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Affaire Ergenekon: Epilogue douloureux pour l'armée turque


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Affaire Ergenekon: Epilogue douloureux pour l'armée turque

La justice turque a rendu lundi son verdict dans l’affaire Ergenekon, une affaire complexe et controversée dont la procédure aura duré cinq ans.

Le tribunal de Silivri a prononcé de lourdes peines. Au moins 16 prévenus ont été condamnés à la prison à vie. Les membres du réseau Ergenekon étaient tous accusés d’avoir comploté contre l’AKP, le parti islamo-conservateur de Recep Tayyip Erdoğan au pouvoir depuis 2002.

Au total, 275 anciens responsables militaires, politiques et intellectuels étaient jugés depuis octobre 2008 pour leur appartenance présumée au groupe ultranationaliste Ergenekon.

Parmi les condamnés à la réclusion à perpétuité figurait l’ancien chef d‘état-major des armées, le général Ilker Basbug. Il a été reconnu coupable de “tentative de renversement de l’ordre constitutionnel par la force”.

Le journaliste renommé du quotidien de gauche Cumhuriyet, Mustafa Balbay, a écopé de 35 ans de prison. Il avait été élu pendant sa détention député du Parti Républicain du Peuple (CHP), le principal parti d’opposition.

Des dizaines d’autres condamnations à la prison ont été prononcées, ainsi que 21 acquittements.

A la sortie du Conseil des ministre à Ankara, le gouvernement s’est refusé à tout commentaire. “Nous respectons la décision de justice”, a simplement déclaré à la presse le porte-parole du gouvernement.

“Il est un fait que nul n’a le droit de commettre un crime. Le tribunal a donné la meilleure décision en fonction de ses délibérations. Nous verrons ce qui se passe après les procédures d’appel”, a dit Bülent Arinç.

Un imposant dispositif de sécurité avait été déployé lundi autour du tribunal. Sur le terrain, se trouvaient des centaines de policiers et de gendarmes anti-émeutes soutenus par des blindés et des canons à eau.

  • Ergenekon trial protests

    Anadolu agency

Cela n’a pas empêché les échauffourées entre des manifestants et la police près de Silivri, sur une autoroute reliant Istanbul à Tekirdag. La police a répondu aux jets de pierre par des jets d’eau et des gaz lacrymogènes.

Des dizaines d’officiers, actifs ou à la retraite ont été arrêtés depuis 2008 dans le cadre de l’affaire Ergenekon. Cette affaire avait débuté en 2007 avec la mise au jour du groupe ultranationaliste et alors que l’armée s’opposait à la nomination d’Abdullah Gül à la présidence du pays.

Pendant des décennies, l’armée s’est voulue la gardienne des valeurs laïques de la République turque. Elle a renversé trois gouvernements élus depuis 1960 et a forcé un gouvernement pro-islamiste à la démission en 1997.

Markar Esayan: “Ergenekon ce n’est pas une organisation, c’est l’Etat lui-même”

Pour parler de l’affaire Ergenekon, notre correspondant en Turquie, Bora Bayraktar, a rencontré à Istanbul le journaliste et écrivain Markar Esayan. Il est chroniqueur et rédacteur en chef du quotidien indépendant Taraf.

euronews:
J’aimerais commencer par cette question: Que signifie l’affaire Ergenekon pour la Turquie? De quoi s’agit-il?

Markar Esayan:
“Ce n’est pas seulement un procès sur une tentative de coup d’Etat militaire, mais cela concerne aussi toutes les activités en amont, des assassinats et des incidents destinés à convaincre les gens qu’un putsch est réellement nécessaire. Et de ce point de vue, c’est une première en Turquie. Politiquement, c’est un tournant et une étape importante. Pour cette raison, cela a déclenché de nombreux débats. Au début, tout cela a été discuté au sein de la population et on peut dire que le public turc s’est alors scindé en deux sur la question. Et c‘était normal. C‘était un pas pour l’Etat de droit concernant la relation entre des privilégiés et leur rapport avec la loi. Les puissants généraux, les recteurs, les hommes d’affaires, les journalistes, des personnalités très connues, les militaires, les politiciens étaient jusque là considérés comme intouchables par la justice. Et là, ils ont été punis, pour la première fois dans l’histoire de la Turquie”.

euronews:
En raison de la nature politique de l’affaire, certaines personnes la perçoivent comme une tentative de vengeance. Êtes-vous d’accord avec cette idées d’une supposée vengeance de certains groupes politiques qui étaient sous la pression de l’armée et de la bureaucratie?

Markar Esayan:
“Je ne suis pas d’accord avec cela, je ne peux pas. La vraie réponse à votre question est qu’avec cette affaire, comme avec le cas Sledgehammer, la Turquie est en train de changer l’esprit de l’Etat. Lorsque nous parlons d’Ergenekon, nous ne parlons pas de personnes ou de membres d’un gang étroit qui se rassemblent dans des bureaux secrets souterrains et organisent des crimes. Ergenekon c’est ce que nous appelions Gladio dans les années 50 – L’armée secrète anticommuniste en Europe – ou contre-guérilla, ou Jitem, les services de Renseignements et de Lutte anti-terroriste de la gendarmerie turque. Avec des appellations différentes, tout cela a continué à survivre. Si vous limitez cela à une période, vous ne pouvez pas comprendre. Selon moi, Ergenekon remonte à l’attaque fomentée par le Comité Union et Progrès (CUP) contre les libéraux en 1913. Elles inclut des assassinats et des coups d’Etat et c’est la structure même de l’Etat. Je veux dire qu’Ergenekon ce n’est pas une organisation, c’est l’Etat lui-même. C’est une façon de gouverner qui ne supporte pas la routine, qui passe par l‘élimination des autres en utilisant la force de l’Etat et par l’exécution de ministres et du Premier ministre”.

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