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Roberto Saviano: "La mafia est un problème pas seulement italien, mais européen"

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Roberto Saviano: "La mafia est un problème pas seulement italien, mais européen"

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A 29 ans, Roberto Saviano vit traqué et sous protection permanente depuis la parution en 2006 de “Gomorra” dans lequel il décrit la violence de la mafia napolitaine. Son récit, publié dans 43 pays et porté à l‘écran l’an dernier, lui vaut d‘être condamné à mort par le clan des Casalesi.

euronews : A Noël, l’ultimatum lancé par le chef du clan, Carmine Schiavone, est arrivé à son terme. Mais vous êtes encore là. Comment faites-vous pour vivre avec cette peur ? R. Saviano : Régulièrement quelqu’un annonce que c’est le moment de ma mort ou de mon exécution. Mais eux, pour m’atteindre, ils attendent que l’intérêt que l’on me porte, à moi et à mon cas, baisse. Parce que ce qui me maintient en vie aujourd’hui, ce n’est pas la protection de la police – que je remercie – mais l’intérêt du public, le succès de mes mots. Même Carmine Schiavone a déclaré à un journal intitulé “Il Tempo” qu’ils attendent que je sois dans le creux de la vague, que l’intérêt que me porte le public, à moi et à mes livres, s‘éteigne… C’est tout… euronews : Comment vivez-vous cette peur au quotidien ? R. Saviano : Ce n’est pas de la peur. Je suis parfaitement conscient qu’ils me le feront payer cher. J’essaie, d’une certaine façon, de comprendre comment, quand et pourquoi. Puisque eux n’agiront jamais comme je le disais lorsque celui qui les attaque fait l’objet d’une telle attention. Ils ne se montreront pas non plus tant qu’ils savent que celui qui les attaque est fort. Leur méthode sera simple et fonctionnera ainsi : ils tenteront de détruire l’image de celui qui les attaque, c’est ce qu’ils ont toujours fait. Ils essaient de te rendre illégitime en disant que tu es quelqu’un qui plagie, “un clown”. Depuis quelques temps, ils m’appellent toujours comme ça. Lorsqu’ils arrivent à faire passer ce message: que tu n’es personne, alors là tu es vulnérable. euronews : La Camorra est-elle dans une situation difficile ? R. Saviano : Si seulement… Plutôt que dans une situation difficile, elle est sous le feu des projecteurs. Et c’est pour cela qu’ils me détestent. A l‘étranger, on se demande comment il est possible qu’un livre dérange autant une organisation qui a tant de pouvoir. En réalité, le livre dérange parce que des millions de personnes l’ont lu et parce qu’il a déclenché un intérêt médiatique à la télé, à la radio, dans la presse, qui avant n’existait pas. Tout cela a entraîné une réponse de l’Etat bien plus importante. Parce qu’avec la pression des médias, on ne peut pas faire comme si de rien n‘était, ce qui était le cas il y a encore quelques années, et comme c’est toujours le cas dans certains régions d’Italie. euronews : Vous expliquez comment plusieurs clans mafieux ont fait des affaires dans le bâtiment et l’immobilier pour blanchir de l’argent. Qu’en est-il aujourd’hui, en pleine crise ? R. Saviano : C’est exactement la même chose. Sauf qu’avec la crise, ils sont encore plus forts puisque, comme l’a dénoncé l’ONU, (ce n’est pas moi qui l’affirme mais ce sont des études sur les narcotrafics), aujourd’hui les grandes organisations mafieuses sont en train d’entrer dans les banques internationales qui, comme elles manquent de liquidités, acceptent de recevoir de l’argent sale pour résister à la crise. Et ça, c’est très grave! Pas seulement parce que de l’argent sale rejoint les banques européennes, ça en réalité, c’est tout le temps le cas… Mais il en entre tellement en période de crise que les mafieux seront en mesure d’orienter la politique bancaire en tout cas pour les 3 à 5 prochaines années si la crise continue : qui financer, quel entrepreneur protéger. Le problème, c’est que l’avenir est en train de nous échapper. Aujourd’hui, la mafia, les mafias, sont en train d’hypothéquer l’avenir de ce continent. euronews : Que faut-il faire pour que ça change ? En imaginant que tout soit possible, qu’est-ce qui pourrait faire exploser “le Système”, la Camorra ? R. Saviano : En fait, avec cette crise je pense que les moyens de lutter contre ces organisations criminelles sont plus importants. Mais au final, l’Italie ne le veut pas. Elle pense à autre chose. Elle pense au travail précaire, au problème des retraites, aux écoutes téléphoniques et pense que le problème de la mafia est juste un problème supplémentaire. Mais non : c’est LE problème (numéro UN). euronews : Dans quelle mesure la criminalité a-t-elle touché, et touche encore l’Italie ? R. Saviano : Les organisations criminelles affectent surtout l’Europe aujourd’hui.En Italie, les dégâts sur l‘économie remonte aux années 90. Aujourd’hui, les économies allemande, anglaise ou espagnole sont profondément infiltrées par les mafias, sans que les gouvernements de ces pays le fassent savoir à leurs citoyens. Aujourd’hui l’Europe est en train de payer, je crois, le prix le plus élevé du pouvoir économique mafieux. Et elle s’en rendra compte au niveau social lorsqu’il sera trop tard, comme en Italie. euronews : On vous a tant de fois posé la question: écririez-vous de nouveau votre livre connaissant les conséquences de son succès? Au début, vous répondiez “sans aucun doute”.. Et puis vous avez dit vous sentir “prisonnier” de votre livre. R. Saviano : D’un côté, je le ré-écrirais parce que ça a été vraiment important, en terme de phénomène éditorial. Tant de gens l’ont lu, des gens qui ne seraient jamais rentrés dans une librairie l’ont acheté. Mais d’un point de vue personnel, je ne recommencerais pas. Quand je dis “d’un point de vue personnel”, je parle de ma vie, bien au-delà du livre.Tout s’est aggravé, tout a explosé… Je n’ai aucun doute : je ne le referais pas si c‘était seulement à moi de choisir. Moi, aujourd’hui, je le déteste. Je n’en peux plus… Je n’ai pas la moindre sympathie pour mon livre… euronews : Comment voyez-vous votre avenir ? Arrivez-vous à faire des projets personnels malgré le fait que vous devez être un fugitif ? R. Saviano : Oui… j’essaie de faire des projets. Un jour, un vieux journaliste italien, qui fut le premier à m’interviewer, m’a dit : ‘Le pays ne te le pardonnera jamais. Parce que l’Italie ne permet pas que l’on raconte ce genre de choses’. Quand on a présenté le film, beaucoup de gens ont dit en choeur qu’il ne fallait pas parler de ces choses-là.. ça peut paraître ridicule vu de l’extérieur. Un Américain ou un Espagnol doit se dire que ce genre de commentaires est impensable. Mais cela fait partie de la culture italienne. On peut parler de la Toscane, de la sympathie des Italiens, des Italiens comme des gens bien, même de la politique. Mais si on en parle mal, ça doit être entre nous. En réalité, mon avenir, je ne parviens pas à le voir, ni même à l’imaginer.”