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Umberto Eco: "Berlusconi est un charmeur"


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Umberto Eco: "Berlusconi est un charmeur"

“La culture peut-elle donner du sens à l’Europe ?”: c’est à cette question que devait répondre Umberto Eco, invité du Forum Lyon Libération en novembre dernier. Mais au micro d’Euronews, l’intellectuel, érudit et romancier italien est revenu sur la fin de l‘ère Berlusconi et la crise en Europe. Interview sans langue de bois avec l’un des plus grands intellectuels européens.

Frédéric Bouchard, euronews

Umberto Eco, bonjour. La question du faux est au coeur de votre dernier roman, ‘le Cimetière de Prague’, “Ce sont les choses cachées derrière les choses”. Cette définition s’applique-t-elle à Silvio Berlsuconi ?

Umberto Eco, romancier italien

“Non, mon roman, c’est sur les faussaires, les producteurs de faux dossiers. Voilà, Berlusconi a produit de faux dossiers pour tuer ses adversaires politiques, si vous voulez vous pouvez trouver un rapport, mais puisque mon roman c’est sur la production du protocole des Sages de Sion, avec tout ce qu’il a représenté dans l’histoire de l’humanité, je n’oserai pas dire que Berlusconi est arrivé jusqu‘à ce point.”

Frédéric Bouchard

Comment Silvio Berlusconi a-t-il pu rester aussi longtemps à la tête de l’Italie ?

Umberto Eco

“Il a été, il est un grand communicateur, il est un charmeur, en tout cas un charmeur d’un public d‘âge moyen, de 50 ans et plus, c’est-à-dire le public qui regarde la télé, qui regarde ses télés. Mais il n’a pas eu de majorité, il a toujours travaillé avec 30, 40% et une loi électorale qui lui a permis de dominer le Parlement. Heureusement.”

Frédéric Bouchard

De le dominer très longtemps!

Umberto Eco

“Très longtemps. Heureusement le reste de l’Italie a réussi à résister. Comment l’Italie a pu accepter Berlusconi ? Un journaliste allemand m’a posé la même question, je lui est répondu, comment l’Allemagne a pu accepter Hitler ? Comment la France a pu accepter Vichy ? Au début des années 90, il y a la grande crise de la démocratie chrétienne qui pratiquement s’est effondrée, et il en est resté un vide énorme, Berlusconi a eu l’intelligence politique et la capacité de faire des alliances sans enjeu idéologique, seulement comme un “marché de vaches”, il a rempli ses troupes. Désormais, les catholiques se sont aperçus qu’il y avait quelque chose qui ne marchait pas, ils se sont retirés, et le vide a disparu.”

Frédéric Bouchard

Mais pour autant, si Silvio Berlusconi n’est plus au pouvoir, c’est du fait d’une crise extérieure, qui touche effectivement l’Italie, la crise de l’euro, et non pas le fait de la résistance du peuple italien ?

Umberto Eco

“Je ne suis pas d’accord, il y a eu pendant cette année une critique constante de la part de la plus grande partie de la presse, les intellectuels, etc…qui a servi beaucoup à casser l’image de Berlusconi, à le montrer dans ses faiblesses, et donc à un certain point Berlusconi a dû céder sur le fait qu’il n‘était plus accepté par des leaders européens, et sa chute a coïncidé avec le fait que maintenant l’Italie est représentée par un homme respectable.”

Frédéric Bouchard

On y vient justement: Mario Monti. Quel est votre avis sur la façon dont Mario Monti est devenu Premier ministre ? N’y a-t-il pas une crise de la démocratie européenne ?

Umberto Eco

“Non, la Constitution italienne qui est considérée peut-être comme la plus avancée du monde parce qu’elle était faite après la fin de la guerre et donc pour “réguler” tous les risques de la dictature, dit que le Président de la République, qui est élu par le Parlement peut dans certaines circonstances proposer au Parlement un gouvernement technique qui peut être approuvé ou refusé par le Parlement. Donc, tout s’est passé selon la lettre de la Constitution.”

Frédéric Bouchard

Il n’y a pas eu de coup d’Etat financier ?

Umberto Eco

“Non, ah voilà si vous voulez faire la paranoïa du complot universel, vous pouvez dire qu’il y a les juifs derrière, les francs-maçons, je ne suis…”

Frédéric Bouchard

Non, c‘était surtout sur un plan sociologique. L’exemple de la Grèce, l’exemple de l’Italie, l’absence de referendum en Grèce ?

Umberto Eco

“Il y a eu des problèmes financiers, comme dans les autres pays de l’Europe, et Berlusconi n‘était plus capable de résoudre et même ses hommes ont commencé à s‘éloigner, et puisqu’il avait créé un Parlement avec une loi approuvée par lui, tout à fait folle, par laquelle les députés n‘étaient plus élus par le peuple, mais nommé par le Président élu, il s‘était entouré de ‘Yes men’, et les ‘Yes men’ sont des gens sans moralité, ils étaient prêts à trahir et ils l’ont fait.”

Frédéric Bouchard

La crise de l’euro est-elle pour vous une source d’inspiration, pour un livre, un roman ?

Umberto Eco

“Non. Vous avez la mauvaise habitude de croire que les écrivains sont des oracles, et il y a des questions auxquelles un écrivain ne peut pas répondre, mais c’est une question qu’un écrivain peut poser. Vous croyez que la crise de l’euro peut constituer un élément positif pour créer de nouvelles idées comme ça ?”

Frédéric Bouchard

Alors justement en cette période de crise, quelle peut être votre réponse, via la culture ?

Umberto Eco

“Je ne résouds pas les crises économiques, je suis une victime comme les autres, j’ai perdu une partie…”

Frédéric Bouchard

Est-ce que la culture peut donner un sens à l’Europe ?

Umberto Eco

“Je dis simplement qu’il y a une identité culturelle européenne qui ne peut pas être clairement définie parce qu’elle est impalpable, mais elle existe: sur la base de cette existence on a pu commencer à s’occuper de l’Europe, et alors de penser à une Europe politique et à une Europe économique. Une fois arrivé là, sur l’europe économique je n’ai aucune compétence et je serai malhonnête d’en parler à la télévision.”

Frédéric Bouchard

Justement l’Europe économique est en train de vaciller, est-ce que la culture peut apporter des éléments de réponse ?

Umberto Eco

“Non”.

Frédéric Bouchard

Il n’y aucune opportunité ?

Umberto Eco

“Non, je ne crois pas que la culture puisse changer le cours des bourses, pas même Homère ne pourrait le faire.”

Frédéric Bouchard

Est-ce qu’aujourd’hui en cette période diffcile pour l’Union européenne, vos sentiment d’appartenance à la citoyenneté européenne est toujours aussi fort ?

Umberto Eco

“Très fort, oui, très fort depuis ma jeunesse !”

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