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Les Serbes divisés après l'arrestation de Ratko Mladic

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Les Serbes divisés après l'arrestation de Ratko Mladic

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Ce camp de réfugiés en périphérie de Belgrade est comme un stigmate des guerres qui ont fait rage après l‘éclatement de la Yougoslavie au début des années 90.

Ces Serbes qui ont fui les combats en Bosnie et en Croatie vivent ici depuis 15 ans.

Slobodan Uzelac et sa famille viennent de Kordun en Croatie. Cette région était presque entièrement serbe, jusqu‘à la Seconde guerre mondiale. La population a alors enregistré de lourdes pertes sous le régime pro-nazi de l’Oustacha.

Quand la Croatie a déclaré son indépendance, Serbes et Croates se sont livré une terrible bataille à Kordun.

Dans ce camp de réfugiés, Ratko Mladic est un héros pour les Serbes qui ont longtemps souffert.

“C’est un homme qui a défendu son pays, et pas seulement son pays, mais son peuple, la communauté, et la manière que nous avions de tous vivre ensemble”, explique Slobodan.

Beaucoup comme lui voient de l’injustice dans l’arrestation de Mladic. Une injustice comparé aux crimes rarement punis contre les Serbes de Croatie et de Bosnie.

“Quand nous fuyions notre village dans la région de Kordun, 13 garçons ont été tués et personne n’a été poursuivi pour cela. Il y avait une colonne de soldats sur le pont et ils ont massacré ces garçons de notre village et personne n’a jamais été arrêté. ça n’a jamais été évoqué, dans aucun journal, rien”, raconte Slobodan.

L’arrestation de Ratko Mladic le mois dernier divise les dix millions d’habitants.

Certains ont le sentiment que la Serbie a injustement porté le fardeau de la responsabilité des guerres qui ont suivi l‘éclatement de la Yougoslavie.

Pour d’autres cette arrestation tire un trait sur le passé et montre que l’avenir de la Serbie se trouve à l’Ouest avec l’intégration à l’Union européenne.

Dejan Santovac partage cette opinion. Restaurateur à Belgrade, il fait partie de la génération qui a quitté la Serbie juste avant l‘éclatement de la Yougoslavie.

Rentré de Moscou en 2002, il pense qu’extrader Mladic vers le tribunal pénal international est la seule manière de rapprocher la Serbie de l’Europe : “Pour la plupart, les gens qui le soutiennent ne sont pas de Serbie, ce sont des Serbes de Croatie, des réfugiés, des gens qui vivaient ailleurs en ex-Yougoslavie. Pour la plupart, les Serbes de Serbie n’ont jamais compris cette guerre. Pourquoi ça doit être comme cela ? Ensuite, ils n’ont jamais soutenu Mladic, Karadzic, c‘était une guerre civile. Même ici dans ce restaurant il n’a été soutenu que par des gens qui ne sont pas de cette partie de l’ex-Yougoslavie.”

Nemanja Dzelajilija fait partie des quelque 250 000 Serbes qui ont fui la Croatie pendant la guerre. Il n’y retournera jamais, mais il ne blâme pas celui qu’on surnomme “le boucher des Blakans” : “Je pense que Mladic était un homme et un officier honorable et je pense qu’il n’aurait pas dû être arrêté. Il a aider beaucoup de musulmans pendant la guerre en les protégeant des meurtres par vengeance. Il était un patriote honnête, qui a servi son peuple. Je viens de la même région de Yougoslavie que lui et je me considère comme un patriote au même titre que lui.”

Un patriote du peuple serbe. Dans les rues de Belgrade, beaucoup ont dû mal à l’avaler, en particulier quand ils pensent à leur histoire récente. Du côté des Alliés au XXe siècle, la Serbie a été victime, et pas auteur, des atrocités des deux guerres mondiales.

Historien, Predrag Markovic considère l’arrestation de Mladic comme une bonne chose. Une page très noire qui se tourne : “Mladic est l’une des plus grandes sources de honte de notre histoire. Il portait la casquette des officiers serbes de la Première guerre mondiale. Pendant la Première guerre mondiale, l’armée serbe n’a pas tué un seul prisonnier. C’est un fait très unique, très étrange. Donc il a réellement déshonoré cet uniforme et dans l’histoire des guerres de libération nous étions les victimes des génocides, de l’Holocauste et il a totalement souillé notre histoire de manière importante. Aujourd’hui, Srebrenica est l’un des termes les plus hideux au monde.”

A Belgrade, ces bâtiments ont été détruits par les frappes aériennes de l’Otan en 1999 pendant le conflit au Kosovo.

Des sanctions, des bombes, l’isolement économique et politique. Le prix qu’il a fallu payer pour les politiques nationalistes serbes sous Slobodan Milosevic, qui a été remis au tribunal de La Haye en 2001. Il y est mort cinq ans plus tard, avant la fin de son procès.

Un tribunal qui tient aujourd’hui entre ses mains le sort de Radovan Karadzic et maintenant Ratko Mladic.

La Haye ne fait pas l’unanimité, en particulier dans les Balkans.

Dragan Todorovic est le numéro deux du Parti radical serbe, une formation opposée à l’arrestation de Mladic, mais aussi anti-Union européenne et anti-La Haye.

Son leader est au TPIY depuis neuf ans, en attente de procès.

“Vojislav Seselj est un symbole de résistance à la mondialisation et à la destruction de la Serbie parce qu’il est à La Haye depuis neuf ans, explique Dragan Todorovic. Il est innocent et pendant ces neuf années il a réussi à prouver et démontrer que La Haye n’est qu’un outil politique. Il suffit de regarder les statistiques du TPIY : 80% des accusés sont Serbes, 15% sont Croates et moins de 5% sont musulmans, Albanais ou Macédoniens. Et tout cumulé, les Serbes ont été condamnés à 1 000 ans de prison.”

Pedrag Markovic est lui aussi critique envers Le TPIY : “La Haye est très compromise. Ce monstre bureaucratique a le budget d’un Etat modeste de la région. Avec l’argent que le tribunal de La Haye a gaspillé on aurait pu construire une maison pour chacune des victimes de Bosnie. Littéralement. Si vous ne le croyez pas, essayez de faire le calcul. Tant d’argent a été gaspillé, sans résultat. Ca n’a pas abouti à la catharsis. Ca n’a pas abouti à ce changement des consciences. L’un des objectifs était de réformer le climat politique et la mémoire des gens dans la région, et c’est un échec.”

Ces Serbes de Bosnie vivent dans ce camp depuis 1996. Drago Dragic a tout perdu en fuyant sa ville de Bosanski Petrovac, qui fait aujourd’hui partie de la fédération croato-musulmane.

Pour lui rien ne sera plus jamais comme avant la guerre et l’arrestation de Mladic ne favorisera pas la réconciliation : “La Seconde guerre mondiale a été très dure et violente, je m’en souviens, ça a duré jusqu’en 1945. En 1946 nous étions une nation, un peuple. Quand j’ai rejoint l’armée en 1952, nous partagions tous la même âme, nous ne faisions qu’un. Mais il y a 20 ans, tout a recommencé. Et l’année dernière je suis retourné où je vivais en Bosnie. Une telle haine y règne encore qu’il n’y a rien à faire.”

Réconcilier, Gommer la haine d’un conflit qui a pris plus de 100 000 vies et en a ruinées davantage encore. Des années seront encore nécessaires avant d’y arriver.