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Espagne : la loi sur l'avortement fête ses trois ans sur fond de polémique

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Espagne : la loi sur l'avortement fête ses trois ans sur fond de polémique

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Ce mois de juillet, la loi qui régule l’IVG en Espagne fête ses trois ans. Nous avons rencontré Carolina Barelles, à Madrid. Cette avocate de 37 ans et mère d’une fille de 14 mois, est enceinte de 20 semaines. Elle fait partie de ces 3% de femmes qui en 2011, ont eu recours à une IVG en Espagne, au delà de la 14ème semaine de gestation.

“A la 12ème semaine de ma grossesse, celle de la première échographie importante, explique-t-elle, on a détecté une malformation dans la vessie de mon bébé. Chaque semaine, pendant 5 semaines, la pathologie de mon bébé s’est aggravée : les reins ont été touchés, puis les poumons et j’ai commencé à ne plus avoir de liquide amniotique. Le pronostic est devenu très, très défavorable. J’ai toujours gardé l’espoir que ça allait s’arranger, et que l’obstruction de la vessie de mon fœtus disparaîtrait. J’ai donc attendu jusqu‘à la dernière minute. J’ai pris la décision à la 16ème semaine. Si la loi ne m’avait par permis de faire une IVG après la 16ème semaine, ce qui fut mon cas, j’aurais dû prendre la décision plus tôt”.

Une décision très difficile à prendre, face à une situation dans laquelle on ne pense jamais se retrouver, confie-t-elle. Mais Caroline, qui est catholique et vote PP, pense qu’il ne faut pas toucher à la loi actuelle : “Je pense que les femmes doivent toujours avoir le droit de décider pendant un certain nombre de semaines au-delà desquelles selon moi, on doit privilégier le droit à la vie.”

Or cette approche de la loi, concernant les malformations fœtales, est contestée notamment par une association de défense des droits des handicapés. Son président, Luis Cayo Pérez Bueno, explique qu’ils n’ont pas de position vis-à-vis de l’IVG, mais voient une discrimination dans l‘élargissement du délai pour cause de malformation : “la loi espagnole de 2010 élargit le délai d’une IVG de 14 à 22 semaines dans le cas d’un… Elle ne stipule pas le mot “handicap”, c’est vrai, mais elle utilise un autre terme qui veut dire “handicap”. C’est un traitement inégal, discriminatoire vis-à-vis du handicap, même si la loi, parce que c’est politiquement incorrect, ne mentionne pas le terme de handicap, et c’est ce que nous dénonçons.”

Beatriz Beiras, euronews :
Avec nous depuis Madrid, Javier Pérez-Pedregosa, gynécologue spécialiste en médecine materno-foetale et directeur de l’unité d‘échographie et diagnostique prénatal de l’hôpital Sanitas La Moraleja.

Docteur Pedregosa, vous êtes confronté quotidiennement à une réalité : celle des femmes enceintes qui arrivent en consultation avec une grave malformation du fœtus. A partir de quand sait-on que le fœtus ne survivra pas à la vie extra-utérine, et que faire dans ce cas?

Javier Pérez-Pedregosa :
Il est possible, même si ce n’est pas toujours aussi clair, de réaliser un diagnostic de malformation fœtale quand le cas est extrêmement grave ou quand l’anomalie est incompatible avec la vie. Les moyens, dont nous disposons aujourd’hui, nous permettent d’avoir des diagnostiques encore plus fiables.

Euronews :
La loi d’interruption volontaire de grossesse, qui est en vigueur depuis 2010 en Espagne, permet-elle, selon vous, de résoudre avec sérénité pour la femme et avec le sérieux scientifique nécessaire, les cas de malformations? Ou cette loi est-elle trop laxiste?

Javier Pérez-Pedregosa :
Je pense, et je crois d’ailleurs que beaucoup d’experts en diagnostique prénatal partagent mon avis, que cette loi n’est pas trop laxiste, mais qu’elle apporte une réponse à des situations très précises. Ce que la loi a fondamentalement changé, c’est la possibilité, dans les cas de malformations, d’interrompre la grossesse au-delà de la 22ème semaine, mais dans deux cas bien précis : quand l’anomalie fœtale est incompatible avec la vie. Ces anomalies sont souvent plus évidentes à diagnostiquer. Le diagnostic peut avoir été fait tardivement pour des motifs divers, ça peut être lié à la nature de la maladie ou aux moyens techniques. L’autre cas, c’est quand il s’agit de maladies extrêmement graves voire incurables. Pour ces cas très difficiles, un comité clinique se réunit pour prendre une décision.

Euronews :
La loi actuelle donc permet l’IVG au-delà de la 22 ème semaine dans certains cas de malformations graves. Comment se prennent les décisions?

Javier Pérez-Pedregosa :
Des comités cliniques, formés de trois spécialistes en médecine materno-foetale, pédiatrie et néonatalogie, ont été nommés dans chaque communauté autonome d’Espagne. Les décisions ont été prises au cas par cas. Et elles ont été prises, à mon avis, avec beaucoup de rigueur scientifique, en tenant compte de tous les facteurs, pas seulement le couple, mais aussi le le fœtus.

Euronews :
Le ministre espagnol de la Justice, Alberto Ruiz Gallardón, a dit dans un premier temps qu’il allait supprimer les cas de malformations dans la nouvelle loi en préparation. Puis il a fait marche arrière en disant qu’il maintiendrait dans la loi certains cas de malformations. Est-ce possible, d’un point de vue scientifique, d’ancrer dans la loi ces cas précis de malformations?

Javier Pérez-Pedregosa :
C’est possible mais très compliqué car en médecine, nous parlons toujours de malades et pas de maladies. Et très souvent, deux patients ne sont pas identiques. En médecine materno-foetale, c’est pareil. Deux fœtus, qui ont en apparence la même malformation cardiaque, peuvent évoluer de manière très différente. Parfois il y a une combinaison de plusieurs anomalies. Cela semble assez compliqué de faire une loi car il y aura très certainement beaucoup de cas qui ne seront pas pris en compte.

Euronews :
Avez-vous en tête un cas, sans citer évidement la personne, dont le problème a été résolu dans le cadre de la loi actuelle, et qui n’aurait pas pu avoir de solutions sous la précédente législation?

Javier Pérez-Pedregosa :
Oui, la loi de 2010 nous a permis de “convaincre” les parents, de leur expliquer qu’il serait bon d’ausculter à nouveau le fœtus quelques semaines plus tard. Et cette nouvelle anaylse nous a permis de voir que la malformation était encore présente mais qu’elle n’avait pas empiré, ce qui a permis de poursuivre la grossesse. Et il y a des enfants qui sont nés grâce au fait qu’on ait attendu plus de 22 semaines avant de prendre une décision, qui parfois est prise de manière précipitée.