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La "nouvelle" Manon Lescaut de Puccini

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La "nouvelle" Manon Lescaut de Puccini

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« Manon Lescaut est une héroïne à laquelle je crois », écrit Giacomo Puccini à Giulio Ricordi, son éditeur, qui le soutient activement depuis son premier opéra Le Villi (1884). Après trois ans de travail et de mises au point entre sept librettistes, le succès de Manon Lescaut marque le véritable début de la carrière de Puccini en inaugurant une nouvelle période de l’art lyrique italien, incarné jusque-là par le grand Verdi. En 1893, année de la création triomphale du troisième ouvrage de Puccini, le paysage lyrique laisse apparaître les contours d’un nouveau courant, le « vérisme », représenté par Cavalleria rusticana (1890) de Mascagni ou Pagliacci (1892) de Leoncavallo. Ce sont des ouvrages en un acte consacrés à la peinture réaliste d’« une tranche de vie », comme on dit alors. L’histoire de l’inconstante Manon déchirée entre l’amour et l’argent agit comme un catalyseur sur l’inspiration musicale de Puccini lui permettant d’ouvrir de nouvelles perspectives.


Après Enrico Caruso, Carlo Bergonzi ou Placido Domingo, Jonas Kaufmann reprend le rôle du chevalier Des Grieux dans Manon Lescaut, de Puccini. Une prise de rôle au Royal Opera House de Londres qui nous donne l’occasion de revenir sur une oeuvre annonciatrice du vérisme et qui dévoile une “nouvelle” Manon Lescaut après celle de Jules Massenet.

De l’abbé Prévost à Giacomo Puccini

La célèbre Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut (1731) de l’Abbé Prévost avait déjà inspiré Daniel-François-Esprit Auber en 1856 et Jules Massenet en 1884. Puccini souhaitait avant tout se démarquer de l’œuvre de Massenet, qu’il connaissait bien, pour créer une Manon différente dela jeune femme frivole et fragile dépeinte par son prédécesseur. C’est une nouvelle Manonque Puccininous donne à voir et à entendre. De celle créée par l’abbé Prévost, il sait retenir les aspects les plus aptes à un développement dramatique : le défi à relever est de taille puisqu’il faut faire d’un personnage romanesque, évoluant sur la durée, un personnage lyrique exprimant ses passions et ses revirements en un laps de temps nécessairement réduit sans pour autant tomber dans l’invraisemblance.

Puccini opte pour une structure en quatre actes. Les deux premiers sont dominés par les plaisirs : le premier acte est celui de la découverte de l’amour pour les deux jeunes gens qui choisissent de fuir ensemble ; le second acte nous plonge dans le tourbillon trompeur de la vie luxueuse d’une Manon devenue courtisane, esclave de richesses qui vont la conduire à sa perte. Les deux actes suivants sont ceux de la souffrance et de la déchéance, préludes à la mort. Puccini développe ainsi quatre moments de l’histoire de Manon. Le spectateur doit nécessairement « imaginer » l’évolution du personnage entre ces quatre tableaux pour ne pas être surpris par les changements parfois abrupts qui la conduisent des plaisirs de l’amour à la trahison, puis au pressentiment de la mort inéluctable qui suscite sa terreur avant un ultime et déchirant aveu d’amour.

La Manon de Puccini offre le visage nouveau d’une femme à la sensualité provocante, asservie sans remord à sa recherche effrénée des passions les plus fortes. Elle se grise ardemment d’amour, de luxueux plaisirs, sans connaître les regrets ou les hésitations nostalgiques de la fragile héroïne de Massenet. Chez Puccini, sa trahison ne s’embarrasse guère d’émotion à l’évocation d’un bonheur passé et il n’y a pas de place pour un « Adieu, notre petite table… ». La Manon puccinienne chante avec feu le « miracolo d’amor », puis le refus horrifié de la mort qui vient mettre fin tragiquement à son parcours de femme « légère » comme un châtiment inéluctable.Manon meurt « sola, perduta, abbandonata in landa desolata », semblant faire écho au destin d’une autre « dévoyée », la Traviata, « sola, abbandonata in questo popoloso deserto ». Comment ne pas y voir l’hommage du jeune Puccini à Verdi dont le dernier opéra, Falstaff, fut créé huit jours après la première de Manon Lescaut ?

Un nouveau personnage : l’orchestre

Cet hommage s’inscrit au cœur d’un ouvrage qui s’impose par son indéniable nouveauté en raison de l’importance donnée à l’orchestre, dont la fonction dramatique n’est pas sans rappeler celle du chœur antique dans la tragédie grecque. La prépondérance qui lui est accordée s’inscrit dans l’évolution initiée par Verdi, désireux lui aussi d’établir cette continuité orchestrale dont témoigne son Otello (1887). Caractérisé par un imposant effectif instrumental annonçant déjà La Bohème (1896) et Tosca (1900), l’orchestre de Manon Lescaut est chargé par Puccini d’exprimer, avec force, sentiments et déchirements sans cesser de rendre tangible la progression continue de la mort grâce à l’utilisation des leitmotive. Car la mort est bien le fil conducteur d’une histoire dont elle est l’inévitable aboutissement. Le drame s’ordonne en fonction de cette mort pressentie comme un châtiment pour celle qui a cru pouvoir vivre intensément une vie de plaisirs sans renoncer à l’amour.

Pour incarner toute l’énergie de cette nouvelle Manon symbolisant le triomphe de la passion sur la raison, Puccini avait besoin d’une grande voix lyrique, capable de dominer un orchestre puissant. Dans ce rôle se sont illustrées la grande Magda Olivero et plus près de nous, Raina Kabaivanska, Renata Scotto ou encore Mirella Freni. Enrico Caruso, Carlo Bergonzi ou Placido Domingo ont été, eux, parmi les grands interprètes du Chevalier Des Grieux.

Manon Lescaut est un ouvrage d’une grande modernité, caractérisé par la richesse de ses subtilités harmoniques et l’audace de combinaisons instrumentales inédites. Il obéit pleinement au principe de « l’opéra continu », cher à Wagner. Le tissu orchestral n’est pas rompu par de grands airs ou des monologues explicatifs puisque l’ampleur de la partition orchestrale suffit à dépeindre l’intériorité des personnages.

Catherine Duault

www.opera-online.com