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La fin de l'idylle entre Londres et les millionnaires russes ?


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La fin de l'idylle entre Londres et les millionnaires russes ?

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On la surnomme parfois Londongrad ou Moscou sur la Tamise car un grand nombre de millionnaires russes ont investi dans la capitale britannique ces vingt dernières années. La prise de sanctions internationales en raison de la crise en Ukraine met-elle fin à cette idylle financière ?

Pour le propriétaire russe d’une boutique londonienne de vins de luxe, la réponse est non. Yevgeny Chichvarkin a choisi d’investir sur place en raison d’une corruption absente ou quasi-inexistante dans le monde des affaires. Il dit avoir été forcé il y a quelques années de vendre son entreprise de téléphonie mobile en Russie parce qu’il était alors accusé par la justice russe de kidnapping et d’extorsion. Les charges, affirme-t-il, étaient montées de toutes pièces par des officiels corrompus.

Autre caractéristique britannique : le pays accorde facilement un visa à ceux qui ont plus d’1,2 million d’euros à investir. Ce dont profitent depuis des années, un grand nombre de ressortissants russes dont des oligarques. Les plus connus figurent sur la dernière “Rich List” du “Sunday Times” : sur les cinq personnalités les plus riches de Grande-Bretagne, trois sont russes. Parmi elles, le propriétaire du club de foot de Chelsea, Roman Abramovitch qui a amassé 18 milliards d’euros dans les années 90 lors de la privatisation de ses compagnies pétrolières anciennement soviétiques. Il y a aussi Alisher Usmanov, russe d’origine ouzbek. Plus grosse fortune de Grande-Bretagne, l’actionnaire majoritaire du club d’Arsenal est aussi l’homme d’affaires le plus riche de Russie.

À noter que dans le cercle des multi-millionnaires de Londres, il y a aussi des Ukrainiens comme l’oligarque Rinat Akhmetov, patron du Shakhtar Donetsk. Ces ultra-riches font des acquisitions spectaculaires, mais investissent aussi dans la ville et à la Bourse de Londres. D’après certaines estimations, les entreprises de Russie et des pays de l’ex-URSS y ont investi l‘équivalent d’environ 60 milliards d’euros ces vingt dernières années. Quant à l’origine des fonds, elle pose question d’après certains.

Or aujourd’hui, cette présence bienvenue pour l‘économie britannique pourrait être remise en cause par les mesures de rétorsion occidentales à la crise en Ukraine : en mars, peu après l’annexion de la Crimée par la Russie, des sanctions ont été imposées à des proches de Vladimir Poutine sous la forme de gel d’avoirs et d’interdiction de visas.

Si les Etats-Unis ont également ciblé des entreprises et des banques russes, ainsi que leurs PDG, l’Union s’est concentrée sur les responsables politiques et militaires du pays. Peut-être, estiment certains, parce que l’Europe est le plus gros partenaire commercial de la Russie et qu’elle achète 80 % de son gaz et de son pétrole. Ce qui fait que “l’entourage restreint du président russe, les hommes d’affaires qui ont des maisons à Londres, qui envoient leurs enfants dans les écoles et les universités britanniques, qui ont des biens dans les environs de la capitale ne sont pas directement concernés”, explique Nicholas Redman, de l’Institut international des Etudes stratégiques.

Même sentiment du côté de Sergei Ostrovsky, avocat d’affaires chez Ashurst : “les sanctions se limitent à certains individus et aux entreprises qu’ils dirigent”, dit-il, “mais elles ne sont pas vraiment dommageables dans le sens où elles pourraient avoir un effet juridique direct sur les sociétés russes qui font des affaires au Royaume-Uni ou sur les institutions financières britanniques en affaire avec des entreprises russes. Mais là où les sanctions font des dégâts”, ajoute-t-il, “c’est qu’elles créent une atmosphère d’incertitude, de suspicion ou d’hostilité, pourrait-on dire”.

Pour Bill Browder, un patron d’un fonds d’investissement qui a mené campagne pour la prise de sanctions internationales à l’encontre d’auteurs d’atteintes aux droits de l’Homme en Russie dans le cadre de l’“affaire Magnitsky”:http://fr.euronews.com/2013/04/13/liste-magnitski-riposte-de-moscou/, l’Union européenne s’est contentée du minimum à la suite de la crise en Ukraine. “Vladimir Poutine a beaucoup d’argent et il l’a confié à d’autres personnes, ce sont ces individus que les Etats-Unis ont commencé à viser”, insiste-t-il, “mais les Européens ne l’ont volontairement pas fait et c’est un vrai problème quand vous sanctionnez des gens qui ne sont pas les bons”.

Mais pour de nombreux Russes, leur président n’a pas à être sanctionné pour la crise en Ukraine, l’OTAN serait en cause. En 1994, dans le cadre du Mémorandum de Budapest, l’Ukraine renonçait à l’arme nucléaire en échange de la reconnaissance de ses frontières par les Occidentaux et par la Russie. L’accord prévoyait aussi un principe de neutralité et c’est ce qui est aujourd’hui enfreint par l’Alliance atlantique d’après Moscou. “On sait bien que l’Ukraine, mais aussi la Géorgie en 2008 ont envisagé de devenir membres de l’OTAN et on leur a fait miroiter cette adhésion alors que cette perspective n’a jamais été particulièrement réaliste”, estime Dmitry Linnik de “La Voix de la Russie” à Londres. “Mais c’est bien la menace de l‘émergence de l’OTAN aux portes de la Russie qui a fait basculer les choses : le résultat”, poursuit-il, “c’est ce qui s’est passé en Crimée, à savoir son annexion ou son rattachement – c’est selon -, mais du côté de la Russie, il s’agissait bien d’un geste défensif”.

Ce geste a en tout cas fait grimper la cote de popularité de Vladimir Poutine en Russie à un niveau record de 80 %. Bon nombre de ses concitoyens voient dans les actions russes en Crimée, une cause juste qui a renforcé le sentiment d’identité nationale russe. Les mesures de rétorsion que Moscou dit ne pas craindre ont pu aussi les conforter dans cette idée car ceux qui les imposent prennent aussi le risque d‘être pris à leur propre jeu d’après Nicholas Redman, de l’Institut international des Etudes stratégiques. “Les sanctions visant de nombreux secteurs dont les banques peuvent porter préjudice à l‘économie russe, faire perdre des soutiens à Vladimir Poutine et l’obliger à régler cette crise”, reconnaît-il. “Mais elles peuvent à l’inverse, renforcer le pouvoir russe, évincer les progressistes, les technocrates et les pro-Occidentaux que l’on trouve au sein des élites russes, on rendrait la Russie encore plus isolationniste et difficile à gérer et la situation ne s’améliorerait pas en Ukraine”, indique-t-il, avant de conclure : “c’est bien le dilemme auquel font face les responsables politiques occidentaux, ce genre d’action a ses propres coûts et des avantages très incertains”.

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