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Les possédés, querelles intestines au sein de l’Etat iranien

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Les possédés, querelles intestines au sein de l’Etat iranien

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L’année 2011 a commencé avec un conflit sans précédent au cœur de l’Etat iranien, un conflit qui va très probablement susciter de grands changements dans les mois à venir. Ce conflit oppose les proches du président Mahmoud Ahmadinejad et ceux du Guide Suprême, l’ayatollah Ali Khamenei : les ultra-conservateurs face aux traditionalistes formés dans les écoles coraniques de Qom.
L’affaire est sérieuse : il est question de complot, voire d’allégeance à des puissances étrangères. Elle revêt cependant une forme étrange pour l’observateur extérieur inaccoutumé à la rhétorique conservatrice iranienne : il est question de « possédés » et de « gourou ». En tout cas, ce conflit pourrait changer le rapport de force au sein de l’Etat iranien après l’union provisoire qui avait rassemblé le clan d’Ahmadinejad et celui de Khamenei dans la répression du mouvement pour les droits civiques de l’après-juin 2009.

Tout s’est accéléré quand Esfandiar Rahim Mashai, chef de cabinet et plus proche conseiller du président, a demandé un agrément pour créer sept partis politiques et lancer deux quotidiens (Tamasha et 7Sobh). Selon ses adversaires, Mashai veut ainsi préparer la conquête des élections parlementaires de mars 2012.
Depuis un an, les proches d’Ali Khamenei étaient de plus en plus suspicieux, mais face à la démarche de Mashai, ils sont finalement tous arrivés à la même conclusion : il faut mettre hors d‘état le cercle qui rassemble Mashai, Baghai, Rahimi, Djavanfekr et Behdad autour d’Ahmadinejad, ces personnalités proches du président par le biais des réseaux politiques mais également familiaux (La fille de Mashai est ainsi mariée au fils du président). En quoi ce groupe inquiète les proches de Khamenei ? Ils défendent ouvertement les ambitions du gouvernement pour les prochaines élections et affirment leur volonté de présenter leurs propres candidats face à la majorité conservatrice de Khamenei.

Face aux attaques contre Mashai, plusieurs personnalités ont donc pris publiquement sa défense. Ainsi, Mohammad Djafar Behdad, un des hommes clé du gouvernement, a soutenu la création de nouveaux partis. Il déclarait fin mars à l’agence IRNA : « pourquoi s’inquiètent-ils ? Ils nous reprochent d’être favorables à la création de nouveaux partis, mais nous ne sommes pas spécialement en faveur de ceux que propose Mashai…»

Trois semaines plus tard, c’était au tour d’Abbas Amiri, imam du prêche de vendredi et membre du gouvernement, de prendre position et d’assumer les ambitions du clan du président. Il déclare ainsi le 20 avril à l’agence de presse FARS : « Le gouvernement ainsi que les proches d’Ahmadinejad, Mashai compris, se préparent légalement et logiquement pour les prochaines parlementaires en vue de battre les traditionalistes ». Quelques jours plus tard, il était arrêté et deux mois après, il est toujours en prison.
Du côté du clan de Khamenei, la première stratégie a donc été de constituer une petite équipe de personnes chargées de surveiller la préparation des prochaines élections. Pourtant, malgré leur emprise sur les médias et la campagne lancée depuis quelques mois contre Ahmadinejad, les partisans de Khamenei ont parfaitement conscience que leurs manœuvres ne sont pas en mesure de rivaliser avec le pouvoir exécutif.
Après plusieurs mois de tensions croissantes, le conflit atteint son apogée, le 10 Avril 2011, lorsque le président tente de se séparer de son ministre du Renseignement, Heidar Moslehi, un protégé du Guide. D’après des sites d’information proches de Mashai, cette éviction ferait suite à la découverte que Moslehi aurait mis sur écoute le palais présidentiel afin de suivre les conversations entre le président et son bras droit Mashai.

