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L'Espagne veut restreindre le droit à l'avortement


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L'Espagne veut restreindre le droit à l'avortement

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Le mois dernier, des militantes du groupe Femen faisaient sensation en manifestant lors d’une séance au Parlement espagnol contre le projet de réforme de la loi sur la santé reproductive et l’avortement en vigueur depuis 2010 en Espagne. Le ministre de la justice Alberto Ruiz Gallardon a en effet annoncé vouloir la rendre bientôt plus restrictive, et ce alors que le pays compte 120.000 avortements par an, la moyenne la plus élevée d’Europe.
Ce projet de réforme suscite la controverse pas seulement auprès des contestataires aux seins nus : la majorité de l’opinion s’y oppose d’après un sondage du quotidien espagnol “El Pais.”

Le nouveau texte plongerait dans l’insécurité juridique, la grande majorité des femmes qui avortent selon la plateforme “Décider nous rend libres” qui regroupe plus de 200 organisations de la société civile. Sa porte-parole, Isabel Serrano assure que “la loi actuelle a permis de faire diminuer les problèmes : les femmes accèdent à l’avortement d’une manière plus sûre pour leur santé, plus égalitaire parce que dans toutes les communautés autonomes, l’Etat peut financer ces avortements,” souligne-t-elle. Elle admet par ailleurs une augmentation du nombre des avortements mais celle-ci a été très faible selon elle. “Quand quelque chose fonctionne de manière normalisée,” poursuit-elle, “nous pensons qu’il n’y a pas de raison ni juridique, ni sanitaire, ni sociale pour changer la loi actuelle.”

La législation en vigueur autorise l’avortement sans justification jusqu‘à 14 semaines de grossesse ou 22 semaines en cas de pathologie du foetus ou s’il existe un risque pour la santé physique ou psychique de la mère. La majorité des interruptions volontaires de grossesse (IVG) est pratiquée dans des cliniques privées et les interventions sont remboursées par la Sécurité sociale.

Le projet de loi préconisé par le gouvernement conservateur pourrait n’autoriser l’avortement dans un délai de 14 semaines, uniquement en cas de viol ou de risque grave pour la santé de la mère. Un retour en arrière qui indigne Diego Fernadez Alvarez, directeur de la clinique Dator à Madrid, la première à avoir été accréditée dans le pays pour pratiquer des IVG. “Pour la première fois depuis de nombreuses années, la femme sera de nouveau sous tutelle, d’un médecin, d’un juge sans que l’on tienne compte de ses convictions, de ses sentiments les plus intimes,” estime-t-il. “C’est une loi qui annihile totalement la volonté de la femme,” poursuit-il, “inévitablement, la femme qui en a les moyens ira à l‘étranger où elle aura une IVG avec toutes les garanties légales et sanitaires et la femme qui n’aura pas les mêmes moyens,” lance le médecin, “sera vouée à un avortement clandestin sans garanties sanitaires ou légales.”

Olga Sancho Valladolid est chargée des relations avec les patientes à la clinique. Elle a elle-même recouru à une intervention dans les années 80, un an après l’adoption de la première loi autorisant l’avortement en Espagne en cas de viol, malformation foetale ou danger physique ou psychique pour la mère. “Je savais peu de choses et je redoutais ce qui allait se passer pendant l’intervention,” raconte-t-elle, “je me demandais : vais-je avoir une complication ? Qu’est-ce que je fais ? Vais-je finir en prison ? Tout le monde va-t-il le savoir ? Cela va se voir sur mon visage que je viens de subir une IVG ? En réalité,” conclut-elle, “une fois que l’intervention a été finie, j’ai ressenti un immense soulagement.” Si la légalisation a dissipé les tabous, la crainte de la stigmatisation n’a pas disparu.

Au sein de la clinique el Bosque de Madrid, une jeune fille de 15 ans et sa mère acceptent de nous parler. L’accord des parents ou du tuteur légal est nécessaire pour les mineures de moins de 16 ans qui souhaitent avorter. Rien ni personne ne pourrait faire revenir la jeune fille sur sa décision. “Je suis trop jeune pour avoir un enfant,” confie-t-elle, “ce n’est pas toujours facile mais pour moi, ce n’est pas non plus un problème.”

“Pour moi, c’est très dur de voir ma fille avorter,” indique sa mère, “mais je vois qu’elle a un âge où elle ne peut pas et ne veut pas être mère, alors je la soutiens. Quelle que soit la décision qu’elle aurait prise,” ajoute-t-elle, “je l’aurais soutenue.”

