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Comment les coptes imaginent-ils la vie après Moubarak ?

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Comment les coptes imaginent-ils la vie après Moubarak ?

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“J’ai très émue aujourd’hui et j’ai vu des musulmans en pleurs.. C’était très beau de se retrouver à prier ensemble, coptes et musulmans”, confie Sarah, un docteur, copte, qui a participé à la messe ce dimanche à 13h sur la place Tahrir au Caire. Deux jours plus tôt au même endroit, pendant la prière musulmane du vendredi, ce sont des chrétiens qui se tenaient autour des musulmans, pour les protéger.

Sur cette place Tahrir : “c’est la première fois que je me sens vraiment en sécurité, en plein milieu d’une foule dans mon pays”, explique Nawal Tawfik, présentatrice à la chaîne de télévision chrétienne Miracle. C’est la deuxième fois qu’elle vient manifester. “Cela fait ressortir quelque chose de très beau chez les gens. C’est la première fois aussi que je sens que je participe, que je fais vraiment partie de l’Egypte.” Elle ajoute : “on n’avait jamais rêvé qu’un tel mouvement puisse arriver. Je sentais que le peuple égyptien était mort. Je ne pouvais pas imaginer que quelqu’un d’autre que Gamal (le fils du président égyptien – NDLR) succède à Hosni Moubarak”.

Elle est optimiste quant à la vie dans le pays après l’ère Moubarak : “je crois que les relations entre coptes et musulmans peuvent s’améliorer. On le voit ici, les gens sont unifiés, c’est un bon signe. C’est incroyable de voir des chrétiens et des musulmans prier ensemble comme ça”.

“C’est aussi le régime qui nourrit le conflit sectaire. Je ne pense pas que le peuple égyptien soit en lui-même sectaire”, estime quant à elle Magda Boutros, une jeune militante, qui travaille pour l’ONG EIPR (Initiative égyptienne pour les droits personnels).

Sarah précise : “pour beaucoup de coptes, Moubarak représentait une protection. Mais avec les attentats qui ont eu lieu ces dernières années, dont celui à Alexandrie à la sortie de la messe le 31 décembre dernier, certains ont compris qu’eux aussi étaient victimes de l’oppression de ce régime, tout comme les Egyptiens musulmans”.

Cette jeune copte manifeste depuis le 1er jour du mouvement et raconte : “au début, de nombreux coptes ne voulaient pas participer à un mouvement qu’ils pensaient mené par les frères musulmans. Mais peu à peu, ils se sont rendus compte que la protestation était beaucoup plus large, que tous les courants politiques, religieux, sociaux y participaient. Ils sont donc venus plus nombreux.”

Magda Boutros est elle aussi descendue dans la rue dès le 25 janvier. Elle se dit “déçue” par la position initiale de l’Eglise. Elle explique : “je ne demandais pas au pape Shenouda de prendre partie pour la révolution mais il aurait pu rester neutre plutôt que de défendre clairement Moubarak”. Pour Sarah, c’est encore plus simple : “le pape ne devrait parler de politique”.

Les coptes, qui représentent environ 10% de la population, ont quasiment disparu de la vie politique depuis la révolution de 1952. Cependant, ces dernières années, alors que les tensions entre coptes et musulmans augmentaient, et que le gouvernement ne semblait pas capable de les éviter, ils ont commence à descendre dans la rue pour protester contre les violences religieuses.

A la grande question du risque que les Frères musulmans s’emparent du pouvoir après le départ du président Hosni Moubarak. Les personnes qui participent au mouvement de protestation sont évidemment prêts pour une démocratie, avec les risques qu’elle implique, mais il semble que certains coptes sont plus sceptiques.

Magda Boutros semble sereine. Pour elle, “la communauté copte n’est pas en danger”. Elle explique : “c’est le gouvernement qui diabolise les Frères musulmans. Dans la réalité, je n’y crois pas et beaucoup comprennent aussi que c’est une stratégie du gouvernement. D’ailleurs, les manifestations n’ont pas été organisées par les frères musulmans. Elles n’ont pas non plus été volées par eux, comme le prétend la télévision égyptienne. Ils sont effectivement présents en nombre mais ne représentent pas du tout la majorité. Il y a des coptes, des laïques, des musulmans qui ne soutiennent pas les Frères…”

Les Frères musulmans au pouvoir ? “Ils ont déjà annoncé qu’ils ne présenteraient pas de candidat à la prochaine présidentielle. D’ailleurs, je ne pense pas non plus que la majorité des Egyptiens voudraient l’application de la charia (loi islamique)”.

Des musulmans laïcs précisent d’ailleurs que même si les Frères arrivaient au pouvoir, la Constitution aura été modifiée et ils ne pourraient s’accrocher à la tête de l’Etat sans l’accord du peuple.
Sarah espère quant à elle que dans un futur démocratique, les coptes prendront enfin part à la vie politique du pays, “pas dans un parti confessionnel, mais dans tous les partis, comme tous les Egyptiens”.

Cependant selon Nawal Tawfik, “la majorité des coptes ont peur des Frères musulmans et sont donc en faveur de Moubarak. Tous mes amis, sur Facebook par exemple, m’ont déconseillé de participer aux manifestations.” Elle ajoute : “moi, je ne crains pas les Frères musulmans. Je ne pense pas que la majorité des Egyptiens voteraient pour eux et même si un jour, ils prennent le pouvoir, ça serait le destin. Peut-être qu’il faudrait passer par cette étape, quitte à ce que les gens changent d’avis après. Au pire, je pourrais toujours quitter le pays. C’est aussi cela la liberté. Pour moi, la liberté est plus importante que rester sous la protection de Moubarak”.
Une jeune fille voilée nous interrompt poliment : “Je peux vous prendre en photo avec votre amie ? Des gens répètent qu’il n’y a que des Frères musulmans ici, je veux leur montrer que ce n’est pas vrai !”

Moïna Fauchier Delavigne et Hussein Emara, envoyés spéciaux au Caire

Photo par Asmaa Youssef