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Le conflit israélo-palestinien vu par Alain Gresh

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Le conflit israélo-palestinien vu par Alain Gresh

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La terre est au coeur du conflit israélo-palestinien, depuis toujours. D’un côté, un Etat fondé en 1948 et dont la création s’accompagne de l’exode de centaines de milliers de réfugiés arabes palestiniens. De l’autre, un territoire morcelé, politiquement divisé qui se rêve en Etat. L‘équation semble a-priori insoluble. Pour en parler, Sophie Desjardin d’euronews a interrogé Alain Gresh, spécialiste du Proche-Orient, directeur adjoint du magazine Le Monde diplomatique.
 
euronews :
Depuis les accords d’Oslo, tout le processus de paix israélo-palestinien est bloqué sur des questions récurrentes : les réfugiés, Jérusalem revendiquée par les deux parties comme leur capitale, et bien sûr les colonies juives. Autant de questions liées à la terre. Y a t-il une solution à ces blocages ?
 
Alain Gresh: 
Il y a des principes définis par le droit international et les Nations Unies, c’est le principe du partage de la Palestine qui a été voté en 1947 et qui a été confirmé après, c’est-à-dire un Etat palestinien à côté de l’Etat d’israel et deuxièmement, le fait que l’ensemble des territoires occupés en 1967 par Israël sont occupés illégalement et que c’est sur ces territoires que l’Etat palestinien peut être créé. Ca, c’est la base légale du conflit, c’est la base sur laquelle il devrait être résolu.
 
euronews :
Vous l’avez rappelé, la création de deux Etats, l’un juif, l’autre arabe était prévu dès la résolution de l’ONU de 1947. 64 ans plus tard, tout le monde semble l’avoir oublié, à part les Palestiniens bien sûr et ni les Européens ni les Américains n’ont poussé en ce sens. Pourquoi ?
 
Alain Gresh : 
D’abord il faut dire que depuis les accords d’Oslo qui prévoyaient une période d’autonomie intérimaire de cinq ans qui s’est achevée en 1999, les Palestiniens ont voulu proclamer leur état. En 1999, les Européens leur ont demandé de reporter la décision de manière à pouvoir continuer les négociations. Et puis, chaque fois, on leur a promis que ça allait avoir lieu.
Rappelez-vous, il y a un an, Monsieur Barak Obama à l’Assemblée générale des Nations Unies disait que dans un an, nous aurions un Etat palestinien. Il n’y a jamais eu cet Etat palestinien pour une raison simple, c’est que ni les Etats-Unis, ni l’Union européenne ne sont prêts à faire pression sur la seule partie qui refuse ces accords c’est-à-dire le gouvernement israélien.
 
euronews :
Mais pourquoi ?
 
Alain Gresh : 
Il y a différentes raisons. Comme vous savez, il y a une alliance stratégique entre les Etats-Unis et Israël vieille depuis la création pratiquement de l’Etat d’Israël, avec en plus une capacité d’Israël d’agir sur le Congrès américain qui est considérable, avec un lobby très puissant et Monsieur Obama, à un an des élections présidentielles qui seront plus contestées que prévu a très peur de se couper de son électorat pro-israélien.
Pour l’Union européenne, c’est différent parce qu’il y a différentes positions dans l’Union européenne mais on peut dire globalement que depuis quelques années plus ou moins les Etats européens, n’ont pas changé leur position sur la solution du conflit, c’est-à-dire qu’ils sont toujours pour un Etat palestinien à côté de l’Etat d’Israël, mais ils font comme si Israël n’occupait pas la Cisjordanie.
Comme vous le savez, l’Union européenne a décidé de “upgrader” les relations avec Israël il y a deux ans. Il y a deux jours, le Centre d‘études et de recherche nucléaire européen a accepté Israël comme Etat associé alors qu’Israël a un programme illégal du nucléaire. Donc, il y a des récompenses qui sont données à l’Etat d’Israël qui font que franchement, on ne voit pas pourquoi le gouvernement israélien changerait de position.
 
euronews : 
Si l’on fait une photo actuelle de la problématique palestinienne, avec le Hamas à Gaza, le Fatah de Mahmoud Abbas en Cisjordanie, laquelle Cisjordanie est un territoire totalement morcelé par les colonies, dans ces conditions-là, un Etat palestinien est il viable ?
 
Alain Gresh : 
C’est difficile à dire. Il y a des gens qui disent c’est déjà trop tard. Comme vous le savez, il y a aujourd’hui en Cisjordanie et à Jérusalem-est, plus de 500 000 colons, c’est un chiffre énorme. On ne voit pas comment le gouvernement israélien sera capable de faire partir ne serait-ce que 200 000 d’entre eux. Donc il y a effectivement un problème. Mais ce qui est sûr, c’est que s’il n’y a pas une solution maintenant, il n’y en aura plus et la question se posera alors de ce que proposent certains Palestiniens, c’est à dire un Etat unique dans lequel il y a un homme, une femme, une voix. C’est à dire un Etat démocratique. Ou bien alors Israël sera contraint d’adopter une politique d’apartheid, c’est-à-dire de contrôle de l’ensemble des territoires mais sans donner aux Palestiniens de droits politiques. Donc là, il y a une contradiction qui pèsera lourd sur l’avenir d’Israël.


 
euronews :
Comment la création d’un Etat stable, avec des frontières stables, et un gouvernement démocratiquement élu côté palestinien pourrait nuire davantage à Israël que l’instabilité politique et la volatilité territoriale qui y règne, quel est le véritable enjeu derrière l’opposition farouche d’Israël à la création d’un tel Etat ?
 
