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Wojciech Jaruzelski, dernier dirigeant de la Pologne communiste

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Wojciech Jaruzelski, dernier dirigeant de la Pologne communiste

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Rencontre avec Wojciech Jaruzelski, le dernier dirigeant de la Pologne communiste. Un général controversé, qui a imposé la loi martiale en décembre 1981. Une mesure visant à museler la contestation ouvrière menée par Solidarnosc, destinée, selon lui, à empêcher l’intervention de l’armée soviétique. Une décision qui lui vaut d‘être inculpé aujourd’hui de “crimes communistes”. Pourtant, Wojciech Jaruzelski veut croire que l’Histoire lui rendra justice en faisant de lui l’homme qui a ouvert les portes de la transition démocratique en 1989.

euronews : Est-ce que vous vous rappelez de ce que vous avez fait le 9 novembre 1989 quand le mur de Berlin est tombé? Wojciech Jaruzelski : J’ai du mal à me rappeler où je me trouvais exactement. J‘étais probablement dans mon bureau et j’ai obtenu cette information avant qu’elle ne soit médiatisée officiellement. Je dois avouer que ce n‘était pas une grande surprise pour moi. J’avais été à Berlin les 6 et 7 octobre. Il y avait aussi Gorbatchev, c‘était une grande manifestation organisée par Honecker à l’occasion du quarantième anniversaire de la création de la RDA. Quand les manifestants passaient devant la tribune, ils criaient: “Gorbi, Gorbi aide-nous !” Alors je me suis rapproché de Gorbatchev et je lui ai dit : “C’est fini, c’est la fin.” Il a avoué que c‘était la fin. Et bien évidemment on peut dire que la chute du mur ce n‘était plus qu’une formalité. euronews : Quelle a été la décision la plus difficile que vous ayez prise? Wojciech Jaruzelski : Sans aucun doute, l’introduction de la loi martiale. Cette décision n’a pas été uniquement un moment dans une situation précise, mais elle a été précédée de nombreux événements douloureux. Le fait de penser à la loi martiale pendant des mois entiers, des semaines et des heures, même les heures précédant la loi martiale puisque, jusqu’au dernier moment ce n‘était pas décidé. J’ai pris cette décision seulement le 12 décembre (1981) à 14 heures. C‘étaient des journées de cauchemar. J’avais beaucoup d’appréhension. Prendre cette décision… je ne voulais pas la prendre. Je savais que ce serait un drame, pour moi, à un niveau personnel aussi. Je porterais le poids de cette décision sur ma conscience jusqu‘à la fin de mes jours. euronews : Est-ce que, au milieu des années 1980, vous auriez pu imaginer le cours que l’Histoire allait prendre? Wojciech Jaruzelski : En tous cas, au milieu des années 1980, je me suis rendu compte qu’il y aurait des réformes profondes à mener. C’est l’arrivée de Gorbatchev qui nous a donné cette opportunité. Nous, les Polonais, nous étions des précurseurs sur cette voie. Gorbatchev a appelé parfois nos réformes polonaises bien évidemment limitées a cette époque-là des substituts à la démocratie et à l‘économie de marché. Il les a appelées : le laboratoire de la Perestroïka. euronews : Qu’est-ce que vous pensez aujourd’hui de l‘époque communiste? Wojciech Jaruzelski : Le communisme, la Bible du communisme a été créée non pas au bord de la Volga mais sur le Rhin. Et elle contenait beaucoup de belles et nobles idées, en partie utopiques, mais j’ai l’impression qu’elles restent toujours valables d’un point de vue philosophique et moral. Par contre, l’idée du communisme a été détournée par le Stalinisme avant tout. euronews : Quelles sont les causes de la fin du communisme? Wojciech Jaruzelski : La chute du communisme est due au manque de démocratie qui est un besoin naturel des sociétés, surtout des sociétés civiles modernes. Et ensuite, elle est due aux besoins économiques, au besoin de réformes, capables de rendre cette économie efficace, créative et que l’ancien système ne garantissait pas, et qu’il a été possible d’obtenir après le changement du système. Cela peut paraître un peu incompréhensible que moi, l’homme de l’ancien régime, avec toute mes convictions, je puisse dire aujourd’hui que ces changements ont été absolument nécessaires et profitables pour la Pologne et pour toute l’Europe. euronews : Monsieur Jaruzelski, est-ce que l’année 1989 a été une année miracle ? Wojciech Jaruzelski : Cela a été une année marquant un grand tournant, avant tout pour la Pologne mais aussi pour toute la région. Je peux dire avec fierté que j’ai participé à ce processus c‘était un peu paradoxal moi, l’auteur de la loi martiale et en même temps co-auteur des changements qui ont eu lieu dans les années 80 et qui ont eu une dimension très importante pas seulement pour la Pologne. Ces événements ont été le début d’un enchaînement de changements – la Révolution de velours (en Tchécoslovaquie), la chute du mur de Berlin – mais nous étions les premiers. euronews : Qu’est-ce que les deux dernières décennies ont apporté à la Pologne? Wojciech Jaruzelski : Je considère que, dans toute notre histoire difficile, ceci en est un des meilleurs moments. Notre pays, notre terre est un grand cimetière, les armées étrangères sont passées de l’Est à l’Ouest et de l’Ouest à l’Est. Pour la première fois, nous nous sentons en sécurité. Ensuite, il y a de vraies possibilités de développement en particulier dans le contexte de la rentrée de la Pologne dans l’Union européenne, ce qui nous donne une possibilité de dynamiser notre développement et de profiter de l’expérience des pays plus avancés économiquement et socialement que la Pologne. euronews : Est-ce que vous avez des regrets pour quelque chose? Wojciech Jaruzelski : Peut-être que je ne vais pas répondre à vos attentes, mais je ne considère pas l’introduction de la loi martiale comme une erreur. C‘était un acte décisif, amer, dramatique que je ne regrette pas car je considère que c‘était salvateur pour la Pologne. Mais je déplore ce que j’appelle “le moindre mal” et le fait, qu’après l’introduction de la loi martiale, il y ait eu beaucoup d’actions et d’opérations non justifiées de différentes forces de l’appareil d’Etat, et dont je n’ai pas eu connaissance, qui ont causé beaucoup de dommages. Je m’en suis publiquement et à plusieurs reprises excusé et je m’en excuse. Je l’ai même dit en présence des autorités, que s’il y avait un policier qui frappait quelqu’un – moi qui occupais la fonction la plus importante- je me sentirais moralement responsable.

A propos du Mur de Berlin : fr.euronews.net/1989-2009