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"Des chatons roses me donneraient plus de cauchemars"

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"Des chatons roses me donneraient plus de cauchemars"

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Charlie Adlard dessine la série The Walking Dead, depuis le tome 2 aux éditions Delcourt en français. Il a remplacé Tony Moore qui a créé la série en 2003 avec le scénariste Robert Kirkman. The Walking Dead en est désormais au tome 14, sorti le 21 septembre dernier. La série connaît un succès tel qu’une adaptation télévisée a été tournée en 2010. Le jour d’Halloween, un lundi à l’ouverture des bureaux, Charlie Adlard semble de très bonne humeur, bien loin de l’univers sinistre des zombies, rit tout au long de l’interview et nous raconte comment il dessine.

euronews :
The Walking Dead connaît-il une grande réussite, touchant un public bien plus large que les simples passionnés de zombies, parce que c’est une très bonne bande dessinée de zombies ou juste une très bonne bande dessinée ?

Charlie Adlard :
Je dirais les deux. Notre série est une très bonne BD de zombie et une très bonne BD. Honnêtement, je ne pense pas que la force de The Walking Dead réside dans les zombies ; elle tient surtout à des personnages intéressants que les lecteurs ont envie de suivre tous les mois. (Aux Etats-Unis et en Angleterre, la série est publiée mensuellement – NDLR).

euronews :
Y-a-t-il des scènes plus difficiles à dessiner, que ce soit techniquement, moralement ou émotionnellement ?

Charlie Adlard :
La difficulté de ce travail – s’il y en a une – c’est de lire le script et d’imaginer ce que je vais devoir dessiner. Une fois que je suis à la table à dessin, ces scènes deviennent de simples traits sur le papier. Je n’en fais pas de cauchemars ; je suis une personne plutôt heureuse et équilibrée.
Techniquement parlant, je trouve plus compliqué de dessiner les interactions entre les personnages et de les rendre intéressantes que de dessiner les scènes d’action. C’est un vrai défi dans une bande dessinée aussi basée sur les personnages que The Walking Dead : il peut y avoir plusieurs numéros sans aucun zombie à l’horizon.

euronews :
Vous êtes britannique ; Robert Kirkman est américain. La série se déroule aux Etats-Unis. Ressentez-vous une différence culturelle ?

Charlie Adlard :
L’Angleterre a cette… “rires ironiques” [rires forcés]… ‘relation spéciale’ avec les Etats-Unis. J’ai été élevé en regardant des séries américaines et j’ai commencé à lire des comics américains quand je devais avoir six ou sept ans. Donc je suis habitué à l’imagerie de l’Amérique que véhiculent les comics. Mais si je dois dessiner quelque chose de bien précis, comme une voiture ou une rue, je dois chercher autant de références pour en dessiner une version juste qu’elle soit anglaise ou américaine. Dessiner les alentours d’Atlanta est presqu’aussi facile ou difficile que de dessiner Shrewsbury où je vis.

euronews :
Je pensais plutôt à des traits culturels comme le fait qu’aux Etats-Unis la violence semble moins choquer que le sexe…

Charlie Adlard :
Je suis le premier atterré de constater le degré de violence qu’on me laisse dessiner et le peu de sexe qu’on m’autorise dans une bande dessinée destinée à un public adulte. Ça devrait être le contraire. Je ne comprends pas pourquoi la violence est aussi facilement tolérée alors que le sexe est l’acte le plus naturel du monde, la raison qui explique pourquoi nous sommes tous sur cette planète. Et pourtant les gens font une syncope à la vue d’un centimètre carré de sein dans The Walking Dead ! Je reconnais que s’il y a eu un brin de nudité, c’est bien parce que je l’ai glissé là. En fait, c’est assez rafraîchissant de voir que c’est l’inverse qui se passe en Europe !

euronews :
Dessiner une série impose un certain rythme de travail. Comment gérez-vous les délais au quotidien ?

