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Andreï Kourkov : l'Ukraine doit "se guérir" avant de rejoindre l'UE


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Andreï Kourkov : l'Ukraine doit "se guérir" avant de rejoindre l'UE

“J’habite à cinq cents mètres du Maïdan”. C’est par ces mots que l‘écrivain ukrainien de langue russe, Andreï Kourkov entame son récit des évènements révolutionnaires qui ont eu lieu à Kiev de novembre à avril dernier. Un témoignage publié sous le titre : “Le Journal de Maïdan”.
Connu pour son best-seller “Le Pingouin”, Andreï Kourkov a été nommé chevalier de la Légion d’honneur cette année. De passage en France pour la promotion de son livre, l’auteur a confié à euronews, ses réflexions sur l’identité ukrainienne.

Maria Ieshchenko, euronews :
“Vos livres ont été traduits en plus de trente langues. Vous voyagez beaucoup, donnez des conférences et communiquez avec vos lecteurs. Quel malentendu sur l’Ukraine aimeriez-vous dissiper auprès des Européens ?”

Andreï Kourkov, auteur du “Journal de Maïdan” :
“Tout d’abord, un vieux cliché – d’ailleurs, toujours repris par des journalistes étrangers – sur le fait que l’Ukraine soit divisée en deux : l’Est pro-russe et l’Ouest pro-européen.
Quand je rencontre les étudiants des universités ukrainiennes, je ne vois pas de grandes différences entre les jeunes de Donetsk et les jeunes de Lviv. Ils se ressemblent tous dans leurs aspirations qui d’ailleurs, sont davantage liées à l’Europe plutôt qu‘à la Russie, ils se préoccupent des questions de succès, de carrière.
En même temps, bien évidemment, la majorité des gens en Ukraine est née à l‘époque de l’Union soviétique. Bien qu’il soit difficile de changer leur mentalité, il est très important de trouver un socle commun avec eux.”

euronews :
“Dans votre livre “Le Journal de Maïdan”, vous comparez l’Ukraine à un enfant malade dont le lit est entouré d’“adultes inquiets” comme les pays européens et les États-Unis.
Si l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne se fait avec ce statut d’enfant malade, le pays risque de ne jamais se débarrasser de cette image et de passer des années à payer pour l’aide qu’il aura reçue ?”

Andreï Kourkov :
“Je ne pense pas que l’Ukraine risque de devenir membre de l’UE en tant qu’enfant malade. Il faudra d’abord que le pays se guérisse lui-même d’une manière ou d’une autre.
De plus, d’autres enfants malades ne vont pas tarder à apparaître et à avoir besoin que l’Europe les soigne.
L’Ukraine de son côté peut porter dans l’espace socioculturel européen, le concept revisité de l’importance de chaque nation au sein de l’Europe. Si aujourd’hui, l’Ukraine se rapproche des pays de l’UE, c’est justement grâce au rétablissement de sa dignité en tant que nation. L’Europe ne peut pas ignorer cela.”

euronews :
“Dans la trilogie “Géographie d’un coup de feu isolé” sur laquelle vous avez travaillé pendant neuf ans, vous explorez le phénomène de l’homme soviétique (Homo sovieticus) et de la mentalité soviétique. De quoi s’agit-il exactement ?”

Andreï Kourkov :
“La mentalité soviétique, c’est tout d’abord celle qui est conçue pour des masses où un individu ne vaut rien et ne joue aucun rôle important sauf s’il est leader.
L’Ukraine n’a jamais accepté cette mentalité parce que les Ukrainiens, comme les Européens, sont par nature plutôt individualistes. Une image me vient à l’esprit : celle des “agriculteurs égoïstes” : ils sont prêts à se battre pour la délimitation de leurs parcelles, mais ils vont rester indifférents à l’idée d’adhérer à un grand parti politique – du moins, il y a peu de gens qui le font effectivement en Ukraine -. Cela explique d’ailleurs le fait que les partis politiques, souvent sans idéologie, autorisés par le ministère ukrainien de l’Intérieur, sont au nombre de 184.
Chaque Ukrainien peut atteindre ses objectifs s’il sait que son futur dépend de lui et pas du système, d’un leader de parti politique, du Président ou de quoi que ce soit.”

euronews :
“Quel peut-être le rôle des personnalités du monde de la culture et des intellectuels en Ukraine dans ce moment crucial et délicat ?”

Andreï Kourkov :
“Les écrivains ukrainiens savent faire avancer le débat public. La plupart d’entre eux sont également des blogueurs talentueux qui soulèvent des questions importantes dans leurs publications et leurs chroniques. Nous avons besoin d’une discussion dynamique, d’une compétition de mots, d’idées, de concepts philosophiques.
Cela fait plus de 15 ans que je me rends de temps à autre en France pour présenter mes livres et il faut dire que pendant ces voyages, il m’arrive plus souvent de parler de l’Ukraine que de mes livres. Je pense que d’une certaine manière, j’ai contribué au fait que les Français, aujourd’hui, savent beaucoup plus de choses sur l’Ukraine qu’auparavant. Au moins, ils font la distinction entre l’Ukraine et la Russie.”

euronews :
“Se dire patriote d’un pays prospère est beaucoup plus facile que de se dire patriote d’un pays tourmenté et submergé par une crise profonde. Êtes-vous de cet avis ?”

Andreï Kourkov :
“Oui. Bien évidemment, il est agréable d‘être patriote français, d’aimer les Alpes, Annecy, Paris, Strasbourg…
En revanche, éprouver du patriotisme quand on est de la ville de Jytomyr est beaucoup plus compliqué.
Mais en réalité, quand des événements historiques mènent l’ensemble du pays vers un moment de vérité en quelque sorte – un moment où l’existence même de ce pays est en jeu -, alors ce sentiment patriotique s’installe dans chaque individu, indépendamment de l’endroit où cette personne est née ou de la langue qu’elle parle.
C’est le moment où si on a le passeport ukrainien et si on considère l’Ukraine comme sa patrie, on va essayer de l’aider à survivre en tant qu‘État. Cet élan de patriotisme va permettre l’avènement d’une nouvelle génération d’hommes politiques qui seront complètement différents de la génération post-soviétique, post-communiste.”

euronews :
“Beaucoup de personnalités du monde de la culture, d‘écrivains, de photographes, de réalisateurs évoquent dans leur travail, les événements ukrainiens de cet hiver. Où est la limite entre l’hommage au tournant historique et l’argent facile avec un thème qui se vend bien ?”

Andreï Kourkov :
“Je me souviens des événements de l’année 1986 lorsque la catastrophe de Tchernobyl s’est produite. On m’a demandé quand j’allais écrire un livre là-dessus. J’ai répondu que je n’avais nullement l’intention de le faire parce qu’il s’agissait d’un véritable drame, d’une tragédie qui a changé la vie de millions de personnes, d’un thème que seuls les documentaristes pouvaient traiter.
Puis, il y a eu la Révolution orange en 2004 : aussitôt, on a vu 5-6 livres et 2-3 films sortir à ce propos, la majorité étant des histoires d’amour à Maïdan. Mais toutes ces créations ont été vite oubliées parce que la réalité a été beaucoup plus forte que l’imagination de ces écrivains et réalisateurs.
De même pour cet hiver, quel que soit le talent de l‘écrivain, jamais il ne pourra imaginer des situations et des personnages aussi sincères, honnêtes et déterminés que les personnes qui étaient à Maïdan.
La réalité a été tellement dramatique qu’on ne peut pas se permettre de la réinventer. Elle doit rester telle qu’elle a été.”

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