’Azerbaïdjan et qui alimentent l’Europe. La Géorgie a donc une position stratégique. Le projet de gazoduc Nabucco devrait emprunter le même itinéraire : de la Mer caspienne à l’Europe en passant par la Géorgie et l’Azerbaïdjan. C’est en tout cas, ce qui est prévu. Mais actuellement, on ne sait pas comment les choses vont évoluer.
Ensuite, concernant la Géorgie, il ne faut pas oublier que le pays a été colonisé par la Russie pendant 200 ans. Deux siècles, c’est sans doute plus qu’il n’en faut pour tomber amoureux…

euronews : D’après vous, pourquoi la Russie a reconnu l’indépendance des deux provinces séparatistes de Géorgie ?

Edouard Chevardnadze : Si tant est qu’on puisse parler de cela de manière objective, je dirai que la Russie a un intérêt bien spécifique pour l’Abkhazie.
Les Russes ont besoin d’un accès à la Mer Noire. Durant la période de l’URSS, les Soviétiques disposaient pour ça de la Crimée. Tant qu’ils contrôlaient ce territoire, ils pouvaient accéder à la mer, via les villes d’Odessa, de Simferopol, d’Ilichevsk ou de Sebastopol… Ensuite Khrouchtchev a cédé la Crimée à l’Ukraine. Résultat : aujourd’hui, toutes ces villes que j’ai citées appartiennent à l’Ukraine et non plus à la Russie.
Quant à la stratlégie géopolitique de la Russie, elle n’est pas logique. D’un côté, les Russes ne reconnaissent pas l’indépendance du Kosovo, et de l’autre, ils reconnaissent celle de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud. S’ils accordent l’indépendance à un tout petit territoire, en l’occurence l’Abkhazie, pourquoi est-ce qu’ils ne font pas la même chose pour la Tchétchénie, la Bachkirie, l’Ingouchie, le Tatarstan ou le Daguestan ? La Russie a crée – pour elle-même – un dangereux précédent.

euronews : Donc vous pensez que les pays européens sont coincés par leurs besoins d’approvisionnement énergétique…

Edouard Chevardnadze : Cela ne serait pas vraiment une surprise, si c‘était le cas. Les Européens n’ont pas assez de ressources énergétiques pour se passer de la Russie. Ils ne peuvent pas mener une vie normale sans ce que leur apportent les Russes. La position de l’Union européenne est conditionnée par le fait qu’elle s’est mise du côté de la Géorgie, et que la Géorgie était et est soutenue par les Etats-Unis.

euronews : Les Etats-Unis seraient en train d‘écarter la Russie de la chaîne qui approvisionne l’Union européenne en pétrole et en gaz. Qu’en pensez-vous ?

Edouard Chevardnadze : Il devrait y avoir un autre fournisseur. Il y a du pétrole et du gaz en Azerbaïdjan, mais il n’y en a pas suffisamment en Europe. La Russie a les ressources les plus importantes. C’est elle le plus gros fournisseur en matière d‘énergie. Et c’est elle qui s’est ensuite accaparée le marché européen.

euronews : Que pensez-vous dire de la manière avec laquelle le gouvernement géorgien a géré cette crise et ses conséquences ?

Edouard Chevardnadze : Une chose est sûre : une agression s’est produite. Maintenant ce qui est important de savoir, c’est qui a fait le premier pas. Les Etats-Unis affirment avoir conseillé au président géorgien de ne pas entrer à Tskhinvali, la capitale de l’Ossétie du Sud. Il me semble que c’est ce qu’avait dit Condoleeza Rice.
Peut-être que l’occupation de la Géorgie par les Russes aurait eu lieu de toutes les manières. Ce qu’il y a, c’est que nous leur avons donné le prétexte pour le faire.
Je ne suis pas en contact avec le gouvernement, mais autant que je sache, Moscou a fait croire aux autorités géorgiennes qu’il n’y avait aucune troupes russes en Ossétie du Sud, que ce soit à Tskhinvali ou dans le tunnel de Roki qui relie la Géorgie, l’Ossétie du Sud avec la Russie.

euronews : Vous avez déclaré en août dernier que la Géorgie devait jouer un rôle dans la région en stabilisant la situation entre la Russie et l’Occident, et ce, en raison de sa situation géographique.

Edouard Chevardnadze : Que la Géorgie soit neutre ou non, elle aura toujours un rôle à jouer, compte-tenu de sa situation géopolitique. Dans quelques temps, pas forcément tout de suite, la Géorgie sera capable de jouer un rôle d’intermédiaire.

euronews : Est-ce que c‘était justement votre vision de la Géorgie quand vous étiez président ?

Edouard Chevardnadze : C’est lorsque j‘étais président que la Géorgie a, pour la première fois, posé une demande d’adhésion à l’OTAN. La différence par rapport à aujourd’hui, c’est qu‘à l‘époque, nous pouvions avoir de très bonnes relations avec les Etats-Unis. Ils nous aidaient sur le plan financier, matériel et moral. Et dans le même temps, nous avions des relations cordiales avec la Russie. J’avais parfois avec Vladimir Poutine, des relations presque amicales. Poutine a règlé plusieurs dossiers en faveur de la Géorgie.
Quand vous avez construit de telles relations avec deux pays, quand ces relations sont équilibrées, alors cela crée des perspectives. Cela a ouvert des opportunités pour nous.
Les Etats-Unis ont décidé de nous aider à construire une armée. Ils ont envoyé à leur frais, des instructeurs. Dix-neuf experts militaires sont donc venus dans le pays. Je suis le premier à l’avoir signaler au président Poutine. Je lui ai dit que les Etats-Unis nous aidaient à bâtir une armée. Mais je l’ai assuré que jamais il n’y aurait de bases militaires américaines en Géorgie.

euronews : D’un côté, vous dites que la Russie a commis beaucoup d’erreurs, et maintenant, vous expliquez que vous étiez très proche de Vladimir Poutine. Vous dites aussi que la Géorgie est fondée à rejoindre l’OTAN, et que dans le même temps, elle doit jouer un rôle de stabilisateur…

Edouard Chevardnadze : Aujourd’hui, la Russie est notre voisin le plus important. Un voisin qui a d‘énormes ressources. Aussi doit-on faire preuve de diplomatie, trouver un terrain d’entente avec la Russie, malgré ce qui s’est passé. Si j‘étais aujourd’hui président, bien sûr, je maintiendrais des relations diplomatiques avec la Russie.