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Les 20 ans du WWW libre et gratuit - Robert Cailliau : « Les dangers sont grands »

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Les 20 ans du WWW libre et gratuit - Robert Cailliau : « Les dangers sont grands »

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Vous avez largement œuvré à ce que le World Wide Web passe dans le domaine public. Comment cela s’est-il passé ?

C’est une idée qui est venue graduellement, en parlant entre nous deux, Tim Berners-Lee et moi. A un certain moment, on a bien vu que les modèles utilisés par d’autres instituts menaient à une stagnation des projets et que le seul moyen de faire réellement accepter les technologies du web était de les ouvrir à tout le monde.
Le management du CERN était assez vite convaincu du principe, mais la formulation juridique du document et le choix des signataires a pris environ six mois.

La bataille pour imposer des standards communs et ouverts est-elle plus difficile aujourd’hui qu’aux débuts du web ?

Cette bataille est plus difficile aujourd’hui pour la simple raison que l’utilisation des réseaux et des moyens informatisés tels que les tablettes se répand parmi un large pan de la population qui n’a quasiment rien compris aux bases de l’informatique.
Combien de gens arrivent à expliquer la différence entre un kilowatt et un kilowatt-heure ? Et il ne s’agit là que de simple mécanique.
Le grand public a des connaissances et une compréhension de l’informatique si faibles qu’il est plus facile de l’arnaquer. Le domaine informatique est beaucoup plus complexe ; il est plus compliqué d’y cerner où la personne est manipulée de manière abusive.

Les utilisateurs sont-ils à ce point floués ?

Ce qui est irritant c’est que les utilisateurs ne se mobilisent pas, probablement parce qu’ils sont très éparpillés (pays différents et langues différentes). Cela permet aux multinationales d‘être vagues ou de cloisonner.
Le grand challenge vient du “Cloud”, un service très flou puisque le seul élément commun aux différentes offres est que certaines de vos données sont hébergées loin de chez vous. Ces services de sauvegarde et de synchronisation sont bien utiles, mais comme la plus grande partie de la population n’y comprend rien, les dangers sont grands : pertes de données, utilisations abusives de données privées, intrusions de hackers…

Récemment je lisais un article dans lequel un élu suisse s‘étonnait que le fisc américain ait accès à des données publiées par les Suisses sur les réseaux sociaux. En fait rien d‘étonnant à cela : les serveurs de ces réseaux sont sur le sol américain. Ils dépendent donc des lois américaines, et non des nôtres.
Tout cela figure dans les conditions d’utilisation, écrites en petits caractères, que personne ne lit, et que de toute façon personne ne peut influencer. La pression sociale pour faire partie d’un réseau tel que Facebook ou Twitter est irrésistible, surtout pour les jeunes. Donc on clique sur “J’accepte”, car il n’y a pas d’autre choix.
Je pense qu’il faut être très déçu de l’attitude du grand public qui ne s’organise pas et se laisse simplement faire par la loi. Et la loi d’un autre pays !

Comment expliquer ces dérives si opposées aux valeurs qui ont fondé le web ?

Il faut tout d’abord rappeler que l’on n’avait pas un jeu bien défini de valeurs au début. Ces “valeurs” (concept que je déteste) sont venues petit à petit, en contrant les abus qui faisaient surface.
Quasiment tous ces abus, comme le spam, le phishing, l’atteinte aux normes etc., sont fondés sur le fait que l’informatique en réseau possède deux qualités que l’univers physique ne possède pas : la vitesse énorme et la complexité quasiment gratuite.
Le spam papier par la poste existe. Mais il coûte très cher à l’arnaqueur et il est très lent. Même si vous remplissez un formulaire venant d’un arnaqueur, le processus est infiniment plus long que de cliquer sur “j’accepte”. De plus, vous êtes alors protégé par le droit de rétractation pendant sept jours, et vous conservez des preuves matérielles.
La complexité des logiciels et des pages web est telle que c’est très difficile, même pour les initiés, de repérer les abus.
Il est donc plus facile pour une association de consommateurs de publier un rapport sur une gamme de machines à laver que sur un service du “Cloud”. Ce qui explique l’absence totale des groupe de défense des consommateurs sur le réseau.

L’UE a été assez impliquée aux débuts du projet WWW. Comment vous a-t-elle aidé ?

