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Narcotiques Anonymes France fête ses 30 ans

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Narcotiques Anonymes France fête ses 30 ans

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En cette soirée d’Halloween, c’est une foule non déguisée qui se présente à l’accueil d’un centre des congrès de la banlieue lyonnaise. L’association des Narcotiques Anonymes, fraternité d’entraide pour les dépendants qui souhaitent décrocher de la drogue, ouvre sa dix-huitième convention bilingue pour la ‘région’ France.

220 personnes ont finalement participé à ce rassemblement, la seconde convention seulement de l’association hors de Paris. « Nous prenons un petit risque en organisant une convention à Lyon car nous ne sommes pas sûrs du nombre de personnes qui seront prêtes à faire le déplacement ». Les organisateurs lyonnais épaulés par l’Assemblée des services régionaux (ASR), comité exécutif élu par les services locaux des NA pour la France, sont un peu inquiets malgré une affluence au rendez-vous pour ce premier soir. Il faut dire qu’ils travaillent à la préparation de ce week-end depuis un an déjà.

30 ans d’histoire

La réunion d’ouverture s’ouvre avec une demi-heure de retard. Les règles sont énoncées en préambule : à destination des médias présents mais aussi des dépendants tout au long de leur séjour dans le centre.

L'organisation d'une convention

Narcotiques Anonymes est, en France, une association loi 1901. Elle refuse toute subvention ou aide extérieure du plus bas échelon au plus haut de son organisation. Ce choix se veut en accord avec les principes fondateurs de NA : anonymat et non dépendance à quoi que ce soit.

Les conventions régionales sont l’occasion d’ouvrir l’association à un public plus large et ainsi « accomplir le but primordial de l’association qui est de transmettre le message ». Des médecins sont régulièrement invités et l’événement est ouvert à la presse. « Mais il s’agit plus d’une célébration que d’une véritable ouverture vers l’extérieur ».

Une convention régionale se déroule essentiellement comme une réunion de groupe. Le week-end s’articule autour de moments de partages sur des thèmes choisis par le comité d’organisation. En parallèle, certains comités se réunissent pour des réunions de travail.

Puis le déroulé suit le cours d’une réunion de groupe : une minute de silence est observée « pour les dépendants qui souffrent encore » suivie de la lecture, à tour de rôle par des participants dans la salle, des textes de référence. Toute la réunion est traduite en anglais en direct par l’une des sept personnes à la tribune. L’ambiance est joyeuse. Les numéros des étapes ou des passages sont énumérés spontanément en chœur par les participants. Certains aident à la traduction depuis la salle.

Vient le témoignage d’un invité, très applaudi, venu spécialement des Etats-Unis. Appelons le Chris. Il s’autorise à révéler le nom de son filleul décédé il y a deux ans. Chris explique comment celui-ci, très choqué par les violences meurtrières lors des émeutes de Los Angeles en 1992, se posa la question de savoir comment être tous d’accord. Chris explique lui aussi s’être posé la question, dont il a trouvé la réponse dans les toutes premières lignes de la littérature qui fonde NA. Il lit la première tradition : « Notre bien commun devrait passer en premier ; le rétablissement personnel dépend de l’unité de NA » et explique : « pour maintenir l’unité de la fraternité NA le groupe doit rester stable sinon la fraternité périt et les individus meurent ».

Le reste de son partage émeut les participants. Ils l’applaudissent à tout rompre lors de plusieurs passages comme celui où il explique comment il a rencontré NA : « après dix ans passés à chercher refuge dans l’Eglise ; après un numéro un dans les charts ; après avoir chanté pour le président des Etats-Unis, en 1984 b.c. avant le crack [hilarité dans la salle], j’ai rechuté. Et là on m’a présenté NA ; quelqu’un m’a donné une tasse de café et de la compassion. » Il évoque ensuite longuement la leucémie de sa fille qui avait soulevé un élan de solidarité et d’unité : « alors qu’elle était mourante c’est mon filleul qui est venu m’aider, me parrainer. Aujourd’hui ma fille a vingt ans ; mon filleul a rechuté et on vient de l’enterrer. Il a perdu sa bataille contre la maladie ; ma fille a gagné et a survécu. »

