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Le web libre et gratuit a 20 ans et encore presque toutes ses dents...

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Le web libre et gratuit a 20 ans et encore presque toutes ses dents...

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« Ce logiciel du CERN est, par la présente, déposé dans le domaine public ». C’est par cette petite phrase, écrite il y a 20 ans, le 30 avril 1993, que le web a pu devenir le phénomène planétaire que l’on sait.


Tim Berners-Lee fait une démonstration du WWW à la Hypertext Conference, en 1991, à San Antonio au Texas

Rapidement après avoir conçu le World Wide Web, Tim Berners-Lee reçoit l’aide de Robert Cailliau, un ingénieur du CERN. Il promeut le projet auprès des cadres de l’organisation afin d’obtenir un budget pour son développement. Il organise aussi la première World Wide Web Conference en 1994 afin de présenter le web à un plus grand nombre de personnes.

C’est lui qui a convaincu le CERN de mettre le World Wide Web et ses protocoles dans le domaine public. « Le management du CERN a été assez vite convaincu du principe, mais la formulation juridique du document et le choix des signataires a pris environ six mois. » nous explique-t-il. Une idée « qui est venue graduellement » en parlant avec Tim Berners-Lee. Ils constatent que les autres projets du même type ne grandissent pas. Les deux ingénieurs comprennent que « le seul moyen de faire réellement accepter les technologies du web est de les ouvrir à tout le monde. »
> Lire notre interview de Robert Cailliau


Copie de la déclaration du dépôt du World Wide Web dans le domaine public

L’absence de brevet sur le World Wide Web procède donc d’un pragmatisme technique et d’une continuité dans les principes d’internet. Développés et expérimentés à leurs débuts respectifs essentiellement par des universitaires et des chercheurs, internet et le World Wide Web se fondent sur des idéaux de partage d’information, d’universalité, de standards ouverts et de décentralisation.

La naissance du World Wide Web

Imaginé par Tim Berners-Lee, alors informaticien au CERN, le World Wide Web naît en 1989.
Tim Berners-Lee cherche initialement à permettre à tous les chercheurs du CERN, dispersés dans plusieurs laboratoires dans le monde, de partager et consulter des informations à distance. Il s’appuie sur le réseau internet disponible et sur le principe déjà existant de l’hypertexte.
Il développe les protocoles (URL, HTML, et http) et le premier navigateur.
Le premier serveur web est hébergé sur son ordinateur personnel au CERN. Une version mise à jour de la première page web est toujours accessible sur le site du CERN.

Premier serveur web
Le WWW est très tôt soutenu par la Commission européenne et son essor se construit sur plusieurs projets.
> Lire notre interview de Robert Cailliau

Concrètement, tant que les standards de base sont respectés (URL, HTML, HTTP), tout le monde peut publier quelque chose sur le web, sans autorisation et quelque soit son ordinateur, ses applications, sa langue, son type de connexion. En l’absence de brevet quiconque est libre de développer, sans payer, des applications comme un navigateur (Internet Explorer, Firefox, Chrome…) ou des outils de publication en ligne (Twitter, Tumblr, Wordpress…) par exemple. Selon Tim Berners-Lee et de nombreux spécialistes, ce sont ces principes qui ont assuré l’essor fulgurant du web en permettant une innovation permanente et débridée.

Différence entre internet et World Wide Web

Internet et World Wide Web sont souvent utilisés dans le langage courant comme des synonymes. En réalité il s’agit de deux choses distinctes :

  • Internet est un système de connexion d’ordinateurs constituant un réseau mondial. Il utilise des protocoles informatiques pour le transport des données : TCP, IP, FTP, SMTP, POP3, DNS en sont quelques-uns. Internet permet à plusieurs services d’exister : l’email, le chat, les forums, la VoIP (téléphone et vidéoconférence sur internet), le peer-to-peer, le World Wide Web…
  • Le World Wide Web est un service utilisant internet et permettant de consulter des documents (texte, image, vidéo) liés entre eux par des liens hypertextes.

Pour différencier les deux, Tim Berners-Lee utilise une analogie : internet est comme le réseau électrique et le web comme votre four ou votre lampe qui utilisent ce réseau pour fonctionner en suivant quelques standards simples. En France, l’un des standards est le courant en 220 volts par exemple.

C’est ainsi que ce sont créés des empires : Google, Amazon, Youtube, Facebook. Tous sont partis du même web et ont développé des outils dont les gens se sont emparés… ou pas…

Pourtant, 20 ans après, « le web comme nous le connaissons, est menacé de plusieurs manières » prévient Tim Berners-Lee dans un article publié en 2010 sous le titre Longue vie au web : appel pour la continuité de standards ouverts et de neutralité.

