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Mouammar Kadhafi, 40 ans de tyrannie sexuelle


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Mouammar Kadhafi, 40 ans de tyrannie sexuelle

Un an après la mort de Mouammar Kadhafi, et alors que la Libye peine à se redresser, les secrets sur le Guide commencent à faire surface, notamment ceux concernant les femmes. Combien se sont interrogés par le passé sur ces Amazones, ces fameuses gardes du corps exclusivement féminines dont il aimait s’entourer? Certaines ont parlé, elles n‘étaient que ses esclaves sexuelles.

Derrière les parades, derrière les provocations, il y avait les viols, les humiliations. Les dirigeants européens qui le recevaient alors en grandes pompes savaient-ils que cet homme était un prédateur sexuel, violent et sans limites?

En 2009, en visite à Rome, il jette un froid devant un parterre de 700 femmes d’affaires italiennes à qui il livre sa version de l‘émancipation:

“Si les femmes européennes se sont émancipées, ce n’est pas par choix personnel, ni pour se réaliser, dira t-il alors, mais parce qu’elles y ont été poussées par la nécessité.”

L’ami de Sylvio Berlusconi, qu’il aurait lui-même familiarisé aux rites du “bunga bunga”, est hué par l’assistance…

Un an plus tard à nouveau à Rome, il récidive en faisant une conférence sur l’islam à un auditoire rémunéré de 500 jeunes femmes sélectionnées par une agence d’hôtesses, à la condition qu’elles
“soient belles et sachent se taire”, et qu’il invitera ensuite à venir chez lui, en Libye.

Mais autour de ces pratiques, l’omerta était la règle.

Ce n’est qu’avec la rébellion que les langues commencent à se délier. On se souvient notamment de cette femme qui en mars 2011 se précipite dans un hôtel rempli de journalistes
étrangers, et qui affirme avoir été violée par les troupes de Khadafi.

Quelques mois plus tard, alors que le Guide est mort, des femmes descendent dans la rue pour demander au nouveau gouvernement de l’aide pour celles qui ont été violées pendant la rébellion par les hommes du Colonel.

Le viol comme arme de guerre, en temps de guerre, mais aussi avant, bien avant, pendant 40 ans… Voilà ce que l’on apprend petit à petit.

Exécuté sauvagement en octobre 2011, le colonel paranoiaque a t-il payé ainsi la cruauté imposée à son peuple durant quatre décennies? Combien sont elles, toutes ses victimes ? Beaucoup ne parleront sans doute jamais. Par peur, ou par honte.

Annick Cojean : “Le sexe, une arme de pouvoir”

Sophie Mandrillon, Euronews:
De Mouammar Kadhafi, on connaissait le caractère fantasque, tyrannique, mégalomane, on l’imaginait moins violeur en série et prédateur sexuel… Bonjour Annick Cojean, vous êtes grand reporter au quotidien Le Monde, vous signez un livre-témoignage hallucinant, “Les proies : dans le harem de Kadhafi”. Vous y racontez comment l’ex-numéro 1 libyen a fait enlever, a humilié, violé des centaines de jeunes filles, des hommes aussi… Racontez-nous comment vous vous êtes lancée dans cette enquête?

Annick Cojean, grand reporter, “Le Monde” :
Je suis allée en Libye en octobre 2011, il y a presque un an, voir ce qui se passait pendant la fin de la révolution. Kadhafi n’avait pas encore été retrouvé, en fait on l’a retrouvé, capturé, et il est mort le lendemain de mon arrivée en Libye. Je voulais surtout rencontrer des femmes. Je voulais savoir ce qu’elles avaient fait pendant la révolution, la façon dont elles avaient souffert, et je voulais savoir comment elles s‘étaient illustrées. Partout, on avait vu les Tunisiennes, on avait vu les Egyptiennes, toutes très combattantes, combattives, présentes dans les interviews, etc… Mais rien sur les Libyennes…

Euronews :
Annick, dites nous comment vous avez rencontré Soraya, une jeune fille enlevée à 14 ans, son témoignage est capital, elle ose dire des choses que tout le monde visiblement savait, mais taisait, et tait encore.

