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"Il faut se redonner du temps pour construire des politiques de croissance"

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"Il faut se redonner du temps pour construire des politiques de croissance"

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Benjamin Coriat est professeur d’économie à l’Université Paris-XIII Villetaneuse et co-président du mouvement des économistes atterrés. Ces experts cherchent à faire entendre une analyse différente de la crise que celle qui est, selon eux, majoritairement proposée au public. Ils viennent de publier un ouvrage collectif sur la crise en Europe, « 20 ans d’aveuglement : l’Europe au bord du Gouffre. », édité aux éditions LLL.

Vous plaidiez contre l’austérité, or les plans d’austérité se sont multipliés ces dernières semaines. Etes-vous donc plus pessimistes aujourd’hui qu’il y a un an et demi ?

Oui. Nous sommes dans le scénario catastrophe, celui de la généralisation des plans d’austérité en Europe. D’une part la troïka [FMI, BCE, UE – NDLR] impose des plans à la Grèce, l’Irlande et le Portugal. D’autre part, des pays comme l’Italie, l’Espagne ou la France s’imposent des plans eux-mêmes.

Notre conviction est que l’austérité ne permet pas de faire face à la dette, encore moins à la crise. Au contraire, l’austérité a entraîné la récession qui a augmenté la dette rapportée au PIB. Le FMI et l’OCDE etc. ont du coup revu les perspectives de croissance à la baisse à la fin de l’été, créant une situation encore plus tendue. C’est d’ailleurs ce que l’on a vu de manière spectaculaire en Grèce. Le régime de cheval imposé aux Grecs – descendre de 12,7% à 3% de déficit en trois ans – était une pure folie. Au-delà des difficultés prévisibles liées au plan, les réformes demandées à la Grèce ne peuvent pas se mettre en place et produire des résultats en un an et demi. Par contre, les effets de récession créés par les coupures budgétaires sont, eux, immédiats.

On évoque de plus en plus la possible faillite de la Grèce voire sa sortie de la zone euro. Croyez-vous cette issue possible ?

On ne peut plus du tout exclure un défaut total de la Grèce. Cependant nous ne souhaitons pas une sortie de la Grèce de la zone euro. Nous considérons que la zone euro doit être profondément modifiée mais qu’elle doit être sauvée.

Nous regrettons que le problème de la Grèce n’a pas été traité pendant qu’il était encore temps, il y a un an voire six mois. Il n’y avait alors que deux solutions. Il aurait fallu faire procéder à des abandons de créances de l’ordre de 30 à 50%. Compte tenu de la faiblesse relative de la dette grecque, les marchés pouvaient absorber ce défaut partiel de paiement. On aurait ainsi pu éviter l’insolvabilité générale. La deuxième solution, même si j’y croyais moins, aurait consisté à manifester une vraie solidarité avec la Grèce. Il aurait fallu restructurer a minima les taux d’intérêt et revoir entièrement les durées pour lui permettre de sortir de sa crise de dette sur 10 ans ou 15 ans, comme cela se fait en général. En effet, pour résorber la dette il faut un minimum de croissance et cela ne peut jamais se faire en trois ans.

Maintenant, même le second plan a beaucoup de mal à se mettre en place. Le temps de la politique n’est pas celui des marchés financiers. Il faut absolument se redonner du temps pour construire des politiques de croissance.

Quelle est, selon vous, la part de responsabilité des marchés ?

Ils ont voulu la récession ; ils ont exercé une pression absolument astronomique pour obtenir des plans de restructuration permettant de dégager des excédents budgétaires et maintenant ils sont complètement affolés. On s’est enfermé dans un cercle vicieux : on est en récession et les marchés financiers poussent à des aggravations permanentes.

Si on résume, la crise a démarré en 2007/2009 par une crise bancaire et financière privée. Pour sortir de cette crise, l’endettement a été transféré vers le secteur public. Ce dernier a assumé la dette privée, comme l’Irlande l’a fait à hauteur de 70 milliards d’euros.

Les marchés – tout juste sauvés – ont alors analysé cet endettement public. Cela a donné lieu à des choses très étonnantes du type ‘’vous m’avez sauvé mais vous ne pouvez plus me payer donc j’exige des plans d’austérité’’. Et maintenant, les marchés réalisent qu’avec ces plans d’austérité et la récession, les Etats ne peuvent toujours pas les payer. Nous sommes dans une situation extrêmement difficile que les marchés ont eux-mêmes provoquée. Il y a une vague de spéculation sur la dette d’autant plus déchaînée que les marchés n’ont jamais payé le prix de leurs frasques et qu’ils agissent dans une impunité générale.

L’UE semble avoir du mal à prendre des décisions. Pensez-vous que cela soit dû à une faiblesse politique des Etats, une faiblesse structurelle de l’Union ou à l’action d’un “lobby libéral” ?

Il s’agit d’une combinaison des deux derniers motifs. Nous pensons et n’avons cessé de dire qu’il y a une double défaillance institutionnelle de la zone euro. D’une part, l’article 135 du Traité de Lisbonne interdit la solidarité entre Etats membre en cas de défaillance. D’autre part, la BCE n’a pas le droit d’acheter de la dette. L’Europe a donc mis son sort entre les mains des marchés financiers puisqu’elle a décidé que ses dettes publiques ne pourraient être achetées que par les marchés financiers.

Dans votre manifeste, vous préconisiez déjà le recours à des euro-obligations. Etes-vous toujours de cet avis alors que la Commission a réitéré cette semaine son soutien à cette solution par la voix de José Manuel Barroso ?

Oui. Je pense qu’une mutualisation de la dette publique européenne, levée par une institution européenne à des taux d’intérêt bas, est incontestablement un pilier indispensable au maintien de la zone euro.

La reprise d’une politique active de fonds structurels est, elle aussi, essentielle pour permettre à certains pays de rattraper leur retard. A défaut, les mêmes causes vont produire les mêmes effets. Pour le moment, il y a des écarts de croissance et de compétitivité considérables qui ne sont pas tenables entre Etats.

Une relance économique dans la zone euro n’est pas irréaliste. Les pays excédentaires, comme l’Allemagne, l’Autriche ou la Finlande, doivent juste accepter un certain niveau de relance. Ils sont capables de relancer la croissance en Europe. Au contraire, si l’on reste dans un jeu de défiance relative, sans solidarité sur la monnaie, sans relance etc. permettant de revenir à une homogénéisation de l’Europe, la zone euro va sauter.