Si Ahmadinejad s’était déjà séparé de plusieurs ministres au cours de ses sept années au pouvoir, l’affaire était cette fois-ci beaucoup plus délicate avec ce proche du Guide qui détenait un poste-clé. La tentative de limogeage de Moslehi a ainsi provoqué la colère de Khamenei, qui a mis son veto. Moslehi a donc conservé son poste. En protestation, Ahmadinejad s’est donc littéralement retiré de la vie publique pendant une dizaine de jours fin avril. A ce moment-là, la presse iranienne s’est rendue compte de la gravité de la crise politique qui secouait le pays.
A la suite de cet épisode, la guerre entre les deux clans ne s’est pas apaisée, bien au contraire. Le 5 mai sur le site Khabaronline, le représentant de Khamenei auprès des Gardiens de la révolution attaque à son tour. Selon lui, Mashai avait tout simplement inventé cette histoire de mise sur écoute. Les accusations pleuvent : il aurait un ascendant trop important sur le président et serait à la tête du courant déviationniste.
En effet, pour Ahmadinejad, son bras droit serait tellement supérieurement intelligent que nul ne pourrait véritablement le comprendre. De plus, le président, en privé, aurait même dit que Mashai serait le représentant de dieu sur terre.

En fait Mashai traîne depuis plusieurs années une réputation sulfureuse et selon les rumeurs persistantes, il aurait des contacts avec les « possédés » et les « démons ». Mais les médias proches des traditionnalistes sont devenus maintenant très virulents et leurs attaques tout à fait directes. En sapant ainsi la réputation de Mashai, le clan Khamenei tente de déstabiliser le pouvoir présidentiel. En effet, Ahmadinejad, encore présenté il y a peu comme le fils spirituel du Guide, bénéficie encore d’une certaine popularité dans les franges populaires de l’électorat. Tourner la page Ahmadinejad du jour au lendemain n’est donc pas chose facile, même pour le Guide de la Révolution lui-même.

Pas si loin d’Ahmadinejad… des gourous et des voyants

Mashai est aussi accusé d’être en contact avec un gourou zoroastrien vivant en Inde qui serait âgé de 400 ans. Ce gourou dominerait son esprit et sa pensée. On reproche par ailleurs à Mashai « de s’être déplacé depuis 2009 près de 64 fois en Inde. »
Début 2011, selon l’agence de presse DINA, proche des Gardiens de la Révolution, ce gourou indien prévoirait l’avenir des personnalités clé du régime. Il aurait par exemple prédit que Hossein Shariatmadari, le directeur de journal Keyhan désigné par Khamenei, devrait mourir de la maladie d’Alzheimer.

Face à ces accusations, Mashai s’est d’abord défendu en remettant en question l’âge de ce maître, puis il a essayé de nier l’existence même de cet homme…
La personnalité la plus controversée du gouvernement avait aussi été autrefois accusée de remettre en cause l’islamisation de la société. Dans un discours prononcé en 2004 et qui a soudain refait surface sur YouTube, il déclarait notamment : “l‘époque de l’islam touche à sa fin. Cela ne veut pas dire que l’islam est fini, cela veut dire que son utilité pour la société est terminée.”

Ses prises de position tranchées et ses relations supposées avec un au-delà, pourraient en tout cas lui coûter très cher. Suite au déclenchement du conflit entre Ahmadinejad et l’ayatollah Khamenei, cinq sites d’information proches de Mashai ont déjà été fermés. En outre, 25 proches du président ont été arrêtés.

L’agence de presse MEHR, proche des partisans du Guide, notait à ce sujet fin avril : “parmi ces 25 personnes, il y aurait des possédés, des magiciens et des voyants ». Un voyant a d’ailleurs été arrêté : Abbas Ghafari. Il a été condamné à mort par décret.
Selon le journal Djavan, proche des Gardiens de la Révolution, Mashai l’avait consulté à plusieurs reprises à propos des perspectives du gouvernement et ces voyants en tout genre seraient les personnes qui prennent la plupart des décisions pour le gouvernement. Une semaine plus tard, le site Shafafnews accusait même Ghafari d’avoir son propre bureau au palais présidentiel. Pire que tout, ce serait un « agent du sionisme ». Et le site Shafafnews de préciser : « Abbas Ghafari est certes un musulman, mais il porte un collier d’étoiles de David ». Ce sont ces mêmes accusations qui ont mené à la peine capitale la plupart des opposants à la République islamique ou encore, de simples militants pour les droits civiques.