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Ismail Kadaré, écrivain, lauréat du Prix Prince des Asturies

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Ismail Kadaré, écrivain, lauréat du Prix Prince des Asturies

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L’écrivain albanais Ismail Kadaré est le lauréat 2009 du Prix Prince des Asturies des Lettres.
Kadaré a obtenu l’asile politique en France à la fin des années 90, il partage désormais son temps entre Paris et Tirana. Le jury du Prix Prince des Asturies considère que ses romans sont « une condamnation ouverte de toute forme de totalitarisme ». Ismail Kadaré a accueilli euronews chez lui à Paris, non loin du Jardin de Luxembourg.

Olaf Bruns, reporter européen, euronews : “Vous aviez dix ans quand Enver Hoxha, le futur dictateur, a établi son régime totalitaire en Albanie. Vous avez donc grandi dans ce système. Pour décrire votre découverte de la liberté vous avez dit une fois que vous êtes allé « de la littérature vers la liberté ».”

Ismail Kadaré, écrivain, lauréat du Prix Prince des Asturies : “C’est très simple et très logique : j’ai commencé à écrire très tôt, quand j’avais 11 ans. À cet âge, pour entrer en littérature, vous n’êtes pas poussé, ni par des raisons politiques ou idéologiques. Je pensais que je vivais dans un pays comme les autres – absolument -, je ne comprenais pas que c’était un pays sans liberté. Et voilà : je suis allé vers la liberté à travers la littérature. C’est-à-dire : je commençais à faire de la littérature quand je n’avais aucune idée de la liberté. Quand j’étais étudiant, bien sûr, je l’ai compris (la situation en Albanie) absolument de façon très claire et très directe. Et ça été témoigné par mes écrits déjà.”

euronews : “Votre prise de conscience de ce système totalitaire, comment s’est elle développé ?”

Ismail Kadaré : “Ça n’a pas été très difficile. Parfois maintenant on imagine que c’était une grande découverte… Non ! C’était facile de comprendre que l’Albanie était un pays avec un grand défaut : le manque de liberté. En Albanie vous pouviez écouter la radio occidentale, même voire la télévision occidentale. On ne peut pas maintenant justifier que nous ne savions rien, parce que nous étions aveugles. Non : on Albanie on n’était pas aveugle !
Oui, en Albanie, c’était très dur, très stalinien, le régime, c’est une autre chose : la répression était terrible. Mais la connaissance ne manquait pas !”

euronews : “On fête maintenant les 20 ans de la Chute du mur, mais 1989 était aussi l’année du massacre de la place Tienanmen. Vous venez d’un pays qui était tour à tour allié à l’Union Soviétique et à la Chine, avant de s’isoler complètement. Comment est-ce que vous avez vécu ces deux événements ?”

Ismail Kadaré : “C’était des événements qui étaient lié directement avec le destin de mon pays bien sûr ! Pas seulement moi, mais tout le peuple albanais, tout le monde a suivi ça et tout le monde en tirait ses conclusions.”

Olaf Bruns, reporter européen, euronews : “En 1990, vous avez quitté l’Albanie pour venir ici à Paris. Pourquoi à ce moment ?”

Ismail Kadaré : “C’était avec un but très très précis ! L’Albanie hésitait entre l’Occident et la dictature, entre l’esprit de la liberté et l’esclavage.
J’ai appris (à l’époque) une chose que pas beaucoup de gens savaient : que c’était un jeu très hypocrite du régime. Qu’il pensait pouvoir s’allier avec l’Union Soviétique. Et quand je dis Union Soviétique… pas avec l’Union Soviétique de Gorbatchev, mais avec l’Union Soviétique des putschistes. Déjà, des putschistes staliniens étaient préparés à prendre le pouvoir!
Il fallait alors (que je fasse) quelque chose de scandaleux : quitter l’Albanie, moi qui était l’écrivain le plus connu du pays, trouver un microphone pour déclarer ouvertement que cette dictature ment encore ! Bref, j’ai encouragé la démocratie et j’ai découragé la dictature.”

euronews : “Dans le dernières 20 ans, vous avez pris fait et cause pour un autre peuple albanophone : les Kosovars – qui maintenant ont un propre état. Or, l’Espagne – qui vous décerne maintenant un de ses grand prix littéraires – fait partie des pays qui n’ont pas encore reconnu le Kosovo. Qu’est-ce que vous avez envie de dire aux autorités espagnoles ?”

Ismail Kadaré : “J’ai défendu la liberté du peuple du Kosovo – une chose que j’aurais du faire pour tous les autres peuples. Ce n’était pas quelque chose de très spécial, seulement parce que je suis albanais. C’était une cause très très claire : c’était un grand scandale au milieu de l’Europe qu’un peuple vivait dans des conditions de colonie.
Ma réputation d’écrivain pouvait être endommagé par cela, parce que ce n’est pas facile qu’un écrivain insiste que la Yougoslavie doit être punie, pour cette répression terrible aux Kosovo. Ce n’est pas facile pour un écrivain. Parce que vous savez… les clichés que les écrivains ont toujours : ils sont contre la punition, le bombardement surtout, etc.
En ce qui concerne l’Espagne, je ne sais pas exactement comment ils ont justifié le fait de ne pas accepter l’indépendance du Kosovo. Je pense qu’ils ont fait un transfert de leurs problèmes intérieurs dans les Balkans.”

euronews : “Est-ce que tôt ou tard le Kosovo et l’Albanie auront vocation à s’unir ?”

Ismail Kadaré : “La vocation ça existe, bien sûr ! Mais c’est une vocation plutôt sentimentale, romantique… Elle n’est pas organisée dans les partis par exemple, dans les programmes…
On ne peut pas dire maintenant que les Albanais ont renoncé à l’idée que nous sommes une Nation. Mais, avec l’entrée dans l’Europe ce sera dédramatisé tout de suite. Ce n’est pas comme avant, que le Kosovo était détaché de l’Albanie et faisait partie d’un autre pays qui était complètement étranger à lui. Maintenant et l’Albanie et le Kosovo ont l’aspiration vers l’Europe !”