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L'indépendance de la Catalogne suscite l'espoir et l'inquiétude

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L'indépendance de la Catalogne suscite l'espoir et l'inquiétude

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Alors qu’un vent de séparatisme souffle sur l’Europe, le débat sur l’indépendance bat son plein en Catalogne, à la veille d‘élections régionales anticipées. Un thème qui avait mobilisé un million et demi de personnes dans les rues de Barcelone, capitale de cette communauté autonome d’Espagne, lors de la Diada, fête traditionnelle catalane en septembre dernier.

Ce soir-là, un groupe de jeunes Catalans répète en vue d’un concert organisé le lendemain en faveur de l’indépendance. Leurs convictions sont ancrées en eux : “je fais partie de la culture catalane et c’est très important pour moi,” lance Laura. Jordi renchérit : “nous avons une façon très ouverte de voir le monde”, assure-t-il avant d’ajouter : “pendant des années, la culture catalane a été envahie, j’ai le sentiment que si on ne se bat pas pour que cela n’arrive plus, on va perdre cette vision du monde.”

Dans cette communauté autonome d’Espagne, les revendications d’indépendance nourrissent autant d’espoirs que de craintes. Les initiatives séparatistes se multiplient dans la région. Le village de Sant Pere de Torello s’est rendu célèbre en se déclarant territoire catalan libre. Au fronton de la mairie, flotte depuis un an et demi, le drapeau indépendantiste catalan, mais pas celui de l’Espagne. Le maire Jordi Fabrega Colome affirme qu’“il y a actuellement, 180 mairies qui ont le drapeau indépendantiste de manière assumée et permanente sur leurs balcons.”

Les séparatistes dénoncent avant tout, le système de redistribution fiscale de l’Etat dont les dépenses publiques en Catalogne, disent-ils, sont bien inférieurs aux impôts prélevés. “On vit un état d’urgence national, avec un taux de chômage de 22,5%,” explique Jordi Fabrega Colome. “La Catalogne paie chaque année à l’Etat 16 milliards d’euros qui ne reviennent pas, sous aucune forme de service ou d’investissement en Catalogne,” condamne-t-il, “on s’est déclaré territoire libre, comme une épreuve de force envers l’Etat espagnol.”

Parmi les régions les plus riches d’Espagne, la Catalogne qui verse l‘équivalent de 8% de son PIB à l’Etat est aussi l’une des plus endettées. Faute d’avoir obtenu de l’Etat un pacte donnant la souveraineté fiscale à la communauté, le président du gouvernement régional, Artur Mas a appelé à des élections anticipées et à un référendum sur l’indépendance.

Un tel scénario exigerait une réforme de la Constitution espagnole qui n’autorise pas la sécession, rappelle le constitutionnaliste Francesc de Carreras Serra, sans compter les démarches nécessaires pour obtenir une nouvelle reconnaissance internationale. “Si la Catalogne obtient l’indépendance,” souligne le professeur de l’Université de Catalogne, “elle sera un Etat hors de l’Union européenne et devra demander de nouveau, l’entrée dans l’Union. Pour être admise – à condition qu’aucun des Etats membres ne s’y oppose -, il faudra tout un processus qui va être très long.”

Question plus formelle que réelle, répond l‘économiste Oriol Amat. “Je n’imagine pas que l’UE veuille maintenir dehors une région qui,” souligne-t-il, “apporte de l’argent à l’Union européenne, qui est très pro-européenne et dans laquelle l’Union a beaucoup investi dans le passé.”

La question n’en inquiète pas moins une partie des acteurs de l‘économie catalane craignant les effets d’une éventuelle sortie de l’euro et une dégradation des relations commerciales avec le reste de l’Espagne.

Certains grands groupes ont déjà menacé de déplacer leur siège de Barcelone, si le scénario indépendantiste se confirmait. Aucun de ceux que nous avons contacté n’a accepté d’en parler. Seul un petit éditeur nous a ouvert sa porte. D’après Javier Baratech, manager général des Editions Rondas, “environ 80% de la facturation et des ventes de l’entreprise se font dans le reste de l’Espagne ; le lendemain de l’indépendance ou en tout cas, à très court terme, on perdrait tous ces clients et ce serait très rapidement la fermeture de l’entreprise. Comme on serait en dehors de l’Espagne et de l’Union européenne, les produits seraient taxés,” insiste-t-il, “en plus, nos clients nous disent que si la Catalogne devenait indépendante, ils chercheraient d’autres fournisseurs qui seraient de leur propre pays.”