Il conclut en citant la phrase d’introduction des douze traditions « Aussi longtemps que les liens qui nous unissent sont plus forts que ceux qui pourraient nous diviser, tout ira bien » avant de céder à l’émotion et écraser des larmes au creux de ses mains. Ou comment la vie des malades de la dépendance s’articule dans le rétablissement entre leur parcours et les textes de NA, répétés, réfléchis, digérés, remâchés…

« le groupe doit rester stable sinon la fraternité périt et les individus meurent »

La seconde personne invitée à témoigner reste longtemps silencieuse avant de chuchoter au micro « quel message ! je suis sans voix » puis dans un souffle comme pour se lancer « Dieu, prends ma volonté et ma vie et montre-moi comment partager ». Elle explique ensuite : « 30 ans d’unité pour NA France, c’est un long chemin et ça me touche d’être là après avoir été là pour la première réunion à Lyon. »

30 ans de souvenirs

Ces 30 ans éveillent de nombreux souvenirs chez ceux qui ont été les témoins des débuts de NA France. Assis autour d’une table, sept rescapés, comme ils se qualifient, hésitent sur les dates ou sourient en repensant au sous-sol du bistrot parisien où se tenait la première réunion régulière en français en 1984. « Il faut comprendre qu’au début les gens montaient à Paris pour se rétablir ! »

« Le démarrage a été assez lent en France », beaucoup plus lent qu’au Portugal ou en Iran qui connaît un développement fulgurant. En 1983, deux personnes venues des Etats-Unis organisent une réunion hebdomadaire en anglais à Paris pour poursuivre leur rétablissement. « Il faut attendre encore un an pour y croiser des français, puis encore un an pour que des réunions se tiennent en français. »

La date dont tous se souviennent sans hésitation est 1995 lorsque la convention mondiale s’est tenue en France, à Eurodisney. « Les américains venaient tous les trois mois pour nous aider. Nous étions une fraternité très jeune et nous n’y serions pas arrivés tous seuls. » 5 000 personnes avaient participé à cette convention. Un succès pour la jeune association française à relativiser si on les compare aux 50 000 personnes qui s’étaient rendues à Philadelphie en 2012.

30 ans pour grandir

Ces participants, rejoints par la représentante du comité des relations publiques, ne s’expliquent pas entièrement la lenteur avec laquelle la France s’ouvre aux Narcotiques Anonymes. Ils avancent des hypothèses : « aux Etats-Unis où la sécurité sociale a été quasi inexistante jusqu‘à Obamacare, c‘était NA ou mourir. »

En France, si certains professionnels de la santé et des prisons où se rendent NA sont chaleureux et les accueillent comme une solution supplémentaire, d’autres sont très réfractaires au groupe d’entraide. Selon NA, ces professionnels « laissent traîner des soupçons de dérives sectaires. ». Pourtant assure un dépendant « une secte il est difficile d’en sortir ; NA il est difficile d’y rester. Les termes religieux sont des traductions héritées des traditions américaines mais NA n’est pas un groupe religieux ».

« aux Etats-Unis où la sécurité sociale a été quasi inexistante jusqu‘à Obamacare, c‘était NA ou mourir »

L’abstinence totale, y compris des traitements de substitution ou autres médicaments, longtemps prônée par NA est aussi considérée comme brutale et extrême par certains professionnels et nouveaux arrivants. Pourtant en 30 ans d’existence en France et plus d’un demi-siècle aux Etats-Unis, « NA a évolué sur ce point ». et des changements ont été apportés dans ce domaine au niveau mondial et jusque dans les textes officiels assurent les membres de l’association.

La discussion est lancée. Une personne interpelle les autres expliquant qu’il s’est interrogé sur le sujet le jour où il s’est sectionné une phalange à bord d’un bateau et que son entourage le poussait à prendre des antidouleurs : « Depuis j’ai réussi à formuler le problème. A partir du moment où je me pose la question, alors je ne prends pas le produit. » Un autre exprime alors son désaccord partiel : « c’est une décision personnelle mais il faut en discuter avec les médecins et ses amis NA ! .

Ces deux jours de convention, de partages et de discussions, se closent sur le ‘countdown’. Temps fort du week-end, très émouvant pour tous, où chacun peut énoncer fièrement ses jours d’abstinence, du plus jeune au plus ancien, de 3h à 29 ans ce jour-là.

Pour respecter l’anonymat, les citations ne sont pas nominatives.