DERNIERE MINUTE

DERNIERE MINUTE

Guy Delisle : "je suis le contraire d'un journaliste"

Vous lisez:

Guy Delisle : "je suis le contraire d'un journaliste"

Taille du texte Aa Aa

Guy Delisle a habitué ses lecteurs à des voyages au bout du monde : Shenzen en Chine, Pyongyang en Corée du Nord, le Myanmar dans les Chroniques Birmanes…
Avec Chroniques de Jérusalem, l’auteur de bande dessinée d’origine canadienne livre son opus le plus foisonnant. Pendant un an, en 2009, il a croqué une cité et une région tiraillées entre conflits politiques, tensions ethniques et communautés religieuses.
Le résultat : un récit mêlant anecdotes très drôles et situations explosives. Une chronique du quotidien qui pourrait paraître chaotique et morcelée mais qui est finalement un tout passionnant, à l’image de cette région dont on a du mal à comprendre toute la complexité. 
De passage à Lyon pour une séance de dédicaces, Guy Delisle a bien voulu nous en dire plus sur son travail et ses projets. 
 
Quand vous êtes parti à Jérusalem, aviez-vous des a priori sur le pays ? Est-ce qu’il est facile de se débarrasser des idées préconçues ?
 
Ma compagne travaille dans l’humanitaire et parfois, nous apprenons notre destination assez tardivement. Pour Jérusalem c‘était un mois avant le départ. Donc non, je n’avais pas de connaissances sur le pays à part ce que j’avais pu lire dans les journaux ou voir aux informations.Mais quand on part pour l‘étranger on imagine toujours quelque chose, et il faut faire table rase pour repartir sur du neuf.

Ma compagne sait toujours ce qu’elle va faire en arrivant. Moi non.
Au début j‘étais un peu perdu. Je m’occupais surtout des enfants. Mais après avoir côtoyé les papas et les mamans expatriés, après avoir laissé parler – et écouté - les autres c’est plus facile. Ceux qui sont là depuis longtemps ont forcément mieux compris la situation, ils ont vu les choses changer, évoluer…


Guy Delisle en séance de dédicaces à Lyon
 
Au jour le jour, quel aspect de la région ressort le plus ? L’aspect “poudrière” ou plutôt le côté symbolique du lieu ?
 
C’est un peu tout mélangé. J’ai surtout fait des rencontres passionnantes, notamment avec un prêtre luthérien. L’atmosphère est très imprégnée de symbolisme et de religieux avec toutes ces communautés qui cohabitent. Ce qui est étonnant c’est que la plupart des chrétiens ne connaissent pas le Saint Sépulcre, ou encore l’esplanade des mosquées. Dans l’absolu c’est surtout un bel endroit magique où parfois on confond tout et n’importe quoi. Et ça, ça passe bien en BD.
 
Votre “double de papier” fait surtout penser à un promeneur attentif qui observe sans s’impliquer, tel Candide. Comment définissez-vous votre position de narrateur ?
 
Il y a tout de même un côté pédagogique un peu forcé dans ces Chroniques. Il faut expliquer un peu. Mais je ne suis pas un grand reporter, je suis le contraire d’un journaliste. J’attends que les choses viennent à moi ou me tombent dessus. Je me promène. Je me vois plutôt comme un observateur, j’ai le regard du dessinateur qui essaie de passer inaperçu.
Par exemple quand je suis allé dessiner dans un marché de la vieille ville, on m’avait dit “n’y va pas, c’est dangereux !” et finalement je me suis retrouvé à boire le thé avec les marchands qui installaient leurs étals. C’est toute la différence avec le photographe : l’intérêt n’est pas dans un instant qu’on vole, mais dans les rencontres qu’on peut faire, dans les moments partagés sous le soleil, la chaleur, entre deux appels à la prière… Ensuite, il faut traduire tout cela dans le texte.


Extrait de Chroniques de Jérusalem, pp. 215-216

Vous vous représentez souvent en train de dessiner. Concrètement, comment passez-vous du croquis à l’album ?

Au départ je ne me suis pas dit “je fais un livre sur Jérusalem”. C’est venu petit à petit. L‘évolution est chronologique, je pars du point zéro et je découvre : c’est finalement un avantage de ne pas savoir grand-chose au départ.  
Les croquis, je les ai utilisés surtout en tête de chapitre, parce que c’est difficile à scénariser et à transcrire, dans l’album je suis dans un autre registre de dessin.
J’ai des façons d’ouvrir la narration. Par exemple en Birmanie, la poussette était un bon prétexte, et ça m’ouvrait des portes, permettait des rencontres…
Pour le dessin, les croquis sont la base, mais je me sers aussi de photos, et puis de Google Images pour trouver un détail car on y trouve tout, surtout pour des régions aussi chargées d’histoire !
 
Est-ce que votre travail a changé depuis Shenzen ?
 
Avec l‘âge on ne raconte pas les mêmes histoires. Avec le recul je me rends compte que Shenzen ou Pyongyang manquent de contexte politique. J’y raconte surtout des anecdotes, des choses qui me sont arrivées. Et ce d’autant plus que pour ces deux séjours je ne suis parti que deux mois. Pour Jérusalem, je suis resté un an. Il est plus facile de trouver un fil conducteur, de faire des chroniques, de raconter des choses plus concrètes. C’est à la fois plus naturel et plus efficace.
 
Vous dites sur le blog “C’est la 1ere fois que je fais un album aussi gros et probablement la dernière fois” Pourquoi ?
 
Je dis “gros” parce qu’il y avait un énorme contexte et mille détails à décrire alors qu’il y a peu de place dans une BD pour tout expliquer.
Et “le dernier”, car ma compagne arrête l’humanitaire, on va donc moins voyager. De plus, ça devenait un peu compliqué de vivre à l‘étranger avec les enfants. Je vais plutôt m’orienter vers un autre genre de livres, même si je compte poursuivre aussi dans l’autobiographie.
 
Des projets en cours, justement ?
 
J’ai de vieux projets depuis Shenzen que je vais enfin ressortir de mes tiroirs. Je me suis régalé à faire ces chroniques mais aussi à travailler sur d’autres choses, comme Louis à la Plage par exemple. L’un de mes projets est d’illustrer aussi l’histoire de quelqu’un d’autre. Il s’agit d’un humanitaire de MSF que j’ai rencontré et qui avait été kidnappé en Tchétchénie. J’aimerais raconter son évasion et travailler autour de la thématique de l’enfermement.


Chroniques de Jérusalem, Guy Delisle, éd. Delcourt, 2011