Un nationalisme économique que ne craint pas une autre entreprise familiale. Celle-ci surfe justement, sur la vague indépendantiste. Son produit-phare, c’est le drapeau catalan indépendantiste. “On a eu une augmentation assez forte des ventes,” explique Laura Fenoy de chez Estampser, “chaque année, on fait des stocks importants, mais cette année, on a battu un record, il y a des gens,” assure-t-elle, “qui faisaient la queue devant l’entreprise pour acheter le drapeau étoilé.”

Au-delà des marchés de niche, le label catalan continuera-t-il à faire recette face aux incertitudes politiques que génère le débat sur l’indépendance ? Le secteur du tourisme, pilier de l‘économie catalane, ne craint ni boycott, ni fuite des capitaux, assure la responsable du tourisme au gouvernement régional. “Pour les premiers mois de l’année, les chiffres sont satisfaisants, avec une hausse du tourisme étranger de 11,4% et surtout, une augmentation des dépenses touristiques,” souligne Marian Muro i Ollé. “En ce qui concerne les investissements étrangers, la direction générale du tourisme a plusieurs projets en cours : aucun des investisseurs,” confie-t-elle, “n’a fait part d’inquiétudes ou indiqué que les questions politiques pourraient freiner ou paralyser ces projets parce que vous savez, “business is business.”

L’attrait de la région catalane pour les investisseurs étrangers en cas de séparation n’en suscite pas moins des questions. Mais les spéculations portent surtout sur l’impact d’un probable boycott d’une partie des consommateurs des autres régions d’Espagne dont le marché absorbe la moitié des ventes de produits de Catalogne en dehors de son territoire. “La question est de savoir si ce pays de 7 millions d’habitants peut être viable,” résume l‘économiste Oriol Amat, “sur les 20 pays les plus compétitifs du monde, il y en a 14 qui ont moins de 7,5 millions d’habitants.”

Si les patrons catalans estiment dans leur ensemble qu’il faut modifier un système fiscal préjudiciable à la compétitivité de la région, les avis divergent sur l’opportunité de l’indépendance. La priorité est ailleurs, insiste l‘économiste de la principale chambre patronale de Catalogne. “Avec ou sans indépendance, les problèmes de financement, de plus grande pression fiscale, on va continuer à les avoir,” affirme Salvador Guillermo Vineta, “c’est là-dessus qu’on va se concentrer et là-dessus qu’on veut voir la classe politique se pencher pour aider notre pays à sortir de la crise.”

Une crise qui promet des lendemains difficiles si la Catalogne devait faire cavalier seul, admet Xavier Vendrell, petit producteur de vin et de cava, le champagne catalan. Il ne souffrira pas, en tous cas, du boycott auquel s’attend le secteur ; pour éviter cela, l’entreprise ne vend sa production qu’en Catalogne et à l’international. L’entrepreneur se dit confiant sur la capacité des Catalans à rebondir, en cas d’indépendance. “Au moins, si on se sépare de l’Espagne, ce sera comme un défi,” affirme Xavier Vendrell, “si ça se passe bien, on pourra aller de l’avant et s’il y a des problèmes et que ça se passe mal, on ne pourra plus dire que c’est de la faute de Madrid, mais parce que nous nous y serons mal pris.” Mais le producteur de vin a son idée pour surmonter les mauvais moments : “je recommande de prendre une petite coupe de cava et ça stimule et ça aide toujours à voir la vie avec philosophie et joie ! Et sûrement,” lance-t-il, “on va sortir de cette situation problématique qu’on doit affronter actuellement.”

Quoiqu’il en soit, le bras de fer engagé entre Madrid et Barcelone relance un débat qui dépasse les frontières de l’Espagne. Sur fond de crise, les aspirations séparatistes en Europe, de la Catalogne à l’Ecosse, en passant par la Belgique, questionnent aussi l’avenir de l’intégration européenne, comme l’affirme le constitutionnaliste Francesc de Carreras Serra. “Du point de vue européen, je pense que ce serait préjudiciable,” prévient-il, “la Catalogne serait un exemple à imiter pour les minorités nationales d’autres pays et on assisterait à un fractionnement de l’Union européenne qui est déjà très fractionnée.”