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"J'ai toujours voulu l'Europe" - Alfred Grosser

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"J'ai toujours voulu l'Europe" - Alfred Grosser

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Alfred Grosser a toujours été un Européen convaincu. Et aujourd’hui, à 85 ans, il n’a rien perdu de son engagement en faveur de l’Europe. Politologue, sociologue et historien français d’origine allemande, il a été un des artisans du rapprochement entre Paris et Berlin, puis de la coopération franco-allemande. A présent, il poursuit son engagement à travers la rédaction de livres et la participation à des conférences.
Rudolf Herbert, journaliste à euronews l’a interrogé pour savoir comment il voyait l’Europe d’aujourd’hui, avec ses turbulences.

Rudolf Herbert, euronews : Monsieur Grosser, l’Europe est en train de s’enfoncer. Avez-vous préparé votre bateau de sauvetage ?

Alfred Grosser : Je n’ai pas de bateau de sauvetage, mais il est parfaitement possible qu’il y ait une catastrophe, qu’il y ait un effet qui se propage de partout. Des déficits sont terribles dans la plupart des pays. On ne peut pas vraiment vaincre les déficits, sans ralentir une croissance dont on a besoin pour diminuer le déficit. Donc, c’est un cercle vicieux. Version positive : les Européens découvriront peut-être qu’on ne peut pas avoir une monnaie commune sans avoir un minimum d’autorité commune sur le budget et sur les impôts.

euronews : Selon les analystes, ce n’est que le début de la crise. Est-ce qu’il y a des raisons politiques à cette crise ?

Alfred Grosser : D’abord, les analystes se sont constamment trompés. Donc ils se trompent peut-être cette fois-ci aussi. Personne n’avait vu venir la crise grecque par exemple. Personne n’avait dit que ce serait aussi grave. Donc ils sont trompés dans un sens. Ils se trompent peut-être dans l’autre sens. Et les experts sont des gens qui disent avoir une science qu’ils n’ont pas. Cela étant dit, je pense qu’une des causes politiques, c’est l’absence d’existence d’une Europe coordonnée, d’une Europe avec une autorité centrale en matière économique et budgétaire.
En 1954, j‘étais contre la communauté européenne de défense. L’une de mes raisons était : qu’est-ce c’est une armée commune sans aucune autorité politique qui commanderait cette armée ? Dès que l’euro a été créé, j’ai écrit (et je peux donner les preuves) : ‘c’est très bien, je suis tout à fait pour l’euro, mais qu’est-ce qu’une monnaie commune qui n’a aucune autorité centrale pour disposer de cette monnaie et pour faire une politique budgétaire, une politique des impôts commune ?’

euronews : Est-ce que l’Europe, en tant que projet politique, est quelque chose qui se trouve au fond d’un tiroir ? Est-ce qu’une Europe unie et puissante sur le plan politique est toujours une utopie ?

Alfred Grosser : Non, ce n’est pas une utopie, c’est une nécessité. Personne ne semble disposé à l’admettre. C’est dommage. Cela a commencé lorsqu’en 1953, la France a dit Non à la mise en place d’une Europe politique. C’est pourquoi le projet de défense commune a échoué par la suite. Et en France, il y a toujours une perception négative résumée à l‘époque par George Pompidou, alors Premier ministre en 1964. Il disait :“La France doit jouer le rôle de l’Europe”, et il ne disait pas : “la France doit jouer un rôle en Europe”. Il disait que le rôle de l’Europe doit être tenu par la France. Cette arrogance française est une des causes de la crise.

euronews : Quelles sont les menaces pour une Europe politique ?

Alfred Grosser : Je ne vois aucune menace, mais il faudrait dépasser les orgueils nationaux.

euronews : La politique européenne est-elle faite à Bruxelles ou à Paris et à Berlin ?