Les gens de la Commission européenne nous ont beaucoup soutenu et leur aide a été très précieuse. Ce sont surtout des personnes bas dans les échelons qui nous ont apporté leur aide plutôt que les directeurs. Ils ont été très accueillants, nous ont écoutés, et nous ont guidés pour trouver des solutions. Ils ont fait un réel effort dès le tout début (je parle de 1993, pas de 2009).

La Commission a aussi œuvré pour des lois régissant la vie privée sur le net, et nous a aidés sur de nombreux aspects de la question.

Ce n’est malheureusement pas le cas des certaines pays membres pris individuellement. Quand j’ai eu un problème avec Skype, encore indépendant et sis au Luxembourg, donc régis par les lois de l’UE, la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés m’a simplement dit qu’elle ne pouvait rien faire pour moi car il s’agissait “d’un autre pays”. On est vraiment encore loin d’une Union où ce sont les citoyens qui décident et pas les multinationales.

Pouvez-vous nous donner des exemples concrets de l’aide que vous a apporté la Commission ?

Je me souviens surtout des réunions avec Peter Johnston de la DG3. Il était notre premier contact ; on voulait développer un projet de distribution d’informations techniques en Europe.
Nous avions à lui expliquer le concept du web à Bruxelles évidemment et non à Genève où se trouvait le premier navigateur développé par Tim Berners-Lee. En 1993. Il était impossible de faire passer le message, malgré les efforts de Peter, un physicien de formation. C‘était un peu comme essayer d’expliquer l’interface graphique et la souris à quelqu’un qui n’avait vu que des ordinateurs à cartes perforées. Notons que ce problème était exactement le même à l’intérieur du CERN ! Il fallait une démonstration.
La Commission avait un lien très lent à l’internet, et quasiment aucun ordinateur n’était connecté. Pas possible donc. Mais ce lien à l’internet (il n’y avait pas encore de FAI, tout était encore universitaire !) venait de l’Université Libre de Bruxelles (ULB).
Je n’y avais aucun contact, mais j’ai tout de même proposé à Johnston une nouvelle démonstration à l’université. A ma grande surprise, ils ont accepté de tenir la prochaine réunion dans les bâtiments de l’ULB, une réunion officielle de l’UE, hors de leurs locaux !
Je sortais donc d’une réunion en promettant d’en organiser une autre, dans un lieu et avec des gens que je ne connaissais pas encore…
Avant de prendre mon avion pour rentrer à Genève, je suis passé en vitesse à l’ULB. J’ai cherché le département IT et j’ai fait ce qu’on appelle un “gate-crash” : j’ai forcé les portes. Je ne connaissais personne, mais tout le monde m’a aidé dès que je leur ai montré le WWW.
La réunion suivante s’est très bien déroulée.
J’avais ciblé la démonstration sur un site de l’université de Hawaï (on ne peut plus loin…), alors l’un des rares sites existants. Il y en avait une cinquantaine au total dans le monde si ma mémoire est bonne. Dès que Johnston a compris qu’il n’y avait pas de base de données, que chaque page arrivait en temps réel depuis l’autre bout du monde, il a pris la souris de ma main et a commencé à naviguer lui-même. Nous avons conclu les formalités du projet le jour-même.

Un autre projet dont je garde de très bons souvenirs était le “Web for Schools”. Je voyais l’utilité que le web pouvait avoir dans l’éducation publique, mais je ne voyais pas comment connecter les écoles. Je rappelle qu’il n’y avait pas de FAI !
Les gens de la Commission on “trouvé” un petit fonds, hors projets officiels qui sont très longs à mettre en œuvre. Ils ont réagi très rapidement et en quelques mois 150 lycées de l’UE, dans 15 pays différents, ont participé à ce projet.
J’avais insisté pour que soient compris le lycée de Ferney-Voltaire, à coté du CERN, l’athénée de Deurne (à Anvers, mon ancienne école), et un lycée à Bregenz (Autriche), où le patron d’un magasin d’ordinateurs m’avait aidé en avril 1994 à me connecter au net pendant mes vacances au ski, alors que j‘étais en pleine organisation de la première conférence WWW.
“Web for Schools” s’est conclu par une conférence à Dublin, début 1995, où tous les enseignants participants se sont retrouvés dans une ambiance absolument touchante.
Un des professeurs de Bregenz, que je ne connaissais pas du tout, pas plus que son établissement, est venu me voir pour me remercier personnellement de cette aventure qu’avait représenté le fait d’avoir accès au WWW dans son école.

Je pense pas que je n’aurais pu faire ni l’un ni l’autre dans un contexte purement national.

Les 20 ans du WWW libre et gratuit