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Génocide au Rwanda : ce que la France savait

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Génocide au Rwanda : ce que la France savait

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Vingt ans après le début du génocide rwandais, qui fit au moins 800 000 morts en cent jours, les tensions entre la Rwanda et la France se cristallisent à nouveau.

Paris avait initialement annulé sa participation aux cérémonies de commémorations, après que le président rwandais Paul Kagame eut à nouveau accusé la France, alliée en 1994 du régime extrémiste hutu à l’origine du génocide et dont le rôle dans les massacres reste controversé, d’avoir “participé” au génocide.

Dans une interview, M. Kagame a affirmé que la France avait joué, de même que l’ex-puissance coloniale belge, un “rôle direct dans la préparation du génocide” et avait participé “à son exécution même”.

Dimanche soir, Paris avait finalement indiqué qu’il serait représenté aux commémorations par son ambassadeur à Kigali, Michel Flesch. Mais celui-ci a annoncé lundi que les autorités rwandaises lui avaient retiré l’accréditation lui permettant d’assister aux cérémonies officielles.

La ministre rwandaise des Affaires étrangères, Louise Mushikiwabo, avait quant à elle invité dimanche la France à “regarder la vérité en face” sur son rôle dans le génocide car “il est impossible pour nos deux pays d’avancer (…) au détriment de la vérité historique du génocide”.

Ampleur de l’engagement français

Si le rôle de la France dans les massacres reste controversé, c’est que de nombreuse voix se sont exprimées alors, des alertes émises, dans les années et les mois avant la tragédie, pour la mettre en garde contre les volontés génocidaires du régime du président Habyarimana. Ce sont ces voix-là que l’enquête « Au nom de la France » Guerres secrètes au Rwanda des journalistes Benoît Collombat et David Servenay rassemble.

Le site d’information indépendant Mediapart, qui publie aujourd’hui des extraits de ce livre, note qu’il documente « l’ampleur de l’engagement français auprès des troupes du régime dictatorial d’Habyarimana. Formation, armement, construction d’une gendarmerie rwandaise qui sera ensuite l’instrument du quadrillage de la population et de sa mobilisation pour participer aux massacres, opérations spéciales, assistance technique dans les phases de combat ».

François Bonnet, directeur éditorial de Mediapart et auteur de l’article ajoute qu ‘« à partir de 1990, l’armée française s’engage crescendo pour sauver un régime qui, en parallèle, met en place les structures qui permettront le génocide ».

Le livre égrène les alertes du pire à venir, et ce, dès 1990. Une source militaire, le colonel René Galinié, attaché de défense à Kigali écrit en octobre de cette année : « il est à craindre que ce conflit finisse par dégénérer en guerre ethnique ». Quelque jours plus tard, il ajoute que le « rétablissement avoué ou déguisé [d’un royaume tutsi risque d’entrainer] l’élimination physique à l’intérieur du pays des Tutsi, 500 000 à 700 000 personnes, par les Hutu, 7 000 000 d’individus ».

Les journalistes Benoît Collombat et David Servenay citent aussi une autre journaliste, Colette Braeckman : « Bien avant le mois d’avril 1994, on voyait une montée des tensions et de la violence (…) On pouvait déceler, notamment dans les massacres de Nyamata, dans le Bugesera, en 1992, qu’il y avait là une organisation étatique ».

Les ONG se font aussi l’écho des craintes. Parmi elles, la Fédération Internationale des Droits de l’Homme, Afrika Watch, le Centre international des droits de la personne et du développement et l’Union interafricaine des droits de l’Homme se rendent au Rwanda et publie un rapport accablant.

L’un des co-auteurs du rapport, l’avocat belge Eric Gillet, a confié aux auteurs que contrairement à la Belgique qui rappelle son ambassadeur pour consultation une fois le rapport publié, la France ne fait rien. « La France, elle, n’a pas bougé. On avait l’impression qu’il s’agissait pour les autorités françaises d’une information presque anecdotique. Cela n’a eu aucune incidence sur la politique de la France au Rwanda ».

Au sein même de l’Etat français, les alertes se multiplient, notamment en provenance des services de renseignement extérieurs qui évoquent dès 1993 des « massacres ». L’une des explications de ces massacres, selon la DGSE, est l’existence, à l’époque non prouvée, d’un « vaste programme de purification ethnique dirigé contre les Tutsi, dont les concepteurs seraient des proches du chef de l’État ».

Ces alertes resteront sans réponse de la part du cabinet du président Mitterrand.

Pour en savoir plus sur ce que la France savait avant le début du génocide : « Au nom de la France » Guerres secrètes au Rwanda par Benoît Collombat et David Servenay, Editions La Découverte

(Avec agences)

Credit photo CC BY Flickr/Configmanager