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"La contestation révèle l'énorme fossé entre laïcs et islamistes en Turquie"


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"La contestation révèle l'énorme fossé entre laïcs et islamistes en Turquie"

Comment expliquer la ligne dure choisie par Recep Tayyip Erdogan pour faire face au mouvement de contestation ? Que veut-il exactement ? Celui qui s’est efforcé de donner à son pays les allures d’une démocratie moderne a, pour beaucoup d’analystes, sous-estimé la grogne sociale latente depuis plusieurs années. Par ailleurs, certains de ses opposants l’accusent d‘être nostalgique d’un ordre islamique ancien qu’il voudrait restaurer.

Paradoxalement, la nouvelle élite provinciale qu’il a contribué à former, n’est pas étrangère à la fronde. Elle aspire à présent à davantage de libertés politiques et économiques.

Dans les actes comme dans les mots, Recep Tayyip Erdogan a choisi la manière forte face à des manifestants qualifiés de “pillards”, d’“anarchistes” et même de “terroristes”. Pas sûr que cette stratégie s’avère payante pour éteindre la contestation.

Notre correspondant à Istanbul Bora Bayraktar a rencontré le politologue Etyen Mahçupyan pour en savoir plus.

Bora Bayraktar : “Parlons des incidents de ces 15 derniers jour place Taksim. Leur signification n’est pas évidente. Quelle est votre analyse ?”

Etyen Mahçupyan : “ C’est devenu un problème à plusieurs niveaux. Beaucoup d’acteurs sont impliqués. Tout est parti d’une fraction laïque de la société, d’un mouvement de jeunes. Dans le même temps, il y a un autre acteur, la “Plateforme Taksim” qui est composée des habitants du quartier de Taksim. C‘était un mouvement pour protéger Taksim et le parc Gezi. D’autres groupes s’y sont agglomérés qui représentent tous les acteurs classiques de la politique turque. Le problème, c’est qu’il est difficile de distinguer ces groupes. La partie la plus importante est un groupe spontané qui n’a pas de leader. Et ils ne veulent pas utiliser les outils classiques ni les méthodes des politiques. Ils ne peuvent donc pas s’institutionnaliser par eux-mêmes. Cette situation a ouvert la voie à d’autres groupes qui ont des institutions pour contrôler la situation. Cela a créé une culture de la dissociation. Ils restent côte à côte et n’entretiennent pas de relations entre eux. C’est une vraie mosaïque et ceci a deux conséquences : d’abord, cela est devenu en partie politisé et ensuite cela a commencé à dégénérer.

Bora Bayraktar : “ Comment évaluez-vous la perception du gouvernement ? Il semble qu’il perçoive cette affaire comme une tentative de coup d’Etat. Mais en face, l’action en question n’a rien à voir avec cela…”

Etyen Mahçupyan : “ En fait, au début, le gouvernement n’a pas compris ce qui se passait. Surtout pendant les trois premiers jours. Si on analyse plus en profondeur, on comprend qu’il y a un fossé énorme entre les islamistes d’un côté et les laïcs de l’autre en termes de codes culturels. C’est pour cela que les laïcs ne peuvent pas comprendre les islamistes et que les islamistes ne peuvent pas comprendre les laïcs. Ils ne peuvent pas comprendre les raisons des soulèvements de jeunes parce que leur jeunesse à eux ne ressemble pas à cette jeunesse laïque. Il y a toute une génération de jeunes nés dans les années 90 parmi les islamistes et ils n’agissent pas comme cela. C’est pour cela que le parti au pouvoir, l’AKP, cherche d’abord à voir qui est derrière ce mouvement. Ils estiment que ces jeunes manifestants sont manipulés. Parler de tentative de coup d’Etat semble exagéré mais je pense qu’il y a des personnes qui veulent créer une dynamique qui pourrait ensuite aboutir à un coup d’Etat. Nous en voyons les signes notamment à travers ce qui se passe sur les marchés financiers : on assiste à une reconfiguration des liens entre organisations politiques.”

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