Alfred Grosser : Ni l’un ni l’autre. Paris et Berlin essayent de parler d’une seule voix pour faire pression sur l’Europe. Après l’adoption du traité de Lisbonne, il est plus difficile de dire où se situe le pouvoir européen. Par exemple, personne ne sait où et qui doit décider en matière de politique étrangère commune. Est-ce que cela revient au président de la commission européenne ? à la ministre chargé du dossier, qui est également vice-présidente de la Commission ? ou bien au président du Conseil ? Ils se marchent sur les pieds. Et ce qui est le plus gênant, c’est que personne ne sait à quoi doit ressembler une politique européenne commune !

euronews : Le traité de Lisbonne est-il un document suffisant pour l’avenir de l’Europe ?

Alfred Grosser : Je crois que c’est déjà une bonne base. Peut-être que la crise obligera les gouvernements, y compris les gouvernements français et allemands, à se dire : il est nécessaire d’avoir une Europe plus intégrée, avec davantage de pouvoir.

euronews : Que pensez-vous des institutions européennes ?

Alfred Grosser : Le parlement travaille bien. Il a réalisé de nombreuses choses utiles, et il a de plus en plus de poids. Il est simplement dommage que personne ne sache que ce parlement est une institution qui a été choisie de manière démocratique. En Allemagne, on le sait davantage qu’en France. La commission travaille mieux que ce à quoi on s’attendait avec l’arrivée des nouveaux pays membres. Malheureusement, le vieux système perdure. Chaque gouvernement nomme SON commissaire. Le président de la commission devrait être à même de choisir les commissaires en fonction de leur compétences et non en fonction de leur nationalité.

euronews : Que pensez-vous du premier président permanent de l’Europe. D’après vous, a-t-il suffisamment de pouvoir ?

Alfred Grosser : Non, il n’a pas assez de pouvoir. Mais il fait bien ce qu’il a à faire. C’est plus compliqué pour la chef de la diplomatie européenne, parce qu’elle doit se familiariser avec le poste. Il faut aussi qu’elle sache ce qui relève de ses prérogatives. Elle doit gérer une très grosse administration avec des missions élargies. D’où la confusion entre le président de la Commission, le président du Conseil et la ministre des affaires étrangères pour savoir qui va représenter l’Europe à l‘étranger, qui en sera l’ambassadeur. Il y a un certain désordre dans ce domaine. En tout cas, je pense que le président européen est soulagé de ne plus être le Premier ministre de la Belgique, car ce travail-là est aujourd’hui autrement plus compliqué ! Là, il fait bien son travail, de manière calme et efficace.

euronews : Faudrait-il que l’Europe s‘élargisse encore ou qu’elle retrécisse ?

Alfred Grosser : Il ne faut surtout pas qu’elle rétrécisse. Personne ne veut en sortir. Cela a toujours été ainsi depuis le tout-début : on critique l’Europe mais on veut quand même en faire partie. Il y a de nombreuses dossiers délicats, mais pour moi, la Turquie n’est pas un dossier difficile. On devrait demander à la Turquie : faites comme la Suisse, profitez des avantages sans être membre. Profitez des intérêts économiques, sans avoir de responsabilités politiques, faute de quoi on sera toujours à la merci d’une guerre avec l’Irak, avec l’Iran, et ainsi de suite. Il y a par exemple les opérations militaires turques au Kurdistan, dans le Kurdistan irakien. On ne veut pas d’un Kurdistan indépendant car on a peur de ce que les Kurdes turcs pourraient faire.

euronews : Monsieur Grosser, vous avez toujours défendu l’Europe. Que diriez-vous, aujourd’hui, aux jeunes ?

Alfred Grosser : D’abord, je n’ai jamais défendu l’Europe. J’ai toujours voulu l’Europe, j’ai tout fait pour qu’il y ait plus d’Europe. Et on peut d’abord montrer aux jeunes tout ce qui existe déjà. Si on avait présenté à Robert Schuman le 9 mai 1950, ce que nous avons aujourd’hui, il aurait été très content. C’est beaucoup moins que ce qu’on pouvait espérer, mais c’est plus que ce que l’on pouvait prévoir.