DERNIERE MINUTE

DERNIERE MINUTE

Vous lisez:

La nonne et la putain


Culture

La nonne et la putain

Ida est l’un de ces films qui vous font espérer dans le cinéma, un autre cinéma, exigeant, épuré, sans artifice, loin des canons hollywoodiens, des surenchères d’effets spéciaux des blockbusters ou des films bavards et ennuyeux comme le cinéma français sait en produire à longueur d’année. Un film qui de surcroît n’est pas réservé aux cinéphiles les plus endurcis et attire même un large public : Ida est l’un des meilleurs ratios salles/spectateurs de ce début d’année cinématographique en France. La semaine de sa sortie, seules les grosses machines françaises comme Les trois frères le retour ou La Belle et la Bête faisaient mieux que ce film polonais en noir et blanc, en format 4/3 – 1: 37 précisément – aujourd’hui très peu utilisé, et qui renvoie au cinéma des années 30 et 40.

Le réalisateur Pawel Pawlikowski n’est pas inconnu puisque il a réalisé de nombreux documentaires pour la BBC et plusieurs fictions dont La Femme du Vème, une histoire passionnelle troublante très réussie avec Ethan Hawke et Kristin Scott-Thomas. Né en Pologne, il est arrivé en Grande-Bretagne à 12 ans, où il a fait toutes ses études et sa carrière. Ida est son premier retour en images en Pologne, et autant dire qu’il est réussi et fulgurant (80 minutes, pas une de plus), dramatiquement bouleversant, croisant petite et grande histoire dans une Pologne des années 60, soucieuse d’oublier son passé antisémite, mais déjà sans illusion sur son avenir communiste et ses lendemains qui chantent.

Ida raconte l’histoire d’une jeune orpheline. Elle est sur le point de faire ses vœux et d’intégrer à jamais le couvent en tant que nonne, mais sa hiérarchie lui apprend l’existence d’une tante qui refuse néanmoins de venir la voir. Ida va alors en ville pour rencontrer cette tante mystérieuse, la sœur de sa mère qu’elle n’a jamais connue… Sa tante Wanda va alors lui raconter l’incroyable vérité : Ida s’appelle en fait Anna, et sa famille est juive. Ses parents ont disparu pendant la guerre alors qu’ils étaient censés être cachés par une famille de paysans. Les deux femmes partent alors sur les traces des défunts et rencontrent les paysans qui occupent aujourd’hui l’ancienne demeure familiale… Le passé enfoui ne va pas tarder à ressurgir.

Ida n’est pas simplement le portrait d’une jeune femme en quête de ses origines. La force du film de Pawel Pawlikowski est de faire d’une histoire personnelle et familiale le portrait d’une époque et d’une société amnésique et sclérosée, coincée entre archaïsme catholique et arbitraire soviétique. Et au-delà du personnage d’Ida/Anna, c’est celui de sa tante qui est le plus tragique, « Wanda la rouge » celle qui a tout perdu et qui s’est vengée en devenant juge dans la nomenklatura socialiste, condamnant à tour de bras les soit disant ennemis du régime et du peuple. Wanda s’est depuis noyée dans l’alcool et les hommes, une Marie-Madeleine des temps modernes qui forme avec sa nièce, être de pardon et de bonté, un couple des extrêmes : la sainte et la pècheresse.

  • IDA

    Pawel Pawlikovski

  • IDA

    Pawel Pawlikovski

  • IDA

    Pawel Pawlikovski

  • IDA

    Pawel Pawlikovski

Ida est un film radical, sans pathos, qui laisse jusqu’à la dernière image les personnages face à leur destin, mais libres de le choisir. La photographie en noir et blanc est d’une luminosité exceptionnelle, rehaussée encore par un sens du cadre hors du commun, où chaque plan ressemble au cliché d’un grand photographe, laissant souvent échapper un détail révélateur ou un arrière-plan qui apportent plus de sens et de profondeur que n’importe quel dialogue. Une fenêtre ouverte, une cigarette dans un cendrier ou un trou dans la forêt deviennent alors autant d’éléments dramatiques qui servent une narration sans faille ni temps morts. Une virtuosité esthétique et narrative qui fait de ce film un véritable thriller existentiel, une gageure s’il en est.

Le choix de la rédaction

Prochain article
"Madame Butterfly" selon Bob Wilson

musica

"Madame Butterfly" selon Bob Wilson