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Les documentaires grecs ne connaissent pas (encore) la crise

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Les documentaires grecs ne connaissent pas (encore) la crise

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La 16ème édition du Thessaloniki Documentary Festival nous a rassuré sur la qualité de la création cinématographique en Grèce. Les festivaliers ont pu découvrir une grande variété de films documentaires, même si lors de l’ouverture du festival, le directeur Dimitri Eipides nous a mis en garde sur l’avenir du secteur, du fait notamment de la fermeture de la télévision publique ERT qui va compromettre à court terme le financement d’une grande partie de la production.

Parmi les 15 films en compétition, plusieurs reviennent directement sur l‘état de l’audiovisuel et de la culture en général dans un pays frappé de plein fouet par la crise, son endettement, et la pression de la “troïka” -Commission européenne, de la Banque centrale européenne (BCE) et du Fonds monétaire international (FMI).

The Lost Signal of Democraty de Yorgos Avgeropoulos est celui qui aborde l’un des sujets les plus récents et préoccupants. Le 11 juin 2013, le Premier Ministre Antonis Samaras a décidé unilatéralement de couper le signal d’ERT, incluant les chaînes de télévision publique ainsi que les radios. C’est un fait sans précédent dans le monde et l’histoire des télévisions de service publique et le documentaire revient en détail sur ce moment qui a rappelé aux grecs les heures les plus sombres de la dictature militaire. Au fil des nombreux témoignages et des archives récentes, on comprend qu’aucun processus démocratique n’a été respecté et que le pouvoir politique a choisi de faire de ce service publique le bouc émissaire des restrictions budgétaires. Plus de 2500 personnes se sont retrouvées ainsi du jour au lendemain sans travail, avec le sentiment d’une profonde injustice. La journaliste, auteur et militante altermondialiste Naomi Klein parle d’un acte délibéré de réduction des libertés et d’une démocratie en profonde crise en Grèce. Le film est volontairement militant, le réalisateur ayant lui-même travaillé régulièrement pour ERT, et c’est un peu la limite du film qui ne donne pas la parole aux politiques impliqués directement dans cette faillite. The Lost signal of Democraty reste néanmoins un témoignage à chaud et essentiel sur l’absurdité profonde de cette décision politique inepte. La projection publique du film a donné lieu à de longs débats et protestations, montrant la mobilisation d’une population pris en otage par le pouvoir, et l’enjeu majeur du problème en Grèce.

Culture en crise, crise de la culture

Un autre documentaire montre de manière éclatante l’absence de vision du pouvoir politique en matière de culture, et comment en temps de crise la solidarité et l’inventivité peuvent remplacer le manque de moyens. The Art of Crisis, Theatre Matters de Katerina Patroni alterne les témoignages des principaux protagonistes de la culture en Grèce et de larges extraits de pièces de théâtres ou de ballets. Cette alternance met en relief la création en marche et montre surtout comment les textes et les mises en scènes contemporaines peuvent renvoyer à la situation politique d’aujourd’hui. Le degré de présence de la culture dans la société est un indicateur du niveau de démocratie dans une société, et un élément moteur de la citoyenneté et du vivre ensemble nous dit en substance le film. Le montage de Patroni est d’une grande intelligence en offrant de nombreux allers-retour entre la situation économique et politique générales et les initiatives personnelles venant du monde du théâtre. Informatif, documenté, multipliant les pistes et les questions, le film montre que le théâtre en tant de crise est plus que jamais un reflet des anxiétés et des questionnement de la société et des citoyens qui la composent.

The Godmother de Stelios Koulouglou est beaucoup moins convaincant dans sa volonté de mettre en relief les problèmes actuels de la Grèce. Le film se base en grande partie sur un livre éponyme qui revient sur la personnalité d’Angela Merkel, largement moquée et caricaturée. La Chancelière allemande apparaît comme une Machiavel opportuniste, doublée d’une entomologiste pour qui les populations du sud, au premier rang desquelles la grecque, seraient à observer et à manipuler à dessein. Plusieurs fois dans le documentaire, un comédien apparaît sous les traits de Merkel , la ridiculisant complaisamment et inutilement. La démonstration trouve en effet vite ses limites, et s‘éparpille en voulant à tout prix réduire les problèmes économiques et politiques de la Grèce à une volonté délibérée de l’Allemagne. Quelques éléments surnagent, comme ces achats d’armes par la Grèce à la France et l’Allemagne en échange de prêts, mais ils sont noyés par un approche démagogique et un montage unilatéral.

Enfin, Hope on the line d’Alexandre Papanikolaou et Emily Yannoukou nous plonge dans la dernière campagne électorale de juin 2012, en suivant pas à pas le candidat de la coalition de la gauche radical (SYRIZA), Alexis Tsipras. Pour un non-grec, le film est un tout petit peu confus, en multipliant les références aux partis en présence sur l‘échiquier politique intérieur. Le compte à rebours qui nous mène à l‘élection est néanmoins bien maîtrisé en montrant les coulisses d’un parti contestataire et résiduel (moins de 5% d’intentions de vote un an avant les élections) qui devient grâce à son leader charismatique la première force de gauche du pays, manquant de peu de remporter les élections. Dernier bémol, les réalisateurs semblent visiblement fascinés par la personnalité de Tsipras, dont les apparitions le présentent systématiquement sous un bon jour.

En tout cas, cette 16ème édition du Thessaloniki Documentary Festival montre que les cinéastes documentaires ont pris à bras le corps la situation économique et politique catastrophiques de leur pays, en s’emparant de sujets brûlants qui sont autant des sujets d’actualité que de passionnants moments de cinéma.