Pourquoi cet anniversaire est important

Le web est libéré de droits d’auteur mais la guerre pour les droits du contenu s’y trouvant fait rage. On pense surtout au téléchargement illégal alors que l’essentiel de ce dernier passe par internet. Mais sur le web, les exemples sont légion, à tel point que l’on pourrait croire la propriété intellectuelle devenue folle.
Citons le cas des différends générés par le Content ID de Youtube. Content ID est un robot qui scanne Youtube à la recherche de « tout ou partie du contenu appartenant aux titulaires des droits et de choisir à l’avance ce qui doit se passer [ensuite] ». Le propriétaire peut bloquer ce contenu, garder les revenus de la vidéo ou du son utilisé par quelqu’un d’autre ou simplement obtenir des statistiques. Deux exemples de réactions face à ce Content ID : la GEMA, l‘équivalent allemand de la Sacem qui gère les droits musicaux des auteurs et interprètes, est en conflit ouvert avec Google et Youtube et bloque de nombreuses vidéos sur Youtube en utilisant le Content ID. Tant et si bien que lorsqu’une météorite traverse le ciel russe en février dernier, une vidéo amateur, filmant la scène depuis l’intérieur d’une voiture, est bloquée en Allemagne car une chanson protégée par la GEMA était en train de passer… sur l’autoradio.
A l’autre bout du spectre, pour la chanson Gangnam Style, Psy et sa maison de disque ont autorisé l’utilisation de la vidéo ouvrant la voie aux reprises, parodies etc. Résultat : un milliard et demi de vues.

« Le web comme nous le connaissons est menacé »
Tim Berners-Lee

Le web est construit sur l’interconnexion : que se passe-t-il alors lorsqu’une partie du réseau se referme sur elle-même en ne respectant pas les standards ouverts ? Tim Berners-Lee donne l’exemple de l’iTunes store qui se connecte par une adresse en itunes: et non en http://, le standard de connexion au web. Ce protocole est détenu par Apple, protégé par brevets, et ne peut être, par décision d’Apple, utilisé que sur son logiciel iTunes. Les liens présents sur iTunes ne peuvent pas être reliés ou partagés sur le web. C’est un réseau fermé et propriétaire ; le web est alors « cassé en plusieurs îlots fragmentés » prévient Tim Berners-Lee.

Le web repose sur des standards ouverts : vous pouvez consulter Facebook que vous soyez sur un Mac, sur un PC, sous Linux, sur Firefox ou sur Internet Explorer. Cela paraît logique et pourtant les mobiles et tablettes bousculent cette accessibilité. L’application Facebook pour iPhone ne fonctionne pas sous Android ou Windows mobile et inversement. La fondation Mozilla, qui développe des logiciels libres, souhaite renverser la vapeur et lance ce mois-ci son système d’exploitation mobile, le Firefox OS « entièrement construit en HTML5 et à partir des standards du Web, […] libéré des règles et restrictions imposées par les plate-formes propriétaires actuelles. »

La neutralité du net

La neutralité d'internet pose le principe de non discrimination des flux de données sur internet à chaque bout de la chaîne, autrement dit quelle que soit la source, le destinataire ou la nature de l’information transmise.
Les principaux visés sont les opérateurs télécoms et les gouvernements qui ont désormais la capacité technique de bloquer, dégrader ou favoriser le flux de données.
La neutralité du net a été inscrite dans la loi aux Pays-Bas, en Slovénie, au Pérou et au Chili.
En France, le Conseil National du Numérique (CNNum) planche sur la question et a rendu un premier avis en faveur de la défense de la neutralité du net le 1er mars 2013.
Un exemple d’entorse à la neutralité du net en France vient du fournisseur d’accès Free qui ralentit l’accès à Youtube.
Au niveau européen, Neelie Kroes, la commissaire chargée du numérique s’est déclarée dans une tribune contre une neutralité complète du net, préférant laisser aux fournisseurs d’accès le droit de proposer des abonnements différents : « Selon moi, l’intérêt public ne s’oppose cependant pas à ce que les consommateurs s’abonnent à des offres internet limitées, plus différenciées, éventuellement pour un prix moins élevé. »

Le web est décentralisé : personne ne détient la clé de la porte d’entrée, contrairement à l'App Store par exemple. Techniquement, « le web devrait être comme une feuille de papier blanc : prête pour que l’on écrive dessus, sans contrôle sur ce qui sera écrit » explique Tim Berners-Lee. Que se passe-t-il lorsque des limites sont posées, sans même parler de censure étatique ?