Charlie Adlard :
J’ai de la chance, je suis une personne très ordonnée. J’ai toujours été réglé sur les horaires de bureaux, de 9h à 17h. J’ai plus d’énergie dans la journée contrairement à beaucoup de dessinateurs et de scénaristes qui adorent travailler la nuit. Et maintenant que j’ai des enfants, se mettre au travail est devenu encore plus facile. Je les emmène à l’école et c’est le top départ : la maison devient silencieuse et j’ai toute la journée pour moi tout seul. Je commence littéralement à travailler depuis la première page en haut à gauche pour aller jusqu’en bas de la page à droite. Terminé. Page suivante. C’est mon petit train-train. Donc je n’ai jamais eu de problème avec les délais. J’ai même la réputation d’être le dessinateur le plus rapide dans le business aux Etats-Unis.

euronews :
Comment ces délais influent-ils sur votre dessin ?

Charlie Adlard :
Dès le début de The Walking Dead, j’ai décidé que le découpage serait très simple, très direct, en angles droits. C’est un mensuel et les numéros doivent sortir dans les temps. De toute façon je suis un grand fan d’un style de narration simple. Je pense que les découpages de dingues distraient le lecteur de l’histoire.
Pour The Walking Dead, j’ai une approche très cinématographique. Dès que je lis un script, j’ai tout de suite des images en tête. Donc le découpage me vient quasiment instantanément. De toute façon, je n’ai qu’un nombre restreint de possibilités. Je ne fais pas de storyboard, ni de crayonnés. L’encrage est ma partie préférée donc c’est agréable de terminer rapidement le découpage.
Mais ce n’est pas mon unique manière de faire. Je travaille en ce moment sur un projet différent avec Robert Kirkman et co-publié par Delcourt appelé Le passager. C’est un tome unique, une “bande dessinée” (en français dans le texte – NDLR) de style plus européen, avec plus de travail sur les cases et le découpage. Et lui, contrairement aux comics, ne sortira que lorsque j’aurai fini de le dessiner.

euronews :
Que se passe-t-il si vous repérez une erreur dans une case une fois que vous l’avez encrée ?

Charlie Adlard :
Aha ! Et bien je ne peux pas trop faire la fine bouche. L’astuce lorsqu’on travaille sur un mensuel comme The Walking Dead c’est de ranger une page et de ne plus la regarder dès que vous êtes content du rendu initial. Sinon vous allez finir par corriger des choses et vous ne sortirez jamais un numéro par mois. Le comic en tant que forme d’art tient plus de l’artisanat que de la technique.
Le succès des comics vient aussi du respect du calendrier. Les fans savent à quoi s’attendre. C’est sain de voir des erreurs après, à la fois pour le dessinateur et ses lecteurs. Ça montre que personne n’est parfait. Le jour où je regarderai un vieux dessin et que j’en serai 100% satisfait, là je me dirais ‘autant abandonner tout de suite’. J’aime bien me dire que je suis toujours en progression, que ne suis pas arrivé au stade où l’on est content de tout ce qu’on fait et où l’on ne se pose plus vraiment de questions. Moi, et heureusement, je me pose encore des questions sur mon travail. Si on ne se lançait pas au moins un défi par jour, je crois que la vie serait plutôt ennuyeuse.

euronews :
Finissez-vous par faire des cauchemars avec des zombies ?

Charlie Adlard :
Même pas ! Mes rêves tournent bêtement autour de ma vie quotidienne : je fais des rêves où je vais dans la cuisine me faire une tasse de thé. Je me réveille et je me dis “bon dieu mais pourquoi j’ai rêvé de ça ? C’est quoi l’intérêt de ce rêve?” Pourquoi je ne fais pas des rêves tordus comme tout le monde ? En fait, je pourrais dessiner des chatons roses, cela ne me toucherait pas plus. A part qu’ils me donneraient probablement plus de cauchemars.