DERNIERE MINUTE

DERNIERE MINUTE

Le riche et le pauvre, les deux visages de l'Europe

Vous lisez:

Le riche et le pauvre, les deux visages de l'Europe

Taille du texte Aa Aa

Dix ans après son premier élargissement de masse (dix nouveaux adhérents en 2004), l’Europe des 28 affiche un front uni, mais en réalité, un rideau de fer social divise Est et Ouest. Une de nos équipes s’est rendue dans le pays le plus riche et dans le pays le plus pauvre de l’Union européenne pour comprendre les causes de ces différences et voir quelle pourrait être la contribution de Bruxelles à la lutte contre la pauvreté.

Bulgarie : sept ans après l’adhésion, le miracle européen se fait attendre

Les magasins du centre-ville ne désemplissent pas. Et pourtant, Sofia, la Bulgare, est la capitale du pays le plus pauvre de l’Union européenne. Une réalité pour les 30.000 habitants du quartier Rom de Fakulteta. Ici, loin des rues commerçantes et des restaurants bondés, le chômage, la pauvreté et le crime sont la norme.

“Même sans travail, il faut bien vivre. On n’a droit à aucune aide !” se justifie un quinquagénaire au visage marqué par l‘épreuve.

Plus loin, une vieille femme se confie à l’abri de la clôture grillagée qui protège sa mansarde : “certains payent les choses dont ils ont besoin, mais d’autres ne font que voler, ce sont des parasites. Parfois la police se montre, mais elle ne fait que vérifier leurs papiers, c’est tout.”

Mais le quartier est en train de changer, notamment grâce à l’action de la Fondation pour le développement sanitaire et social. Elena Kabakchieva travaille sur le terrain depuis 15 ans. Elle est fière de ses résultats. “L‘âge du mariage est passé de 14 ans à 16 ans puis à 18 ans puis à 20 ans. Je parle bien sûr de l‘âge moyen auquel on se marie. Le décrochage scolaire est bien inférieur dans ce quartier à ce qu’il était avant l’intervention de notre fondation.”

Co-financée par des fonds européens, la fondation propose une garderie et des conseils aux jeunes mamans. Mais pour Elena, il faudra des générations pour venir à bout de la pauvreté. “Nos experts préconisent tous des actions sur la durée. Ce ne sont pas des mesures sur trois mois ou un an qui permettront de changer la donne. Il faut agir dès le plus jeune âge,”
martèle-t-elle.

L‘économie ne s’est jamais remise de la chute du communisme. Le salaire moyen est de 333 euros par mois. Pour le journaliste Assen Yordanov, qui se bat pour la préservation des dernières plages sauvages de la Mer noire, c’est la corruption qu’il faut blâmer. “La corruption en Bulgarie, c’est comme un cancer qui gangrènerait toute la société,” dénonce-t-il.

Assen a échappé à deux tentatives d’assassinat. Il accuse le gouvernement d’avoir bradé les plages protégées à des investisseurs mafieux qui, peu de temps après, les ont revendues 100 fois plus cher à des promoteurs immobiliers. “Construire ici n’a pas pour but de développer le pays ou de développer le tourisme. C’est juste une façon de donner l’opportunité à des structures oligarchiques mafieuses de se remplir les poches,” déplore-t-il.

La Bulgarie a rejoint l’Union en 2007. Les attentes étaient grandes, mais alors que le niveau de vie stagne, l’Europe ne fait plus rêver. Pour l’eurodéputé bulgare de centre-gauche, Ivalo Kalfin, “les gens s’attendaient à beaucoup plus de retombées sociales. Ce qui n’est pas le cas. Mais les jeunes en particulier, les entrepreneurs, les jeunes scientifiques, savent très bien ce que l’Union européenne leur apporte.”

Maria Angelova, 26 ans, a décidé de rester en Bulgarie. Elle est rédactrice en chef du deuxième magazine de voyages en ligne du pays. Elle est optimiste : “maintenant, dit-elle, je me rends compte de toutes les choses qui sont en train de changer et de tout l’argent européen investi dans de beaux projets. Je pense que, petit à petit, très lentement, les choses vont s’améliorer.”

Luxembourg : un problème ? Quel problème ?

Le minuscule Grand Duché du Luxembourg est, par contraste, le pays le plus riche d’Europe avec un salaire moyen de 3.200 euros par mois. C’est le deuxième pays le plus riche au monde après le Qatar. 520.000 personnes vivent dans ce centre financier, qui a su attirer des entreprises du secteur des médias et de l’internet.

Quand on leur demande quel est le plus gros problème au Luxembourg aujourd’hui, les gens croisés dans la rue se montrent perplexes. “Le plus gros problème ? En fait, je vis ici depuis des années et je m’y plais vraiment. Je ne vois aucun problème,” assure, après réflexion, une jeune maman qui promène son bébé. Même réaction du côté d’un quinquagénaire en pause déjeuner : “le plus gros problème ? Je n’en vois aucun ! C’est tranquille, bien organisé. Tout est bien organisé. C’est un plaisir de vivre et de travailler dans ce pays.”

Le Luxembourg affiche ainsi une prospérité qui fait rêver en Europe. Harlan Koff, professeur en Sciences sociales à l’Université de Luxembourg l’explique ainsi : “premièrement, le Luxembourg a trouvé une niche : les activités bancaires. Deuxièmement,il se concentre sur la stabilité, pas seulement sur la croissance. Ce qui veut dire qu’il y a une classe moyenne très forte au Luxembourg.”

Pour cet universitaire, les poches de pauvreté en Europe sont liées à des problèmes d’ordre structurel. Il explique que “les régions d’Europe concernées sont celles où la classe moyenne souffre significativement. Elle devient en fait de plus en plus petite. Ces régions dépendent encore de l’activité manufacturière, du BTP, des secteurs liés à l’industrie, et donc, elles sont à la traîne, car ce sont là les secteurs où le chômage augmente le plus dans l’Union européenne.”

Interrogé sur la responsabilité de la corruption dans cette persistance de la pauvreté, il répond : “effectivement, la corruption est un facteur, mais il ne s’agit pas seulement de pots de vin et de dessous de table. Quand on parle de corruption, on parle aussi de réseaux informels qui influencent la manière dont les dirigeants font les lois, on parle d’un manque de régulation, d’un manque de confiance en l’Etat, on parle d’une déconnexion entre l’Etat et les marchés qui génère une société parallèle. Et les citoyens qui travaillent dans ces sociétés parallèles sont vulnérables et cela crée de la pauvreté.”

Harlan Koff souligne que “l’Union européenne a énormément investi dans les infrastructures. Mais tandis qu’elle créait des infrastructures, elle n’a pas été capable de s’attaquer aux problèmes d’ordre structurel dans ces régions, tels que l‘économie informelle.”

Et de conclure : “la clé pour s’attaquer à la pauvreté – si on la considère comme un problème structurel – consiste à renforcer la classe moyenne. Cela veut dire essayer de créer un développement équitable. 52 millions d’Européens n’ont pas de compte bancaire. Ils n’ont pas accès à un compte bancaire. C’est une question sur laquelle l’Union commence à se pencher – le droit à un compte bancaire. Il est impossible de sortir de la pauvreté ou d‘établir une classe moyenne forte si les comptes bancaires sont inaccessibles, ou s’il est impossible d’obtenir des prêts par exemple ou un accès au crédit.”