En février, au Canada, un salon de tatouage est parti en guerre des tranchées contre Facebook. Le différend portait sur une photo postée sur sa page par le salon : l’image d’un tatouage réalisé sur le torse d’une femme victime du cancer du sein. Le réseau social a d’abord retiré la photo, considérant qu’elle contrevenait à ses règles interdisant la nudité. Après plusieurs autres suppressions de cette photo, une employée du commerce publie encore une fois l’image en expliquant la situation et en invitant les utilisateurs à partager la photo. Résultat : 591 351 'like' et 382 343 partages. Facebook est alors contraint de faire une exception à son règlement intérieur et laisse finalement la photo. Dans cette affaire, Facebook ne fait qu’appliquer un règlement intérieur qu’aucune loi n’interdit et auquel ses utilisateurs ont consenti.

A chaque utilisateur de choisir si ce règlement lui convient ou non. Mais a-t-il vraiment le choix ? Robert Cailliau en doute. Il nous explique que les sites et services en ligne décrivent leurs règles dans les Conditions d’utilisation, souvent écrites en petits caractères, et « que personne ne lit et que, de toute façon, personne ne peut influencer. » Il ajoute : « la pression sociale pour faire partie d’un réseau tel que Facebook ou Twitter est irrésistible […] Donc on clique sur ‘J’accepte’ car il n’y a pas d’autre choix. »

« Le web est à la base d’une recentralisation du net »
Jérémie Zimmermann

Nous entrons de plus en plus de données en ligne : sur les réseaux sociaux, dans le ‘Cloud‘, sur les sites commerciaux, sur les sites de services publics. Les utilisateurs savent en général peu ce qui est fait de leurs données personnelles qui sont, pendant ce temps monétisées, par certains acteurs du web. Facebook revend ces données pour afficher des publicités personnalisées par exemple ; Microsoft accuse Google de le faire avec les développeurs d’applications vendues sur l’App Store. Le problème est que les données sont centralisées par des sites isolés les uns des autres comme des silos. Certes, les sites sont sur le web, mais pas les données, rappelle Tim Berners-Lee. Elles sont détenues par le site et il peut interdire à l’utilisateur de les récupérer pour les supprimer, les télécharger ou en faire ce que bon lui semble.

Dans une interview à euronews, Jérémie Zimmermann de la Quadrature du net, une association militante pour les droits et libertés sur internet, explique : « le web est une étape dans l’histoire d’internet qui a permis une formidable démocratisation des technologies numériques. Mais il portait en soi le germe de la centralisation qui a donné lieu aux Google, Youtube, Facebook qui sont aujourd’hui presque contraires à l’esprit originel d’internet qui permettait à chacun d’être un acteur pouvant lire et écrire à la fois. »
> Lire l’interview de Jérémie Zimmermann

La guerre législative

En première ligne face à ces sites, « les utilisateurs ne se mobilisent pas. Probablement parce qu’ils sont très éparpillés dans le monde (pays et langues différentes) » selon Robert Cailliau. On pourrait même ajouter, si l’on se fie à une étude récente, qu’ils ne font pas toujours attention à leurs données personnelles même lorsqu’ils pensent être vigilants.

Pourtant, en France, la Cnil (Commission Nationale de l’Informatique et des libertés), chargée de faire respecter la loi du même nom, a de plus en plus été saisie par des citoyens. Elle a enregistré un nombre record de plaintes en 2012, notamment sur le respect des données personnelles et la vie privée.

Des travaux “discrets” des nombreux acteurs du web libre et gratuit (le W3C, la World Wide Web Foundation mais aussi les Creative Commons, les Bitcoins, le crowd-funding pour ne citer qu’eux), les questions des valeurs du web sont passées dans le champ du militantisme actif lorsque les gouvernements s’en sont mêlés. Les projets de loi se sont multipliés. Ils cherchent à encadrer le droit d’auteur sur le web mais aussi à prévenir certains abus comme la pédopornographie ou à protéger la cybersécurité d’un pays. Les plus connus : Haddopi, Loppsi en France ou SOPA, CISPA aux Etats-Unis, ou ACTA au niveau international (voir ci-dessous).

