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Gaz de schiste : un danger ou une opportunité pour l'Europe ?


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Gaz de schiste : un danger ou une opportunité pour l'Europe ?

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Tous les jours à Barton Moss, au centre de l’Angleterre, se déroule une étrange procession : depuis novembre, des militants écologistes soutenus par quelques résidents s’efforcent de ralentir les convois qui entrent et sortent d’un site de forage installé par le groupe britannique IGas.

Objet de leur ressentiment : les travaux d’exploration pouvant déboucher sur la découverte de gisements de gaz de schiste dans le sous-sol de cette zone agricole.
“C’est la plus grande menace qu’on ait jamais eu pour nos terres”, lance Geoffrey Baxter, riverain, “quand ils auront fini ce qu’ils ont entrepris, toute la zone sera contaminée”.

“Toute l’eau destinée au public va être empoisonnée à cause de la fracturation : on ne veut pas de cela ici !” s‘écrie un autre habitant, Mark Pinnock.

Tous deux mettent en cause la technique controversée utilisée actuellement par les pays qui exploitent déjà ce gaz dit non conventionnel : la fracturation hydraulique.

Des tonnes de litres d’eau mêlés à du sable et à des additifs chimiques sont injectés dans le sous-sol à très haute pression pour créer des fissures dans la roche et en extraire le gaz. A la clef : des risques de contamination de la nappe phréatique dont s’inquiètent les ONG environnementales, mais aussi l’association britannique des sociétés de traitement des eaux. Un problème qui selon les industriels, peut être surmonté à l’aide d’améliorations techniques et d’une stricte règlementation.

Helen Chuntso qui vit à quelques kilomètres du site de forage d’IGas n’y croit guère.
“Quand on voit toute l’eau qui est injectée, personne ne sait exactement quelle quantité ressort du sous-sol”, dit-elle, “mais selon les estimations, environ 70% de cette eau reste sous terre, donc il y a forcément une contamination. L’eau circule dans les structures géologiques”, fait-elle remarquer. “C’est impossible que l’industrie puisse garantir à quiconque qu’il n’y ait pas de risques, les industriels cherchent juste à faire de l’argent rapidement et au diable les communautés locales et l’environnement !” s’indigne la jeune mère de famille.

L’accord annoncé en janvier par le groupe Total pour investir dans l’exploration du gaz de schiste en Angleterre nourrit la polémique suscitée par la volonté du gouvernement britannique de développer l’exploitation du gaz de schiste.

Ni Total, ni le groupe IGas, l’un de ses partenaires opérationnels, n’ont voulu donner suite à nos demandes d’interview.

Le porte-parole de la fédération britannique des opérateurs onshore résume les ambitions du secteur : “Le gaz de schiste au Royaume-Uni devrait être perçu comme un ensemble de mesures économiques destinées à réduire la dépendance énergétique”, indique Ken Cronin. “D’ici 2030, environ 80% de notre gaz sera importé, ce qui entraîne une volatilité des prix. Alors que si on produit du gaz nous-même,” poursuit-il, “cela réduira cette volatilité et si l’Europe produit assez de gaz, la loi de l’offre et de la demande devrait entraîner une baisse des prix du gaz en Europe comme cela s’est passé aux Etats-Unis”.

Cette hypothèse fait débat en Europe. Selon Paul Stevens, expert indépendant, les conditions géologiques, la densité de la population et les réalités du marché onshore rendent improbable une révolution européenne du gaz de schiste telle que celle qui a fait baisser de moitié le prix du gaz aux Etats-Unis.

“Si on aboutit à une offre d‘énergie plus importante”, souligne-t-il, “il faudrait que le marché du gaz soit très concurrentiel pour entraîner une baisse des prix. Aux Etats-Unis, cette concurrence existe et cela a fait baisser les prix. Mais les grands acteurs du secteur en Europe ne sont pas très concurrentiels. Et à vrai dire, ils sont plus enclins à s’entendre qu‘à se faire concurrence, alors il est très peu probable que les grandes compagnies gazières fassent des cadeaux aux consommateurs,” conclut-il.

Selon l’association internationale des producteurs de gaz et de pétrole, une nouvelle industrie du gaz de schiste, outre une moindre dépendance énergétique, pourrait créer des centaines de milliers d’emplois en Europe.