Alain Gresh: 
Non seulement ça pèsera sur l’avenir d’Israël et de la Palestine, mais la non-solution du conflit palestinien pèse sur l’avenir des révolutions arabes. On a vu à quel point c’est une question sensible en Egypte, en Tunisie, partout, et si on reste dans l’impasse actuelle, évidemment ça va favoriser une instabilité.
Je crois que le gouvernement israélien fait aujourd’hui des choix qui sont totalement contraires aux intérêts de la population parce qu’il développe une politique éthno-nationaliste qui pense que le peuple juif israélien est supérieur aux voisins et qu’il a tous les droits et qu’il a un droit historique sur la Palestine depuis 4000 ans – ce qui est quand même une argumentation assez étrange parce que si on se réfère aux droits des peuples il y a 4000 ans, alors on entrerait en guerre avec l’Allemagne parce que telle ou telle région a été peuplée de Gaulois ou les Allemands revendiqueraient des territoires qui ont été peuplés de tribus allemandes il y a 3000 ans !
Donc on est vraiment dans un discours purement idéologique et un discours de force, c’est-à-dire que le gouvernement israélien, qui est le plus à droite qu’on ait connu dans l’histoire d’Israël – il faut quand même rappeler que Monsieur Lieberman qui est ministre des Affaires étrangères, dans n’importe quel pays européen, démocratique, on le considèrerait comme fasciste- donc, on a vraiment là une situation de blocage. Et il faut dire aussi que beaucoup de commentateurs israéliens, de la presse, mettent en lumière cette stupidité et ce radicalisme de la politique israélienne.
 
euronews :
En face, Israël oppose perpétuellement l’argument sécuritaire, est-ce un argument valable?
 
Alain Gresh: 
Le problème est de savoir qu’est ce qui peut assurer la sécurité d’Israël : est-ce que c’est vraiment la poursuite de l’occupation, et du maintien sous occupation de plusieurs millions de Palestiniens ? Vous savez, il y a des divisions importantes entre le Fatah et le Hamas mais le Hamas à plusieurs reprises a dit qu’il était prêt à la création d’un Etat palestinien en Cisjordanie et Gaza, avec Jérusalem-est comme capitale. Donc ce n’est pas pour dire qu’il n’y a aucune préoccupation sécuritaire en Israël même s’il faut reconnaître que l’Etat d’Israël est plus puissant que l’ensemble des régimes arabes, l’ensemble des armées arabes. Mais cette préoccupation sécuritaire, elle ne peut être assurée que dans une situation de paix et s’il faut des garanties internationales, à plusieurs reprises déjà, l’Europe, les Etats-Unis ont dit qu’ils étaient prêts à envoyer des troupes sur le terrain pour assurer la sécurité. 
 
euronews :
130 colonies israéliennes ont vu le jour en Cisjordanie depuis 1967, où vivent 300 000 colons, sans oublier Jérusalem-est. Que faire de ces colonies ? Leur survie est-elle compatible avec la co-existence pacifique des deux peuples ?
 
Alain Gresh: 
D’abord il faut rapeller quelque chose parce que dans ce vote à l’Assemblée générale de l’ONU qui peut faire de la Palestine un Etat “observateur” sinon un Etat “membre” à part entière puisqu’il y aura un véto américain, ça donnera à la Palestine une possibilité c’est d’aller devant la Cour pénale internationale (CPI) et de poursuivre un certain nombre de responsables israéliens, notamment sur cette question de colonies puisque, selon les statuts de la Cour pénale internationale, les colonies sont un crime de guerre. Donc là, il y a quelque chose qui est totalement en opposition au droit international.
Maintenant les Palestiniens ont dit à plusieurs reprises qu’ils étaient prêts à des modifications légères de la frontière de manière à faire qu’une partie des colonies reste en territoire israélien.
Ils ont accepté déjà que les 200 000 Israéliens qui vivent à Jérusalem-est soient sous souveraineté israélienne et ils acceptent des échanges de territoires qui permettraient à 100-150 000 colons de rester sur ces colonies.
Ceci étant, cela obligera quand même à démanteler des dizaines de colonies et à faire revenir des dizaines de milliers de personnes. C’est évidemment possible économiquement, ça ne pose pas d‘énormes problèmes, en plus la communauté internationale est prête à aider. Politquement, ce sera beaucoup plus difficile pour le gouvernement israélien.