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Pedro Almodóvar : "Je ressens la même passion que quand j'ai commencé"

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Pedro Almodóvar : "Je ressens la même passion que quand j'ai commencé"

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Plus habitué à être derrière la caméra que sous les projecteurs, voici Pedro Almodóvar. A 65 ans et après une vingtaine de films, le réalisateur espagnol se dit habité par la même passion qu‘à ses débuts mais aussi, paradoxalement, par la même incertitude.

La journaliste d’Euronews María Piñeiro a rencontré Pedro Almodóvar lors de son passage à Lyon, quelques heures avant qu’il ne reçoive le Prix Lumière 2014 pour l’ensemble de son oeuvre.

- “Pedro Almodóvar, vous avez reçu les plus importants prix du cinéma : Oscar, César, Golden Globe… Vous êtes le réalisateur espagnol le plus reconnu au niveau international, vous êtes docteur honoris causa de l’université de Harvard, chacune de vos premières est un événement. Pour beaucoup de personnes vous êtes un “réalisateur culte”. Vous le vivez comment ?”
“ – “Toutes les récompenses, au moment où on les reçoit, sont une vraie joie. C’est quelqu’un qui te dit qu’il t’aime et ça, ça mérite d’être remercié. Mais quand ce moment passe, ta vie redevient la même. Moi, je suis très reconnaissant, je crois que j’ai eu beaucoup de chance. Je n’aurais jamais rêvé d’une reconnaissance pareille. Mais, à vrai dire, les prix et les récompenses, au moment où il faut affronter un nouveau film ou par rapport au fait de vieillir, ils ne servent à rien.”

“Tu dois toujours affronter des aventures différentes, et ça, en même temps, c’est la chose la plus excitante. Je resens la même passion que quand j’ai commencé à faire du cinéma et en même temps je ressens la même incertitude parce qu’on ne connaît jamais le résultat d’un film ou comment va se passer le tournage, etc.”

- “Vous avez été acteur. Vous êtes réalisateur, scénariste et producteur. Dans vos films, vous maîtrisez tous les stades de la fabrication. Vous, qui contrôlez jusqu’au plus petit détail de vos films, êtes-vous surpris par les polémiques qu’ils provoquent ou est-ce c’est que vous vous y attendez ?”

- “Je ne calcule rien, mais je sais que la polémique est aussi une expression de la liberté de ceux qui vont voir mes films. Je ne sais pas au préalable si je vais provoquer une polémique quelconque mais, comme c’est arrivé dès mon premier film, j’y suis déjà, d’une certaine façon, habitué et ces réactions ne me surprennent pas. De toutes façons, ce n’est pas le type de réaction que je recherche. Je préfère, si je dois choisir, la complicité avec le spectateur.”

“La seule chose que je demande aux gens qui ne sont pas contents de mon travail ou qui ont quelque chose à me reprocher, c’est qu’ils me donnent au moins une explication parce que ce que je n’aime pas c’est que la critique se transforme en simple discrédit. Mais, je suis conscient du type de cinéma que je fais et je ne peux pas prétendre à ce que mes films passionnent tout le monde de la même façon. Les gens sont vivants et doivent réagir en conséquence.”

- “Vous dites que vous vous sentez plus à l’aise avec les personnages féminins. Qu‘à travers une mère vous pourriez aborder tous les genres cinématographiques…”

- “Oui, je crois que j’ai dit quelque chose dans le genre…”

- “Pourquoi avez-vous cette relation si particulière avec les femmes ? Comment arrivez-vous à entrer si facilement dans leur monde ?”

- “Pas besoin d’aller à l’université pour étudier quoi que soit qui permette de connaître les femmes. Il suffit d’avoir des yeux, des oreilles et un peu de curiosité. De toutes façons, je crois que ma sensibilité par rapport à l’univers féminin s’explique parce que j’ai été élevé par des femmes. Ma mère n’avait pas d’argent, c’était l’après-guerre. Les enfants suivaient leurs mères partout et si on n’était pas avec elles, on nous confiait aux voisines.”

