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Journée de l'Europe : des citoyens encore europhiles, mais critiques

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Journée de l'Europe : des citoyens encore europhiles, mais critiques

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Ce 9 mai marque la journée de l’Europe, mais cette Europe, les citoyens y sont-ils encore attachés ? On parle de désamour et même d’une crise de légitimité. Alors nous avons profité de la journée portes ouvertes des institutions quelques jours plus tôt pour prendre le pouls de l’agora européenne.

Ils sont 18 000 à avoir fait le déplacement ce jour-là, 18 000 curieux à avoir passé la porte des institutions européennes pour essayer d’en comprendre les rouages. Au Parlement, ils ont même débattu avec des élus. Et si le discours sur l’Europe est souvent consensuel, certains s’interrogent ouvertement :

“Je me demande si aujourd’hui le citoyen se sent encore concerné par l’Europe. Avec toutes les dérives qu’il y a pu y avoir, avec tous les problèmes qu’il y a en ce moment, est-ce que le citoyen est encore intéressé par l’Europe ?” , se demande Jacky, un retraité belge.

Un groupe de lycéens italiens croisés dans les couloirs du Parlement voit l’Union européenne égale comme une chance parce qu’elle leur permettra d’aller travailler plus facilement à l‘étranger. Mais avec la crise, ils ne se font pas beaucoup d’illusions.

“On n’attend pas grand chose de l’avenir étant donné la situation. Disons qu’on ne s’attend pas à avoir un poste à un niveau élevé”, nous confie une de ces jeunes.

Au Conseil, l’institution qui représente les 27 pays, une visite guidée est proposée ce jour-là, avec un passage par la salle de réunion des sommets. Fouler cette moquette fait son effet, mais les visiteurs n’en perdent pas leur sens critique :

“Ce bâtiment est clos, il est fermé, il faut l’ouvrir et pas seulement avec une caméra de télévision mais aussi faciliter le dialogue, le débat et ouvrir l’Europe. On a beaucoup, beaucoup de travail à faire”, nous dit un participant.

Rendre plus accessible la bulle européenne, un coach en communication y travaille à sa manière. Yacine Kouhen a créé une série web qui décrit le quotidien des eurocrates en jouant sur le second degré. Pour populariser et dépoussiérer l’Europe, dit-il, il faut communiquer autrement :

“Vendre l’Europe, c’est quelque chose d’effectivement délicat parce que c’est très diffus mais il faut mettre en place des communications alternatives, introduire quelque chose de nouveau.”

Pour Matthieu Lietaert, auteur d’un documentaire sur les lobbies à Bruxelles, ce sont surtout les carences démocratiques qui ont éloigné l’Europe du commun des mortels. Il a récemment testé un blog pour inciter les internautes à prendre position sur les thèmes européens.

“Aujourd’hui, tout vient de Bruxelles. C’est du ‘top-down’ et il faut passer en ‘bottom-up’, passer d’une démocratie représentative qu’on a finalement toujours connue au niveau national et européen vers une démocratie de plus en plus participative”, explique-t-il.

Pour poursuivre la réflexion, nous avons interviewé Robert Manchin, le directeur de Gallup Europe.

Audrey Tilve, euronews : “Mr Manchin, votre rôle est de sonder l’opinion publique. Alors j’aimerais que vous commentiez pour nous ces deux tendances : la première, c’est la confiance des citoyens dans l’Union européenne, qui a chuté de 24% depuis 2007. Et la seconde, c’est le taux d’abstention aux élections européennes qui n’a pas cessé d’augmenter et qui a atteint les 57% aux dernières élections. Comment en sommes-nous arrivés là ?”

Robert Manchin : “Ce que vous voyez là reflète un malaise général des citoyens qui avaient confiance dans le fait que les institutions allaient produire des résultats et qui réalisent qu’elles ne produisent pas ces résultats, en particulier sur la sécurité et dans la gestion des problèmes, gestion que nous leur avons avons déléguée. Donc l’idée même de l’Europe en ces temps de crise est mise à rude épreuve.”

Audrey Tilve : “Ce qui exaspère certainement les citoyens, c’est que les gouvernements nationaux n’ont plus de marge de manœuvre, et ils tiennent l’Europe pour responsable.”

Robert Manchin : “Oui, les marchés sont ceux qui dictent les conditions et les gens réalisent que le degré de liberté des gouvernements est bien moindre que ce qu’ils affirment.”

Audrey Tilve : “La Commission européenne a tout de même reconnu que l’austérité était allée trop loin et qu’il fallait en ralentir le rythme, mais la méthode n’est pas remise en cause. Est-ce que cela peut suffire pour apaiser la colère publique et freiner la montée du populisme qui est une autre conséquence de l’austérité ?”

Robert Manchin : “C’est de l’argent public qui sauve des institutions financières privées, lesquelles sont tenues responsables des problèmes par l’opinion publique. C’est cela l‘élément sous-jacent des politiques d’austérité, et ça ne peut pas avoir le moindre soutien populaire.”

Audrey Tilve : “Et la montée du populisme ?”

Robert Manchin : “Les partis modérés perdent du terrain en Europe, partout, et je ne parle pas seulement des pays de la périphérie mais aussi de l’Italie, du Royaume-Uni, il y a même un mouvement en Allemagne qui d’après les derniers sondages pourrait avoir suffisamment de voix aux législatives pour faire son entrée au parlement.”

Audrey Tilve : “Donc, ce que vous dites, c’est que la tendance va se poursuivre.”

Robert Manchin : “Absolument.”

Audrey Tilve : “Il y aura des élections européennes l’année prochaine et l’une des idées qui circulent pour rendre l’Europe plus démocratique, c’est celle d’avoir pour chaque parti européen un candidat qui se présenterait à la présidence de la Commission. Pensez-vous réellement que cela fera remonter le taux de participation ?”

Robert Manchin : “Si vous choisissez un candidat qui n’a jamais occupé de fonction publique avant, quelqu’un d’un petit pays, je doute que cela enthousiasme 400 millions d’Européens. D’un autre côté, trouver le bon candidat pour ce genre de poste est une gageure. Si c’est un Allemand, est-ce que les gens voteraient pour un Allemand ? Si c’est un Français, est-ce qu’il rassemblerait davantage ?”

Audrey Tilve : “Donc, nous répondons toujours à une logique nationale.”

Robert Manchin : “Les élections sont toujours nationales. La question que se posent les gens, c’est : est-ce que c’est bon pour nous ici, pour moi, pour ma famille. Nous sommes très loin d’une Europe fédérale idéalisée.”