DERNIERE MINUTE

DERNIERE MINUTE

Une révolution "pacifique" est-elle encore possible en Ukraine ?

Vous lisez:

Une révolution "pacifique" est-elle encore possible en Ukraine ?

Taille du texte Aa Aa

Le 24 novembre dernier, des milliers d’Ukrainiens descendaient dans la rue, arborant les couleurs et le drapeau de l’Union européenne.

Cette manifestation pacifique avait eu lieu trois jours après le refus de Viktor Ianoukovitch de signer l’accord d’association avec les 28.

Les manifestants tentaient alors de faire pression sur le président, pour qu’il sorte l’Ukraine du giron russe.

“Aujourd’hui, il ne s’agit plus de choisir une politique ou un parti politique en particulier. Il s’agit d’exprimer les valeurs que nous avons choisies. Il n’y a pas que des drapeaux de partis politiques ici. Il y a beaucoup de drapeaux ukrainiens et de drapeaux européens”, indiquait l’une des protestataires.

Sortir du cycle de la violence

Rapidement, la confrontation a tourné à la violence.

A Kiev, théâtre de scènes de guérilla urbaine, trois personnes ont été tuées en une semaine d’après les autorités, cinq d’après l’opposition.

La contestation s’est même amplifiée ces derniers jours, s‘étendant aux villes russophones de l’Est du pays, bastions traditionnels du Parti des Régions du président Ianoukovitch, comme à Dnipropetrovsk.

Depuis deux mois, les policiers sont fustigés pour leur brutalité et pour ces images d’humiliation qui ont choqué l’opinion publique du monde entier : celles d’un manifestant nu, filmé par moins dix degrés, par des policiers.

Tout en dénonçant la violence et ce climat délétère, le président du Conseil européen a rappelé la semaine dernière en Pologne que les portes de l’Union européenne restaient ouvertes.

“A la lumière de l’escalade tragique et meurtrière de la violence à Kiev, je déplore et condamne fortement l’usage de la force et la brutalité des autoritées ukrainiennes à l’encontre des manifestants”, disait Herman van Rompuy le 25 janvier dernier.

Le commissaire européen, chargé de la politique de voisinage, multiplie les déplacements à Kiev pour encourager les négociations.

Lors des nombreuses réunions organisées ces derniers jours, Stefan Füle a demandé au pouvoir des avancées sur la question des élections anticipées et, à l’opposition, de se désolidariser des groupes ayant fait de la violence leur moyen d’expression.

“Peut-on retrouver l’esprit – pacifique – de la Révolution Orange ?”

Euronews a recueilli le point de vue de Jean-Paul Véziant, ancien ambassadeur de France en Ukraine de 2005 à 2008.
Entretien.

*Iryna Gibert, euronews : *
L’Ukraine traverse, sans doute, la plus grande crise depuis son indépendance. Kiev est le théâtre d’affrontements violents entre manifestants et forces de l’ordre. Que pensez-vous des images qui viennent d’Ukraine ?

*Jean-Paul Véziant, ancien ambassadeur de France en Ukraine : *
Je me demande comment on a fait pour en arriver là, depuis le 21 novembre dernier. Certains parlent même de guerre civile.
Si une partie de la population manifeste, c’est qu’une autre partie ne manifeste pas. Il y a une partie de l’Ukraine qui est silencieuse. Et cette Ukraine silencieuse, je pense qu’elle n’approuve pas ce qui se passe sur le Maïdan (ndlr : place de l’Indépendance à Kiev). Mais on ne peut pas dire, pour autant, qu’elle est en guerre avec l’autre partie de l’Ukraine.
Au coeur de l’Europe, ces violences policières, ces enlèvements, ces brutalités, ces manifestants qui sont humiliés, ces journalistes qui sont battus… je n’arrive pas à comprendre ! C’est difficile à supporter et, surtout, cela appartient à une époque que l’on croyait révolue.
Rappelez-vous décembre 2004. Il y avait, à l‘époque, de fortes tensions, mais il n’y a pas eu de morts. Il y a eu une volonté de dialogue, il y avait des manifestants dont la détermination pacifique a forcé le dialogue et a changé le cours des choses. Est-ce qu’il est possible aujourd’hui qu’on se souvienne encore de cet esprit de décembre 2004, de la révolution Orange ? Est-il encore temps d’y revenir ? Je ne sais pas.  

*Iryna Gibert, euronews : *
Lorsque vous étiez ambassadeur de France en Ukraine, vous avez participé au rapprochement culturel et économique des deux pays. Ce rapprochement a-t-il un avenir ?

Jean-Paul Véziant, ancien ambassadeur de France en Ukraine :
Oui, ce rapprochement a un avenir. Certains pourraient penser, que tout ce qui a été fait pendant toutes ces années écoulées, a été perdu. Certainement pas. Tout cela est un investissement. Il en a résulté une compréhension mutuelle, un respect mutuel qui ne vont pas s’effacer du jour au lendemain.
Je crois que les Ukrainiens, dans leur immense majorité, sont très attachés au développement de ces rapports. Ils savent très bien que ce que l’Europe propose, ce n’est pas un nouvelle espace stratégique, ce n’est pas l’adhésion à l’OTAN, c’est plus de coopération, des encouragements au redéploiement industriel.
Je crois qu’il y a des bénéfices mutuels que l’Europe et l’Ukraine peuvent retirer de cela. Et je crois profondément à la prospérité, à ce qui a déjà été semé.

*Iryna Gibert, euronews : *
Que pourrait faire l’Europe pour que la stabilité et le calme reviennent en Ukraine?

Jean-Paul Véziant, ancien ambassadeur de France en Ukraine :
Pour l’Union Européenne, c’est aux Ukrainiens qu’il appartient de choisir librement, démocratiquement, sans pression extérieure et dans la continuité. C’est-à-dire que, quand on s’engage dans une voie, on va de l’avant et on s’y tient. Et je rappelle, à ce propos, que les propositions de signature d’un accord d’association, faites par Bruxelles, sont toujours sur la table.
Que pourrait faire l’Europe ? Je l’ai dit, l’Europe n’imposera rien et souhaite que les Ukrainiens soient mis en mesure de choisir. Mais pour cela, il faut qu’il y ait le rétablissement de la confiance. Cette confiance, elle est manifestement rompue. Peut-être est-il nécessaire qu’une tierce partie vienne un peu comme garant de la sincérité, de la confiance qu’il faudrait rétablir entre différentes forces politiques en Ukraine.
Je crois très sincèrement que la diplomatie a des ressources, que la diplomatie peut faire des propositions, elle peut opérer beaucoup, mieux que ne le feront jamais des répressions policières. Mais, pour cela, il faut de la volonté politique et puis je crois qu’il faut aller très vite, il faut aller assez vite avant que la situation n‘échappe au contrôle des uns et des autres.
C’est le voeu que je forme pour votre pays, pour l’Ukraine. Je vous souhaite bonne chance.