La libre détermination des femmes à disposer de leur corps – qu’elles soient mineures ou majeures – est une notion irrecevable au yeux d’un couple que nous rencontrons. Il a sept enfants et fait partie du Forum pour la famille. Le père Luis Gutierrez de Cabiedes, avocat, nous montre une échographie : “c’est un bébé qu’a perdu mon épouse Esperanza : il avait deux mois et demi quand il est mort,” souligne-t-il avant de poursuivre : “on a expliqué aux enfants que c‘était un bébé qui était un petit frère ou une petite soeur, on ne savait pas si c‘était un garçon ou une fille, qui était au ciel, avec Dieu et on garde l‘échographie avec les photos de tous les enfants.”

Pour Luis et sa femme, qu’il s’agisse de motifs économiques, sanitaires, psychiques ou de malformations foetales, rien ne peut justifier un avortement. La réforme proposée est insuffisante à leurs yeux. “En Espagne, l’avortement doit être un délit, sans dépénalisation,” lance Esperanza Gonzalvo. “Il faut toujours aider la mère dans tous les cas -et plus encore quand elle est enceinte – parce qu’elle porte en elle, un être humain,” affirme-t-elle, “et si réellement, elles ne le veulent pas, elles peuvent le donner pour l’adoption ; mais vraiment, cela ne peut pas venir à l’esprit de tuer son enfant,” martèle-t-elle. “Avec l’avortement,” renchérit son mari, “on est en train d’aller vers l’extermination de notre propre civilisation et c’est l’une des plus grandes erreurs qu’a commis notre société.”

Au quartier général de la campagne pour le “Droit à vivre,” on préconise l’avortement zéro. Le gouvernement doit au minimum l’interdire pour malformation foetale, insiste la coordinatrice de la campagne, et mettre en place des plans nationaux d’adoption et d’aide aux femmes enceintes en risque d’exclusion sociale. “Il nous semble qu’opposer le droit de vie d’un enfant à une problématique sociale est injuste !” s’exclame Gádor Joya Verde avant de lancer : “en Espagne, on dépense 40 à 50 millions d’euros pour financer l’avortement et zéro pour aider les femmes enceintes qui ont des problèmes !”

Selon une récente étude, plus du quart des femmes qui avortent en Espagne le font pour des raisons économiques. Soutenir les femmes enceintes et les mères en difficulté, c’est la mission que s’est donnée la fondation privée Madrina. On propose ici une aide alimentaire, au logement ou dans la recherche d’emploi ; des marraines s’occupent aussi d’accompagner les femmes enceintes les plus fragiles. “Les premières aides que l’on supprime dans toutes les situations de crise, ce sont les aides aux mères et la conséquence, c’est qu’on a une crise globale,” dénonce le président de la fondation, Conrado Giménez Agrela. “Je crois,” dit-il, “que l’avenir commence par aider ces mères, ces jeunes, pour qu’elles puissent avoir un logement, un emploi, une formation.”

Au siège de la fondation, de jeunes mères suivent des cours dans l’espoir d’entrer à l’université. L’organisation leur a permis de sortir de cette précarité qui selon la plupart d’entre elles, ne justifie pas d’avorter. Mais les avis sont partagés lorsqu’on invoque d’autre motifs. “Avant,” dit Cristina, “je me disais toujours : si je tombe enceinte jeune, j’avorterai parce que je dois faire beaucoup de choses avant par exemple, étudier mais une fois enceinte, je n’ai pas pu avorter,” reconnaît-elle. “Il y a un cas où je suis très favorable à l’avortement,” ajoute la jeune femme, “c’est si les gens ont un enfant avec des problèmes : dans mon cas, quand on m’a fait des tests de détection de la trisomie 21,” raconte-t-elle, “c‘était très clair pour moi que j’aurais avorté s’il y avait eu quelque chose.”

Qu’en est-il en cas de viol ? Sa voisine Rosanna réagit très vite : “non, je ne le garde pas ! S’il est d’une personne qui m’a fait du mal, je ne me pose pas de questions, je ne le garde pas,” assure-t-elle.

La question de l’accès à l’avortement ne fait pas l’unanimité en Europe. Alors que les législations nationales varient, le Parlement européen vient lui de refuser de voter un rapport qui préconise de faire du droit à l’avortement, un droit fondamental.

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