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Stages : le côté obscur de la force de travail

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Stages : le côté obscur de la force de travail

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Il y a quelque chose de pourri dans le royaume du stage, et ce royaume semble malheureusement ne pas connaître de frontières. Ce quelque chose est pourtant facile à identifier : les mauvaises conditions de travail pour les stagiaires sont répandues, et de plus en plus dénoncées partout dans le monde et pas seulement à Bruxelles, où se tient mercredi 17 juillet la première « Manifestation du Sandwich » contre cet alien de l’emploi, supposément à mi-chemin entre formation et monde du travail. C’est pourtant désormais une étape quasiment obligatoire sur la route du travail.

En France, le collectif Génération Précaire en a fait son cheval de bataille : il dénonce la paupérisation de toute une génération qui va de stage en stage, sans rémunération ou presque. Depuis 2009, un stage de plus de deux mois consécutifs doit obligatoirement être indéminsé, à hauteur de minimum 436,12 euros. C’est très peu quand on considère que certains jeunes diplômés passent parfois près d’un an cumulé en stage, comme le raconte le blogueur Yann Quelquechose. Il dénonce, comme la plupart de ses camarades stagiaires, des conditions de travail qui ne respectent en rien la législation. La violation la plus courante consiste à employer un stagiaire comme un employé régulier de l’entreprise, c’est-à-dire en lui donnant des tâches à accomplir qu’un employé payé au salaire normal en vigueur devrait accomplir.

Cette pratique est illégale, et ce dans la plupart des pays européens. Le stage est une période de formation par une entreprise, pas un emploi sous-payé.

Le Royaume-Uni fait face à ce problème également. Un rapport d’un service du gouvernement britannique spécialisé dans les carrières des étudiants diplômés publié au début du mois de juillet 2013 indique que près de 2 000 étudiants effectuent des stages non rémunérés dans les six mois après leur fin d’études. Un fléau que l’organisation InternAware entend combattre, en poussant les parlementaires à prendre des mesures obligeant les entreprises à rémunérer leurs stagiaires.

Aux Etats-Unis, plus de la moitié du million de stages effectués par an ne sont pas rémunérés. Ce qui pose problème : dans ce pays où l’éducation supérieure est très coûteuse, de nombreux étudiants travaillent à côté de leurs études pour essayer d’endiguer le montant de la dette qui les attend au sortir de l’université. Effectuer un stage, non-payé tend donc à être réservé à ceux qui peuvent s’assurer du soutien financier de leurs familles, et donc à être un autre facteur discriminant, dans la possibilité d’obtenir une telle expérience qui valorisera une candidature plus tard.

De plus, à cela s’ajoute un autre problème, déjà évoqué plus haut : l’utilisation de stagiaires comme des employés réguliers, qu’il est possible de ne pas rémunérer, pratique courante aux Etats-Unis. Pour ne pas être rémunéré, un stage doit remplir plusieurs conditions : être un terrain de formation avant tout, et le travail fourni ne doit pas être fourni au bénéfice de l’employeur.
Ce qui est rarement le cas, mais personne n’osait tirer la sonnette d’alarme, jusqu’à Eric Glatt. Ce quarantenaire a été stagiaire dans les bureaux de la production de Fox Searchlight Pictures durant l’hiver 2010, attaché à la production du film Black Swann, et n’a pas été payé. Le fait est que son stage ne contenait aucun élément de formation, et que son activité consistait principalement en un travail d’assistant : faire du café, des courses pour la production… Le tout soumis à des horaires très étendus. En 2011, il parvient à convaincre son ancien collègue stagiaire d’attaquer le studio.
En juin 2013, un juge de la cour de Manhattan a statué en leur faveur, avançant que Fox Searchlight Pictures avait enfreint les lois fédérales et de l’état de New York sur le salaire minimum et l’emploi. C’est un précédent qui pourrait changer la donne.

La Chine, quant à elle, a récemment défrayé la chronique quand la politique d’une école de Huai’an a été dévoilée. Cette école technique, qui affirme vouloir professionnaliser ses étudiants, entend donc forcer ces derniers à effectuer un stage. Mais là où le bât blesse, c’est quand le domaine du stage n’a pas de rapport apparent avec la formation délivrée. Les étudiants de cette université étaient, en effet, forcés d’intégrer la chaîne d’assemblage de l’usine Foxconn, connu pour être un des principaux fournisseurs de la firme californienne Apple. Des étudiants affirment que s’ils n’effectuaient pas ce stage, l’université menaçait de ne pas leur fournir les crédits correspondants, et donc d’invalider leur année d’études.

D’après les chiffres officiels fournis par Foxconn, les stagiaires constituent 2,7% de la masse salariale de l’entreprise, soit 32 000 personnes durant l’année, et 180 000 l’été. Ces chiffres sont démentis par la SACOM, Students and Scholars Against Corporate Misbehaviour, une organisation non gouvernementale Hong-Kongaise qui défend les droits des travailleurs.
Un fonctionnaire du gouvernement chinois a confié que, dans la mesure où il était difficile de trouver un stage dans le champ d’études de la plupart des étudiants, ils étaient « encouragés à aller travailler dans les usines pour en apprendre plus sur la société. »

On est en droit de se demander si ce savoir est vraiment nécessaire, à regarder les chiffres du suicide : en juin 2010, un stagiaire appelé Liu Jiang (un alias utilisé par la presse) a sauté du sixième étage de son dortoir à Foshan, ville chinoise du sud du pays, où il effectuait son stage, chez Foxconn. Il était la 17ème personne à effectuer une tentative de suicide, et le 13ème employé de la compagnie à trouver la mort, depuis le début de cette année. C’est beaucoup, même au regard du taux de suicide chinois, qui est très élevé (environ 287 000 personnes par an d’après une étude dévoilée en 2007).

Au Japon aussi, les stages ont revêtus un habit funèbre quand en 2010, la mort de 27 stagiaires étrangers a été liée à leurs conditions de travail. Ils travaillaient pour la plupart près de 100 heures supplémentaires aux 350 heures qu’ils travaillaient déjà chaque mois. Lila Abiko, avocate la famille d’une victime, affirme que ces morts peuvent être liées à une surcharge de travail : neuf sont décédés de maladies cérébrales ou d’arrêt cardiaques ; trois se sont suicidés ; quatre se sont tués dans des accidents industriels et quatre autres dans des accidents de la route.

La situation n’est pas si grave en Belgique, pourtant, les stagiaires belges réunis le 17 juillet place du Luxembourg appellent à un changement rapide des pratiques. Sans revendication autre que le désir d’attirer l’attention sur leur situation et d’ouvrir le dialogue, ils dénoncent des situations qui vont à l’encontre du droit du travail belge et de la plupart des pays européens.

Une réflexion est menée au niveau des institutions européennes : une alliance européenne pour l’apprentissage a été lancée le 2 juillet 2013 par les deux commissaires européens Androulla Vassiliou (éducation, culture, multilinguisme et jeunesse) et László Andor (emploi, affaires sociales et inclusion), qui devrait inclure des pistes de réflexion sur l’encadrement des stages.

Crédit Photo : LaurMG