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Émeutes à Stockholm : où en est le modèle suédois ?


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Émeutes à Stockholm : où en est le modèle suédois ?

Depuis une semaine, il ne se passe pas une nuit sans que certaines banlieues pauvres de Stockholm ne s’embrasent, avec des incendies de véhicules et de bâtiments.

Les autorités craignent que les événements de Stockholm se répandent dans d’autres grandes villes de Suède. C’est la mort d’un habitant abattu par la police dans un quartier pauvre de Stockholm le 13 mai dernier qui aurait mis le feu aux poudres. Depuis, les incidents de cette semaine révèlent un réel malaise au sein de la société suédoise. Pour tenter de comprendre la situation, euronews a interrogé Frédérique Harry, maître de conférence à l’Université Paris-Sorbonne et spécialiste de la Suède.

Comment caractériser les banlieues suédoises qui ont été le théâtre de violences cette semaine ?

Frédérique Harry : Les incidents ont lieu dans des banlieues marquées depuis des années par un fort taux de populations issues de l’immigration et qui sont identifiées comme des formes de ghettos. On y observe une ségrégation territoriale avec une image dévalorisée. Il est facile d’interpréter que la crise serait liée à la question migratoire et ethnique. Mais l’explication s‘épuise assez rapidement car il s’agit d’un ensemble de communautés extrêmement composites. Derrière la crise d’apparence communautaire, c’est plutôt une crise sociale entre ceux qui sont bien intégrés, les populations blanches, et ceux qui ont du mal à intégrer le milieu de l’emploi car ils présentent souvent un taux d‘éducation au dessous de la moyenne. Ils se retrouvent donc en marge de la société suédoise. La Suède mène un politique d’accueil des immigrés issus des zones de conflits. Ces réfugiés s’ajoutent à une immigration plus ancienne en provenance de Turquie, du Pakistan, pendant les années 70.

La Suède a-t-elle connu des antécédents du même type ?

Frédérique Harry : Ce ne sont pas les premiers incidents de la sorte. Ce phénomène s’est déjà produit il y a quelques années. Il y a eu des troubles à Linköping, une ville au sud de Stockholm. Cela démontre une tension qui existe dans ces banlieues et qui monte depuis les années 2000. D’autres troubles ont eu lieu dans le sud de la Suède, notamment à Malmö et Göteborg.

Ces incidents étaient-ils prévisibles ?

Frédérique Harry : Des chercheurs qui travaillent sur le chômage et les questions de discrimination s’exprimaient depuis quelques temps sur les difficultés sociales spécifiques aux jeunes. Le chômage chez les jeunes est élevé. Le taux est de l’ordre de 23% alors que c’est trois fois moins à l‘échelle nationale. Certains chercheurs pointaient depuis quelques temps une inégalité assez forte entre les populations issues de l’immigration et ceux qui sont issus de milieux plus privilégiés. Une “fracture sociale” de plus en plus flagrante s’est installée dans la société suédoise. Depuis une vingtaine d’années, l’Etat conduit une politique de dérégulation et s’engage de moins en moins dans la lutte contre ces inégalités qui restent donc de mise.

On parle beaucoup du système social suédois comme un modèle à suivre. Existe-t-il vraiment où n’est-ce finalement qu’un mythe ?

Frédérique Harry : Le modèle suédois a toujours été un mythe. Il en dit plus long sur nous, Français, que sur la société suédoise en elle-même. La Suède est traversée par des contradictions qui créent des tensions depuis toujours. Le modèle d’Etat-providence d’aspiration sociale-démocrate tel qu’on le perçoit a été largement réformé depuis 20 ans, notamment à cause d’une crise très importante qu’a connue la Suède dans les années 90. L’Etat a donc dû réformer son système d‘éducation, de santé et de retraite en allant toujours dans le sens d’une forme de dérégulation.
La réforme des retraites a amené les individus à cotiser davantage pour leur propre retraite. On est passé d’un régime de solidarité universel vers un système plus assuranciel et individuel et cela ne fonctionne que pour ceux qui sont bien intégrés dans le marché de l’emploi et non pas pour ceux qui se trouvent en situation précaire. Le système suédois a beaucoup changé depuis vingt ans en réalité. Il se dirige vers un modèle plus proche de ceux de l’Europe du Sud. Ceci dit, la notion d‘égalité reste la base de la culture du pays et les Suédois y sont encore très attachés. Ces émeutes sont aussi le signe du refus de l’inégalité et du fort sentiment d’injustice qui règne actuellement. La fin du modèle scandinave qui veut toujours tendre vers une forme d‘égalité n’est pas mort pour autant ; même si plus on se trouve dans une situation privilégiée, moins on se pose ces questions-là.

Les émeutes marquent-elle aussi les défaillances du modèle d’intégration suédois ?

Frédérique Harry : Cette crise marque aussi une défaillance du système d’intégration qui demande beaucoup d’investissement de la part de l’Etat et des collectivités. C’est aussi l‘échec des politiques sociales mises en place par la Suède. Dans les quartiers touchés par les émeutes, les écoles sont de moins bonne qualité que celles du centre-ville, les services publics ont été retirés. C’est plus un désengagement de l’Etat qu’une faille de l’intégration car une bonne partie de cette population est suédoise avant d‘être issue de l’immigration.

Les manifestations sont-elles surmédiatisées par les médias étrangers ?

Frédérique Harry : À l‘échelle suédoise, c’est quand même un choc. Mais dans les médias étrangers, il y a le fantôme des émeutes qu’il y a eu en France en 2005 et 2007, plus récemment celles de Londres et d’autres villes européennes. C’est significatif des problèmes européens de la jeunesse, du chômage des jeunes et de leurs difficultés. Il y a aussi une deuxième raison : c’est l’image utopique d’un modèle suédois comme étant une société où tout marche très bien avec relativement peu d’austérité etc. Donc dès qu’il se passe quelque chose d’inattendu, on a tendance à grossir le trait et avoir l’impression que finalement rien ne marche. On passe d’une représentation utopique à une représentation inverse, ce qui est un peu excessif.

Les incidents semblent s’estomper. Quelles peuvent être les conséquences politiques et sociales de ces émeutes ?

Frédérique Harry : On ne peut pas tirer de conclusions aujourd’hui ce sur quoi vont aboutir ces émeutes. Mais le Premier ministre a affirmé dès le premier jour que la Suède était et resterait une terre d’accueil. Quelques jours plus tard, il a également rappelé qu’il relevait de la responsabilité individuelle de chacun de faire en sorte que les choses se passent mieux au quotidien. C’est un gouvernement libéral clairement à droite qui met en avant l’importance de l’engagement individuel.
Deux conséquences qui ne s’excluent pas l’une l’autre sont envisageables : d’une part la politique menée en Suède depuis vingt ans pourrait être remise en cause. On se rend désormais compte qu’il y a des fractures qui créent du trouble social. C’est quelque chose dont les Suédois ont peur, ce qui peut donc les faire réfléchir. Deuxièmement, ça peut faire le lit de l’extrême droite qui est entrée au Parlement en 2010 et qui voit dans ces émeutes un problème directement lié à l’immigration. Ils n’ont pas une lecture véritablement sociale de ces émeutes mais privilégient la piste ethnique avec une incompatibilité de cultures qui mène à des troubles de cette nature.

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