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Toiles d’automne

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Toiles d’automne

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Avec les premiers frimas, les occasions ne vont pas manquer d’aller se réchauffer dans une salle de cinéma et, si tel est le cas, vous n’aurez que l’embarras du choix. Depuis la fin de l’été et le début de l’automne, les sorties de (bons) films se succèdent, notamment avec l’arrivée des films présents à Cannes en compétition, ou venus des sections parallèles. Petit tour d’horizon de nos coups de cœurs de la rentrée.

Allo Mommy bobo

L’un des films qui restera aussi gravé dans les mémoires est bien Mommy de Xavier Dolan. 25 ans et déjà cinq longs métrages à son actif, avec à la clé un Prix du Jury qui vient couronner précocement la carrière du jeune québécois. Ce fut le coup de cœur de beaucoup de festivaliers et un choc pour les spectateurs de la rentrée cinématographique en France. Une histoire filiale, une histoire d’amour, une histoire de renaissance et une histoire de résilience… Mommy est tout cela à la fois et bien plus encore… Diane Després est une mère isolée dont le fils, Steve, est sujet à de graves troubles du comportement qui le rende impulsif, violent, bref incontrôlable. Diane est veuve et doit assurer seule l’éducation de son fils, renvoyé de tous les lycées de la région. Ils déménagent et s’installent dans une banlieue résidentielle où ils font la connaissance d’une voisine étrange, quasi-mutique, mais qui devient au fil de leur rencontre un troisième pilier du foyer. Kyla, Steve et Diane vont vivre une parenthèse enchantée où chacun trouve équilibre et épanouissement jusqu’à ce que…

Ce qui frappe d’abord en rentrant dans cette histoire, c’est son format, complètement inhabituel au cinéma. Une image carrée qui focalise notre regard sur le centre de l’écran et qui rappelle les films 8mm de l’enfance des plus de 40 ans. Un rapport intime se crée immédiatement mais Xavier Dolan ne se contentera pas de ce format, il se permettra même au milieu du film « d’élargir » le champ de vision du spectateur grâce à l’une des plus belles scènes de cinéma de ces dernières années. Steve, juché sur son skate-board, pose ses bras sur les rebords du cadre et l’ouvre d’un geste ample sur un format cinémascope, symbole de la liberté retrouvée du personnage. Dolan est un cinéaste de l’émotion, de la spontanéité et de l’instant volé, comme ses scènes de repas où il nous fait rentrer dans l’intimité de ses personnages. Les acteurs sont tous les trois extraordinaires, les actrices Anne Dorval et Suzanne Clément, déjà vues dans les précédents films du cinéaste, dégagent un naturel stupéfiant, et on a l’impression, à l’instar du jeune Antoine-Olivier Pilon, qu’ils se donnent cœur et âme à leurs rôles. Personne ne sort indemne de cette histoire, ni les personnages du film, ni nous autres spectateurs. Le Must de cette rentrée.

Leviathan, l’enfer du réel

Un autre film primé à Cannes, Leviathan d’Andreï Zviaguintsev qui a reçu très justement le Prix de la mise en scène. Là aussi, le cinéma nous emmène dans des contrées hostiles peu visitées par la fiction. Nous sommes dans la presqu’île de Kola, à l’extrême nord de la Russie occidentale, baignée par la Mer de Barentz et l’Océan Arctique. Une petite ville où Kolia tient un garage qui jouxte sa maison. Il y vit tranquillement avec sa jeune femme Lylia et son fils Roma qu’il a eu d’un précédent mariage jusqu’au jour où le maire du village entend le déloger pour récupérer sa maison à son profit. Pour lutter contre l’édile, Kolia fait venir son vieil ami Dmitri, avocat de Moscou, qui va tenter de faire plier genou au maire. Kolia, petit à petit, va s’apercevoir à ses dépens qu’il est rentré en conflit avec un ordre établi corrompu, justice et police compris, et que la lutte est inégale.

David contre Goliath, Leviathan incarne comme jamais l’histoire d’un individu qui va se retrouver broyer par le système. Le film est d’une puissance implacable et dénonce comme jamais l’état de déliquescence du pouvoir en Russie. Loin de Moscou, ce petit village est aux mains d’un maire alcoolique qui n’hésite pas à transgresser règlements et morale pour arriver à ses fins. La loi du plus fort règne, la violence et l’argent faisant office de régulateur. Zviaguintsev est aujourd’hui l’un des rares – voire le seul – cinéaste russe qui ose encore dépeindre dans ses films la véritable situation de son pays. Après Elena il y a deux ans, qui dépeignait l’avidité grandissante de la société russe vis-à-vis de l’argent, il continue de creuser le sillon d’un cinéma engagé mais jamais ennuyeux, bien ancré dans le réel et diablement bien écrit – le scénario nous offrant plusieurs retournement de situation. Ses histoires ne s’inscrivent ni dans le mythe ni dans le huis-clos intimistes mais au contraire dans une réalité sociale qui en dit plus sur la Russie contemporaine que n’importe quel reportage. Notre coup de cœur de la rentrée.