Une perspective que conteste Laura Bannister, candidate écologiste aux élections européennes. “Il y aura une vague d’emplois à court terme et ils disparaîtront aussitôt”, insiste-t-elle avant de poursuivre : “parce qu’une fois le sous-sol d’une zone fracturé et l‘énergie extraite, cette zone ne sert plus à rien à l’industrie et les emplois disparaîtront.”

Selon les estimations, le Vieux Continent recèle potentiellement, de réserves importantes de gaz de schiste. Un certain nombre de pays ont donné leur feu vert à l’exploration, d’autres l’ont interdite faute de certitudes quant à l’impact sur l’environnement.

Nombre d’experts soulignent notamment les effets des émanations de méthane lors de l’extraction et du transport du gaz de schiste.

Pour le directeur-adjoint du Centre de recherche sur le climat à l’Université de Manchester, cela pourrait compromettre les engagements européens pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.
“Le gaz de schiste est une source d‘énergie qui dégage beaucoup de carbone. Cela va s’ajouter aux émissions globales de dioxyde de carbone dans l’atmosphère”, estime Kevin Anderson, “la seule façon d’empêcher cela serait de substituer le gaz de schiste au charbon, de ne plus produire de charbon. Aux Etats-Unis, les émissions de CO2 ont baissé, en partie du fait de l’exploitation du gaz de schiste. Mais en même temps”, ajoute-t-il, “les émissions de CO2 en Europe et en Asie ont augmenté parce que nous faisons brûler le charbon que les Américains exportent. Le changement climatique est un problème mondial et si on exploite une nouvelle énergie fossile, on va aggraver le problème du changement climatique et ses impacts sur l’environnement.”

De son côté, Laura Bannister, candidate écologiste aux européennes, assure : “On sait déjà comment produire toute l‘énergie dont on a besoin de manière propre, durable et en respectant les populations locales et l’environnement et cette solution passe par les énergies renouvelables. C’est dans ce sens que devraient s’orienter nos politiques et nos technologies en matière d‘énergie”, dit-elle avant d’insister : “La fracturation hydraulique va dans le sens contraire.”

Nombre d’analystes craignent en outre de voir les efforts portés sur le gaz de schiste compromettre les investissements dans le domaine des énergies renouvelables.

Pour le responsable de la société américaine eCorp, l’un des associés de Total dans ses nouveaux contrats de prospection au Royaume-Uni, la solution est politique.
“Le gaz naturel pourrait être l‘énergie intermédiaire vers une nouvelle ère des énergies alternatives et renouvelables qui soient rentables”, affirme John Thrash avant d’ajouter : “Mais il est vrai qu’une offre importante et mondiale de nouvelle énergie fossile à bas prix menace le développement du renouvelable. Je crois que la solution se trouve dans ce qu’a fait le président Barack Obama, à savoir de taxer les sources d‘énergie fossile à bas coût, et donc le gaz naturel, et d’utiliser l’argent pour développer des technologies nouvelles.”

L’Union européenne vient de renoncer à une législation communautaire sur l’exploration et l’exploitation du gaz de schiste.
A la directive préconisée se substituent de simples recommandations. De quoi décevoir l’opinion qui selon les résultats d’un sondage publié l’an dernier par la Commission européenne, réclamait une règlementation commune.

“Malheureusement, l’Union européenne n’impose pas d‘étude obligatoire de l’impact sur l’environnement”, regrette Helen Chuntso, riveraine du site exploré par IGas. “Beaucoup de gens ont fait pression sur l’Union européenne, beaucoup ont écrit à leurs députés européens comme moi. Mais on n’est pas dans un processus démocratique où nos députés européens nous représentent s’ils n’agissent pas auprès de l’Union européenne.”

Le gouvernement britannique a promis des incitations fiscales aux exploitants potentiels du gaz de schiste, ainsi qu’aux communes qui accepteront la présence de sites d’exploration.

Reste à convaincre l’opinion, ce qui à Barton Moss comme ailleurs, semble loin d‘être gagné. “Nous resterons sur la zone aussi longtemps qu’il le faudra,” lance Geoffrey Baxter, riverain qui participe régulièrement au blocage
du site d’IGas, “jusqu‘à ce que cette société plie bagage et s’en aille !”

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