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Jacques Attali, écrivain et économiste

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Jacques Attali, écrivain et économiste

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L’homme a tant de casquettes qu’il est inclassable. A 65 ans, Jacques Attali, l‘éminence grise de François Mitterand, a un CV impressionnant. Diplômé de Polytechnique, de Sciences Po et des Mines, docteur d’Etat en Economie, il est aussi un musicien accompli. Fondateur et ancien président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, ce touche à tout dirige aujourd’hui une société de microfinance, PlaNet Finance. Son exercice favori: analyser et anticiper. C’est d’ailleurs en prophète qu’il dresse pour Euronews le tableau d’une Europe en crise.

euronews : Monsieur Attali bonjour… Jacques Attali : Bonjour ! euronews : … et bienvenue sur euronews ! Les élections européennes sont là et bien là. Les élites soulignent les enjeux de ce scrutin transnational, le plus grand de l’histoire du monde, mais du côté de ceux qui devraient aller mettre leurs bulletins dans les urnes, il y a comme fatigue, une lassitude… Jacques Attali : Non, c’est pas exactement ça. Je pense que les Européens sont des gens très sages et ils savent que quand ils votent pour leur maire, ou leur conseil municipal ou leur conseil général, ça a un impact, ils élisent quelqu’un qui a un pouvoir, qu’ils peuvent ensuite aller voir dans leur bureau. Quand ils élisent un Président de la république, un gouvernement, ils savent aussi que ça a un impact sur leur vie quotidienne. Quand ils vont aux élections européennes, il n’y a pas de gouvernement européen, il n’y a pas de pouvoir européen, donc ils ont une impression très floue. Et leur enthousiasme est au niveau de la complexité du système européen. D’où l’importance d’aller très vite plus loin. Les gens iront voter quand ils éliront vraiment un Président d’Europe. euronews : L’indifférence vient aussi d’une sorte de manque de tension dramatique. On n‘élit même pas le Président de la Commission Européenne. Jacques Attali : Je crois que le maître mot c’est l’enjeu. Il n’y a pas d’enjeu. L’enjeu n’est pas clair. En réalité, il y a un vrai enjeu : normalement, de ces élections européennes, si on suit les institutions, il pourrait sortir un renversement de majorité. Aujourd’hui, la majorité au parlement est à droite. Mais la Commission elle-même n’est pas le reflet de la majorité parlementaire. Donc c’est un système extrêmement compliqué. euronews : L‘écart entre l’intégration économique et l’intégration politique de l’Europe est trop grand. Est-ce que la crise nous a pris au dépourvu? Jacques Attali : Il faut bien comprendre : la Chine est un pays intégré, les Etats-Unis sont un pays intégré, l’Inde est un pays intégré, l’Europe ne l’est pas. D’une certaine façon, ce qui a arrêté la construction européenne est la chute du mur de Berlin. Sans la chute du mur, nous aurions aujourd’hui un Président de l’Europe, face à l’Europe de l’Est. Heureusement le mur est tombé, donc c’est une bonne nouvelle, mais d’une certaine façon ça a brouillé les cartes de la construction européenne et ca a retardé la mise en place d’une puissance européenne. Aujourd’hui, nous avons besoin, face à la crise, d’un pouvoir politique aussi fort qu’aux Etats-Unis et en Chine, c’est-à-dire d’un pouvoir qui soit capable de décider une relance budgétaire, des grands travaux, la recherche, des secteurs de pointe, des nationalisations européennes. Pensez donc que dans aucune langue de l’Europe on ne peut parler de “nationalisation par l’Europe”. On ne peut pas parler d’ “européanisation”. Or aujourd’hui, il est évident qu’il faudrait – pas nationaliser des entreprises -mais certaines entreprises devraient devenir propriété de l’Union européenne. Même ça, ce n’est pas concevable. euronews : Si on regarde de plus près le contexte dans lequel le scrutin a lieu, on a l’impression que rarement on a vécu un moment de plus forte tension dramatique. Le rêve américain s’est effondré. Jacques Attali : Il ne faut pas croire que le modèle américain soit mort, parce qu’au-delà de cette crise, ils vont être capables de rebondir, de resurgir, de se réformer, et l’individualisme américain va retrouver son énergie. Le système chinois lui-même a gardé toute sa force. Mais c’est vrai qu’aujourd’hui le modèle du respect des services publiques, du développement d’une justice sociale, d’un Etat protecteur et orienteur d’une évolution globale qu’est le modèle européen, d’une couverture sociale en matière d‘éducation et de sécurité très fort, c’est un modèle qui devrait devenir universel. Et l’Europe