“C’est pour ça que dans mes premiers souvenirs d’enfance, je me vois toujours entouré de femmes et je me rappelle très bien que je les écoutais parler.
Parce que pour moi, la vie, c’était écouter ce qu’elles racontaient et on trouvait là tous les genres cinématographiques : le mélodrame, l’horreur, la comédie, la comédie musicale… parce que toutes ces choses se passaient vraiment sous les yeux de tout enfant de 4 ans qui restait là au milieu de tout ça, dans les patios. Je ne savais pas qu’un jour j’allais devenir réalisateur de cinéma mais j’étais déjà en train de prendre des notes mentalement sur tout ce qui se passait autour de moi.”

- “Avec les hommes il n’est pas facile de faire des comédies, du moins pour vous…”

- “C’est vrai. Je crois que du fait que je sois un homme, il m’est plus difficile de rire ou de plaisanter sur mes propres expériences alors qu’avec les femmes je peux prendre du recul. En plus, les hommes sont un sujet dramatique plus ennuyeux. La femme, elle, a un registre beaucoup plus spontané et ça c’est très bien pour la comédie. Désolé !”

- “Ces dernières années, dans vos films, on a vu plus de drames que de comédies. Mais avec votre dernier film “Les Amants passagers”, vous signez une comédie dans l’esprit des années 80 et avec laquelle vous retournez au style de vos premiers films. Pourquoi cet hommage, cette nostalgie, à ce moment précis de votre carrière ?”

- “Je ne suis pas une personne nostalgique mais, d’après mes souvenirs des années 80, et je crois qu’ils sont justes, réels et objectifs, c’était une époque marquée par une explosion de liberté. Non seulement dans le cinéma, mais aussi dans la vie, dans la rue, dans la vie nocturne, dans la vie de tous les jours… On ne peut pas comparer cette époque avec la situation actuelle en Espagne.”

“Les années 80 ont été aussi pour moi des années d’apprentissage. C’est à cette époque que j’ai présenté mon premier long-métrage “Pepi, Luci, Bom”, c’est la première décennie d’une Espagne démocratique, c’était une époque de célébration, de jubilation absolue, très enthousiasmante.”

“C’est aussi l’époque pendant laquelle j’ai réalisé le plus de comédies si on prend mes 30 ans de carrière. Mon dernier film c’est, d’une certaine façon, un hommage à ces années-clé de notre société, parce que je crois qu’on a perdu beaucoup de choses qu’on avait à ce moment-là, et qu’on devrait les reprendre. Je crois aussi que, sans aucun doute, mon dernier film est un retour à ma jeunesse, le temps d’un film, parce que j’ai bien peur qu’un vrai retour serait beaucoup plus difficile…”

- “La Mémoire Historique de l’Espagne est un de vos projets en suspens…”

- “J’aimerais beaucoup faire un film sur la Mémoire Historique. En fait, j’ai commencé un scénario mais je n’ai pas réussi à le finir parce que mes scénarios restent longtemps sur mon bureau. Après mon prochain film, qui ne sera pas sur la Mémoire Historique, je pourrai m’y remettre. En tant que citoyen, c’est un sujet qui m’intéresse beaucoup et c’est pour cela que j’aimerais l’introduire dans un des mes films mais je n’ai pas encore trouvé la bonne façon de faire.”

“Ce sujet, il est très important pour la société espagnole. Vous savez comment la transition s’est faite. Il y a eu une loi d’amnistie, etc. Mais les crimes franquistes ont besoin d’une réparation. Il ne s’agit pas d’un règlement des comptes, il s’agit simplement du fait que les petits-enfants ou les arrière-petits-enfants, parce que je ne crois pas que des enfants soient encore vivants, de ces personnes puissent avoir un endroit pour rendre hommage à leurs ancêtres. C’est une question purement humaine. Et je crois que tant que cela ne sera pas fait, la période d’après-guerre, d’une certaine façon, ne sera pas terminée.”

- “Qu’est-ce que vous souhaitez pour le cinéma, pour l’avenir du cinéma ?”

- “Je souhaite surtout beaucoup des spectateurs dans les salles. Des spectateurs curieux dans les prochaines années pour un cinéma qui grandisse autour de tous les types de cinéma, dans tous les langues, sous-titré ou doublé, dans toutes les situations et dans n’importe quel pays.”