Annick Cojean :
Il se trouve que je rencontre cette jeune fille alors que j’enquêtais sur les viols pendant la révolution. Je rencontre vraiment par hasard cette jeune fille, qui me raconte avoir été violée par Kadhafi pendant cinq ans, et être devenue, elle n’osait pas dire le mot, moi je le dis : son “esclave sexuelle”. Elle est prise à l‘école. Un jour, le maitre de la Libye, le Guide, annonce sa venue dans une école, on la choisit parmi les plus jolies filles semble t-il de l‘école, pour offrir le bouquet de fleurs. Quand le Guide arrive, elle lui offre le bouquet de fleurs, il presse sa main de façon un peu étrange, il l’a regarde de haut en bas, de façon très glaciale derrière ses lunettes de soleil, il met sa main sur sa tête. Elle va apprendre bien trop tard, bien plus tard, que c’est un signe à ses gardes du corps à lui pour leur dire, “’ celle-là, je la veux”. Et effectivement, le lendemain, trois femmes vont venir sonner à la maison des parents, la voiture vient directement de la caserne ou séjourne Kadhafi lorsqu’il est à Syrte. Et puis, c’est une voiture de protocole, avec les drapeaux du guide libyen… Evidemment, la jeune fille part avec les trois femmes, et avec le chauffeur. Elle va être absolument affolée, on va lui faire une prise de sang, et ça, ça arrivait systématiquement : Kadhafi était entouré de ses infirmières ukrainiennes qui étaient là pour faire des prises de sang absolument à toutes ces proies. Et puis, on va la pousser dans la chambre de Kadhafi, nu, qui va essayer naturellement de l’attraper, etc…. Elle sera rapidement violée, tabassée…

Euronews :
Vous racontez donc l’histoire de Soraya, qui est un exemple terrifiant de ce sexe qui était pour Kadhafi un système de domination, avec ses rabatteurs, ses valises de diamants… Il frappait en Libye, mais aussi à l’extérieur de son pays…

Annick Cojean :
Oui, je pense que beaucoup de diplomates savaient. Sans doute ne savaient-ils pas l‘étendue du système, et peut être la gravité, en tous cas les moeurs barbares de Kadhafi. Mais on savait absolument que c‘était un prédateur. Quelqu’un du Quai d’Orsay me disait : “Oui bien sur, lorsque la “Mère maquerelle” venait… “. Je parle de la plus importante, celle qui était toujours
derrière Kadhafi, qui a été reçue dans les réunions diplomatiques au plus haut niveau, elle était toujours là, elle s’appelait Mabrouka Charif et elle est d’ailleurs actuellement en Libye, en résidence surveillée, mais relativement libre tout de même de ses mouvements… Et bien lorsque cette femme venait, elle était suivie par les Services français. Et m’a dit un diplomate français très important :
“On savait très bien qu’elle venait faire ses courses…” Je n‘étais pas certaine d’avoir bien entendu. “Ses courses”, ça voulait dire : elle venait recruter des jeunes filles qui partaient après systématiquement à Tripoli, dans la chambre du Guide de la Libye.

Euronews :
Dernière question, le mot de la fin, comment va Soraya aujourd’hui?

Annick Cojean :
Pas très bien, comme la plupart de ces femmes qui ont été prises à un âge très tendre, et qui se sont formées dans les geoles de Kadhafi. C’est très compliqué pour elles. Elles faisaient partie de la clique de Kadhafi, elles portaient un uniforme, et pour beaucoup de révolutionnaires, elles faisaient partie de celles qui entouraient le Guide, et sont éminemment suspectes. C’est pour ça que j’ai notamment fait ce livre, ce sont avant tout des victimes.

Euronews :
Merci Annick Cojean d’avoir parlé avec nous de votre livre, dont je recommande vraiment la lecture… Au revoir.

A lire: Annick Cojean, «Les Proies», Ed. Grasset.

En bonus, l’intégralité de l’interview d’Annick Cojean :

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