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Drones : le Pakistan connaissait l'existence de victimes civiles

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Drones : le Pakistan connaissait l'existence de victimes civiles

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Le site d’information The Bureau of Investigative Journalism a dévoilé le 22 juillet un document confidentiel émanant du gouvernement pakistanais, qui révèle sa connaissance précise des victimes civiles des attaques de drones américains. Pire, ces attaques font l’objet de recherches soigneuses et de référencements précis, couplés aux rapports de polices locaux et d’informateurs. Jusque là, le gouvernement pakistanais feignait être une victime involontaire de ces attaques, et ne les condamnait que depuis peu.

La guerre des drones fait rage au Pakistan, depuis près de neuf ans maintenant. Débutée en 2004 alors que Georges W. Bush est toujours en campagne pour sa réélection au poste de président des Etats-Unis, c’est une procédure encore peu utilisée : la fondation New America n’en recense qu’une seule, en juin 2004. Le programme s’accélère, jusqu’à atteindre un réel pic à l’ère Obama : en 2010, la fondation recense 122 attaques de drones sur le territoire pakistanais.

Alors que le gouvernement pakistanais a récemment été accusé de jouer un double-jeu sur le dossier des attaques de drones, le document révélé par The Bureau of Investigative Journalism ajoute sa pierre à l’édifice. Celui-ci provient du FATA (Federally Administrated Tribal Areas), l’administration fédérale des régions tribales situées à la frontière afghane du Pakistan. Ces régions sont sources de conflits entre l’Afghanistan et le Pakistan et sont un haut lieu de la rébellion contre à la fois l’autorité pakistanaise et afghane. C’est dans ces régions tribales que les attaques de drones sont effectuées pour la plupart.

Le rapport documente très précisément le nombre de victimes civiles entre 2006 et la fin de l’année 2009, couvrant près de 75 attaques sur cette période, auxquelles il faut ajouter cinq frappes de l’OTAN.

Les chiffres sont parlants, et « étonnamment » bien plus élevés que ceux dévoilés par le gouvernement américain : celui-ci affirme qu’entre 50 et 60 « non-combattants » ont été tués par les attaques de drones pendant les neuf années de la campagne ; le document pakistanais en dénombre au moins 147, dont 94 enfants.

Le double-jeu est donc avéré, et à plusieurs niveaux : non seulement le gouvernement pakistanais de l’époque était totalement au courant des attaques, et les supportait, comme un télégramme de l’ambassade américaine au Pakistan le prouve, mais le gouvernement savait très bien qui était visé, et qui était atteint. . Que déduire du manque de réaction d’Islamabad, qui ferme les yeux alors que des civils se font tuer, et parmi eux, beaucoup d’enfants ? On peut comprendre que le gouvernement pakistanais ferme les yeux en 2004, quand les Etats-Unis ne lancent qu’une attaque, en juin, d’après la Fondation New America. Mais quand le programme s’accélère, comment justifier ce silence : 122 attaques de drones ont été effectuées en 2010 sur le territoire pakistanais. Cela fait beaucoup, pour deux pays qui ne sont pas en guerre.

Pour l’exemple, le télégramme cité précédemment mentionne une attaque prévue sur le camp d’entraînement d’un leader taliban, Baitullah Mehsud : quatre attaques ont été lancées dans les régions tribales durant le mois où il a été tué. Elles ont fait entre 28 et 39 morts au total, et 11 civils auraient perdu la vie. Il est, par contre, difficile de statuer dans quelle attaque celui-ci fût abattu car les rapports du FATA ne mentionnent jamais les noms, même en cas de cibles aussi importantes que Baitullah Mehsud.

Le site d’investigation aurait utilisé trois sources différentes pour se procurer ce document, et plusieurs experts sur la question, d’anciens fonctionnaires du FATA ont affirmés que le document est « très probablement exact ».

Mais un jugement rendu à la mi-2012 par le juge Dost Muhammad Khan, président de la cour de Peshawar, fait état d’un tout autre nombre : 896 civils auraient été tués entre 2007 et 2012, dans la seule région du Waziristan du Nord, et 533 pour le Waziristan du Sud. La décision portait sur une plainte déposée contre la CIA par la Fondation pour les Droits Fondamentaux. Le juge cite des « autorités politiques » du FATA comme source de ses informations.

Il devient donc clair qu’au sein même de l’autorité chargée de l’enquête sur les victimes des attaques de drones se met en place un double-langage : les chiffres varient de façon considérable dépendant qui les demande.

Si la source de ces nouveaux chiffres n’est pas encore claire, on peut présumer que les révélations sur les victimes –civiles entre autres- des drones américains ne font que commencer.