Saint-Laurent, l’enfer du génie

Saint-Laurent, présenté lui aussi en compétition à Cannes mais reparti bredouille, est un film qui a fait briller les écrans de la rentrée. Considéré comme la biographie « non autorisé » du grand créateur, cet opus signé Bertrand Bonello fait suite à celui de Jalil Lespert, Yves Saint-Laurent, sorti en début d’année, et que l’on avait trouvé définitivement beaucoup trop lisse puisque supervisé par Pierre Bergé, grand ordonnateur de l’hagiographie du génie. Rien de tel chez Bonello qui tord le cou aux images d’Epinal et rentre dans le vif du personnage. Le cinéaste a choisi de s’intéresser particulièrement à la période 1967-1976, années créatives en diable mais où le couturier a vécu les affres de la dépression et de l’addiction aux drogues, alcool et médicaments et une passion dévorante avec le dandy décadent Jacques de Bascher, alors que Saint-Laurent est en couple depuis des années avec Pierre Bergé. On comprend mieux les réticences de ce dernier à ouvrir les portes de la forteresse Saint-Laurent. Mais justement, ce que nous dévoile Bonello est passionnant et permet de mieux comprendre les obsessions du créateur, les madeleines oranaises de son enfance en Algérie, sa propension à vivre « hors-du-monde » au milieu de ses croquis de silhouettes sublimes de femmes dessinés sur des longues feuilles de papier, son attirance pour les garçons interlopes, sa générosité ambigüe (il fait congédier une de ses coutières enceinte, après lui avoir donner de l’argent pour un avortement), et l’emprise constante de Pierre Bergé, qui régit aussi bien la Maison Saint-Laurent que la vie de son « Kiko ».

La réussite du film tient à la fois à cette narration tendue servie par une mise en scène inventive (split screen, longs travellings pour les défilés…) et aussi par une direction et un jeu d’acteurs d’une grande justesse. Gaspard Ulliel ne joue pas Saint-Laurent, il est Saint-Laurent, sans forcer son jeu et sa diction, il a trouvé la bonne posture, le bon ton pour incarner le créateur. Et grâce aux seconds rôles (de Jérémie Rénier en Pierre Bergé à Léa Seydoux en Loulou de la Falaise en passant par Louis Garrel ou encore Amira Casar), nous sommes emportés pendant plus de deux heures dans le tourbillon de ses années folles, avec en appendice la fin de vie de Saint-Laurent, joué par un Helmut Berger crépusculaire qui rend toute la fragilité du grand personnage.

En attendant l’hiver…

Revenons enfin sur la Palme d’or, Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan, sorti au beau milieu du mois d’août par un distributeur clairvoyant qui a compris qu’il n’y a pas que les blockbusters à montrer à cette période pour rencontrer un succès public. Le long et beau film du turc ressemble à un chef d’œuvre ouvragé toute une vie, où chaque dialogue, chaque image, chaque expression ou intonation des acteurs prennent sens à l’écran et nous emmène un peu plus profond dans l’histoire de cet homme de théâtre, retiré dans son village natal d’Anatolie, et qui tient un hôtel pour touristes. Il y vit avec sa femme, de trente ans sa cadette, et sa sœur, fraîchement divorcée, et aigrie par la vie.

Le talent de Nuri Bilge Ceylan à scruter l’âme humaine fait encore ici merveille. Il nous emmène au fil des minutes dans la psyché des personnages qui dévoilent scène après scène leurs croyances, leurs contradictions, leurs faiblesses. Sous nos yeux se tissent un complexe écheveau de tensions, de frustrations, de non-dits qui finiront par éclater au grand jour et de vive voix. Nous sommes dans la tragédie, turque et non grecque, la plus pure, où les secrets de famille resurgissent et viennent pourrir les sentiments, tout en permettant à chacun de se resituer par rapport aux autres et au monde. Bref, un film somme, servi par une mise en scène fluide qui évite tout ennui, et un casting de haute volée. Sans oublier une photographie somptueuse qui nous emmène sur des territoires –les plateaux d’Anatolie centrale- très peu explorés par le cinéma.

Outre ces quatre films majeurs à ne pas manquer, d’autres films cannois sont annoncés bientôt sur les écrans : Mr. Turner de Mike Leigh pour qui Timothy Spall a reçu un très mérité Prix d’interprétation, Foxcatcher de Bennett Miller qui a reçu les Prix du meilleur réalisateur, ainsi que Timbuktu d’Abderrahmane Sissako qui a justement reçu le Prix oecuménique pour le message d’espoir qu’il délivre. A ne pas manquer.