devrait plus encore être fière du rêve européen. euronews Pourquoi alors cette timidité des classes politiques dirigeantes de l’Europe à oser affirmer ces vérités? Jacques Attali : Parce que les dirigeants politiques européens sont ravis d’envoyer les plus médiocres d’entre eux à Bruxelles. Je répète, sont ravis d’envoyer les plus médiocres d’entre eux à Bruxelles. euronews : Pourquoi? Jacques Attali : Parce que comme ça ils conservent le pouvoir réel dans les pays. Mise à part Jacques Delors, nous n’avons jamais eu, depuis 30 ou 40 ans de Président de la Commission qui soit quelqu’un de haut niveau. Tout simplement parce que chaque fois qu’un pays a envoyé quelqu’un à Bruxelles, tout le monde s’est assuré qu’il soit assez médiocre pour ne faire de l’ombre à personne. Et pour que la France, la Grande Bretagne, l’Allemagne, l’Italie conservent leur autonomie et ne soient pas concurrencées par une vraie puissance bruxelloise forte. euronews : Si, sur les 500 millions d’Européens, la dominante était constituée par ceux qui veulent aller vers une Europe fédérale, dans ce scénario, est-ce que la façon dont ils vont mettre le bulletin dans les urnes peut changer la façon dont l’Europe est conduite ? Jacques Attali : Non, ça c’est une distinction entre gauche et droite. Puisque la gauche et la droite européennes, pour l’instant, sont toutes les deux – pour les principaux partis – favorables au traité de Lisbonne. L’importance… Plus important encore que ces élections européennes c’est la ratification du traité de Lisbonne, qui constituera une étape vers le progrès de l’intégration européenne. Au-delà de cela, si le traité de Lisbonne est ratifié, les élections européennes prendront une toute autre couleur, puisqu’elles permettront d’avancer plus loin et d’aller même au-delà. Toute l’histoire nous apprend que si l’Europe ne se dote pas, dans les années qui viennent, d’un véritable gouvernement européen, toute la construction européenne s’effondrera. Car qui n’avance pas, recule. Et si nous ne sommes pas capables d’avoir un ministère des finances, une politique budgétaire, une politique fiscale commune, une politique sociale commune, l’euro n’existera plus. Car l’euro ne peut pas tenir si chacun a sa propre conception de la discipline budgétaire. euronews : Donc l’Union Européenne de demain sera ou intégrée politiquement ou elle ne sera pas du tout. Jacques Attali : Exactement. Ou chacun reviendra à un protectionnisme. C’est d’ailleurs aussi ce qui menace à l‘échelle mondiale. Soit nous allons avoir quelque chose qui ira vers un gouvernement mondial, soit nous aurons des protectionnismes continentaux. euronews : Pourtant quand on prononce aujourd’hui cette syntagme, “gouvernement mondial”, on fait peur à plus d’un. Jacques Attali : Bien sûr, c’est normal puisque c’est quelque chose qui paraît fantasmatique. Mais il existe un gouvernement mondial dans bien des domaines : il existe en matière de sécurité aérienne, il existe en matière de football, il existe en matière bancaire, il existe dans bien des domaines. Et comme on a eu du mal à penser un gouvernement européen, qui existe aujourd’hui même s’il est extraordinairement faible, eh bien l’Europe donne au monde des leçons. Si nous ne sommes pas capables d’avoir l’espace économique accompagné d’un espace politique à l‘échelle de l’Europe, nous n’aurons pas non plus la même chose à l‘échelle mondiale. Et l’espace économique mondial va se fragmenter et nous retournerons dans une très grande dépression. euronews : Deux réunions du G-20 ont eu lieu depuis le déclenchement de la crise… Jacques Attali : C’est très bien qu’elles se soient tenues. La question est de savoir ce qui se passe entre la réunion du G20 de Londres et la réunion du G20 de New York en octobre. S’il ne se passe rien, et on peut le craindre, alors ça aura été une comédie. Si au contraire, dans cette période, on met en place toutes les réglementations qui ont été évoquées à Londres, réglementation des hedge funds, des banques, des agences de notation, mécanismes de contrôle, on aura un début de réglementation mondiale qui est absolument nécessaire. Encore faut-il que cela concerne tout le monde et pas seulement quelques paradis fiscaux annexes mais aussi l’ensemble des grandes grandes puissances. euronews : Et (y compris) les paradis fiscaux des Etats-Unis et de la Chine… Jacques Attali : Et de la Grande Bretagne, qui est aussi un paradis fiscal. euronews : Donc il y a un peu d’hypocrisie dans ce qui nous est communiqué. Jacques Attali : Pour l’instant, on peut penser qu’il y a des risques que ce ne soit qu’une comédie. euronews : Merci pour votre présence sur euronews. Jacques Attali : Merci.