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Turquie : Cachez ce ventre que je ne saurais voir !

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Turquie : Cachez ce ventre que je ne saurais voir !

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Un avocat turc et penseur soufi a défrayé la chronique le mercredi 24 juillet dans une interview pour une émission de la chaîne publique TRT1. Lors de cette émission, consacrée à la rupture du jeûne du ramadan, il a émis son désir de ne plus voir de femmes enceintes en public.

C’est un Tartuffe bien particulier qui fait parler de lui récemment Turquie : Ömer Tugrul Inançer, avocat de formation et philosophe soufi, personnalité médiatique à ses heures, a publiquement fustigé la présence des femmes enceintes dans l’espace public, pendant les mois lors desquels leur grossesse est visible.

Il déclare que ce n’est pas seulement « immoral, mais aussi laid. », et d’affirmer que les femmes enceintes ne devraient pas « flâner » dans les rues. De là à souhaiter que les femmes enceintes devraient rester chez elles pendant la durée de leur grossesse, il n’y a qu’un pas, que le philosophe soufi franchira allègrement le lendemain, en défendant sa position.

Ömer Tugrul Inançer relève de la mouvance religieuse soufie, une quête philosophico-religieuse interne à l’islam, qui intègre un côté métaphysique. La voie du soufisme est celle de la recherche des vérités cachées au croyant lambda, et d’une pureté morale absolue.

Ce rejet de la femme enceinte relève-t-il de cette recherche ? Il est difficile de le comprendre, tant le ventre de la grossesse semble être pour Ömer Tugrul Inançer la marque de la honte, qu’il faut cacher, et ne sortir qu’en soirée, ou aux moments où personne ne peut le voir.

Cette déclaration a déclenché une vive indignation sur les réseaux sociaux, sous le mot-dièse #direnhamile, pris sur le modèle du mot-dièse #direngezipark utilisé par les manifestants du parc Gezi. Diren est un raccourci pour direnç, signifiant résistance, et hamile enceinte.


Des femmes enceintes, leurs maris, ou des personnes simplement indignées par les propos de l’avocat ont manifesté mercredi 25 juillet dans les rues d’Istanbul et d’Ankara. Les manifestants non-parturients avaient pour la plupart fixés un oreiller sous leurs t-shirt pour simuler un ventre enceint.

Si la Direction des affaires religieuses (organe officiel relevant directement du Premier Ministre et chargé de gérer toute activité ayant rapport avec la religion) tente de relativiser les propos du soufi, arguant que la religion musulmane ne prêche pas pour l’isolement de la femme. Toutefois, elle ajoute que celles-ci doivent se vêtir de façon correcte et conforme à la religion, et ne pas dévoiler leur dos ou leur ventre.

Les associations féministes dénoncent violemment les propos d’Inançer, tout comme Nadire Gül, porte-parole du Parti Ecologique de Gauche pour le Futur, parti récemment fondé par la fusion du parti Ecologiste et du Parti pour l’Egalité et la Démocratie.

Celle-ci déclare dans un communiqué de presse qu’elle tient pour responsable de ces déclarations la mentalité du parti pour la Justice et le Développement (AKP). « Cette mentalité, dit-elle, ose nous dicter combien d’enfants nous devrions avoir, comment nous devrions accoucher, si nous pouvons ou pas avorter, et aussi où nous pouvons ou pas aller ; et c’est parfaitement incarné par Ömer Tugrul Inançer et sa déclaration sur la TRT. Nous savons que depuis quelques temps, les politiques anti-femmes menées par l’AKP nourrissent cet état d’esprit, et nous nous y opposons. La grossesse n’est pas honteuse, et ne devrait pas être quelque chose dont il faut avoir honte. »

Nadire Gül met le doigt sur ce qui a également nourri les manifestations de la place Taksim : une emprise trop grande du parti de Recep Tayyip Erdogan sur la société, et son désir de remettre l’islam et ses valeurs au cœur de la société de cet Etat laïc.

Une dérive vers l’islamisation de la société avait déjà été pointée en juin lors de la promulgation d’une loi restrictive sur la vente d’alcool, bannissant jusqu’au parrainage d’événements sportifs par les marques d’alcool.

En avril, Recep Tayyip Erdogan avait fustigé les fondateurs de la république turque pour avoir fait de la bière la boisson nationale, alors qu’il lui semble clair que les Turcs préfèrent l’ayran, une boisson à base de yaourt, et bien sûr, sans alcool.