Militants et citoyens inquiets se sont tournés vers le web pour mobiliser et agir. Les Anonymous ont réagi contre des censures d‘état, ont lancé un Internet blackout day très suivi (trois millions de pages seraient passées au noir) contre CISPA. Des millions de personnes ont signé des pétitions en ligne contre SOPA et PIPA : sur le site dédié de la Maison Blanche ou celui d'Avaaz, une organisation militante née sur le web.
Selon Jérémy Zimmermann de la Quadrature du net, le vote contre ACTA par le Parlement européen (478 contre / 39 pour), en juillet dernier, vient de la mobilisation en ligne (deux millions de vues en quelques jours pour leur vidéo) et des manifestations dans 300 lieux dans le monde.

L’information des citoyens est au centre des préoccupations de ces militants, que ce soit la Quadrature du net et du Parti Pirate, et celle-ci passe naturellement par le web. Pour le Parti Pirate, la transparence et les données publiques libres sont au coeur de ce principe permettant aux citoyens de s’informer et de se forger une opinion sans filtre.
> Lire l’interview de Yohan Aglaé, porte-parole du Parti Pirate

Pour Tim Berners-Lee ces données ouvertes sont aussi la nouvelle frontière du web, celles qui permettront de démultiplier la force générée par le partage du savoir, scientifique, politique, sur le web. Si la possibilité d’un web libre et gratuit est laissée au monde…

Quelques loi et projets de loi

  • Hadopi : aussi appelée Loi Création et Internet, cette loi française de 2009 vise à mettre fin au téléchargement illégal et au partage de fichiers protégés par le droit d’auteurs. Elle comporte des sanctions graduelles ou "réponse graduée". Elle a créé une autorité publique indépendante la Haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur internet, ou Hadopi, chargée de surveiller les droits des auteurs sur internet.
  • LOPPSI : cette loi française de 2011, Loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure comporte un volet concernant la cybercriminalité. Elle vise notamment l’usurpation d’identité sur internet et les sites pédo-pornographiques, donnant l’autorisation aux fournisseurs d’accès à internet (FAI) de bloquer certains sites.
  • Arjel : créée par une loi de 2010 sur les jeux d’argent et de hasard en ligne, l’Arjel est l’Autorité de régulation des jeux en ligne. Elle peut saisir la justice pour faire bloquer des sites par les FAI.
  • Sopa / Pipa : Stop Online Piracy Act (Sopa) et Protect IP Act (Pipa) sont deux projets de loi américains de 2011 visant les violations du droit d’auteur et la contrefaçon en ligne. Ils devaient permettre d’imposer le blocage de sites internet considérés comme facilitant le piratage et le téléchargement illégal d’œuvres protégées par le droit d’auteur. Les FAI n’étaient pas les seuls concernés ; les moteurs de recherche ou services de règlement en ligne devaient aussi rompre toute transaction avec les sites visés. Ces deux projets de loi ont été suspendus suite à une importante mobilisation de citoyens mais aussi de grandes entreprises du web aux Etats-Unis et en ligne.
  • Cispa : Cyber Intelligence Sharing and Protection Act est un projet de loi américain de 2011. Considéré comme le successeur de Sopa et Pipa, Cispa vise à protéger la propriété intellectuelle en autorisant la transmission de données personnelles d’utilisateurs de services en ligne aux organismes d’état mais aussi la modification du contenu de données (comme un email ou un SMS) ou le blocage de leur transmission. La mobilisation est aussi forte contre Cispa que contre Sopa et Pipa à la différence majeure que certains grands acteurs du web comme Facebook ou Google qui s’étaient déclarés contre Sopa et Pipa ne se sont pas prononcés voire soutiennent Cispa.
  • Acta : L’Anti-Counterfeiting Trade Agreement (ou Accord commercial anti-contrefaçon, ACAC) est un traité international multilatéral négocié, sans consultation des citoyens, entre une quarantaine de pays pour lutter contre le piratage d’œuvres protégées par droit d’auteur et contre la contrefaçon. Il englobe aussi bien des produits culturels que des marques ou produits protégés par brevets comme des médicaments. Acta prévoit que les FAI coopèrent à la lutte contre le piratage, notamment en partageant des informations sur leurs clients, et propose des sanctions pénales pour les contrevenants. Ce traité a été rejeté par le Parlement européen en juillet 2012.
  • Ceta : Comprehensive economic and trade agreement (Accord économique et commercial global, AECG) est un accord commercial en cours de négociation entre le Canada et l’Union européenne. Un volet est consacré à la protection de la propriété intellectuelle. Il reprend une partie des propositions d’Acta concernant la responsabilité des FAI.