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Le cinéma français a du coffre ! (Première partie)

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Le cinéma français a du coffre ! (Première partie)

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Le « French bashing » tant en vogue en ce moment touche aussi depuis quelques temps le cinéma français d’auteur. Il est presque de bon ton de critiquer le nombrilisme, le parisianisme, ou tout simplement l’ennui que procurerait un cinéma hexagonal exigeant. Cette rentrée a montré tout l’inverse : la vitalité d’un cinéma hors-normes, risqué, qui n’a pas peur d’explorer de nouvelles formes cinématographiques. Tour d’horizon avec quatre films qui font mentir les détracteurs du cinéma français.

Le Paradis

Alain Cavalier est peut-être le plus jeune de nos cinéastes français. A plus de 80 ans, chacun de ses films est un enchantement, et nous embarque dans une narration qui n’appartient qu’à lui. C’est un sentiment de liberté totale qui domine à la vision de son cinéma. Le Paradis ne déroge pas à la règle et ressemble à un journal intime en images fait de bric et de broc, livré à la sagacité du spectateur. Pas de grandes théories sur l’art cinématographique ou de montage biscornu et syncopé à la Godard. L’art de Cavalier se situe ailleurs, dans l’intime de pensées et de visions qu’il arrive à nous transmettre en toute simplicité. Avec lui, le cinéma redevient un art du réel, loin de ses artifices traditionnels, une expérience qui tient du prolongement de la pensée de l’homme fait cinéaste.

Le Paradis est un film court qui arrive néanmoins à nous évoquer en 70 minutes à la fois l’Odyssée et la Bible. Le film ressemble à un « marabout-de-ficelle » où Cavalier nous raconte ses rencontres avec deux des mythes fondateurs de l’humanité à l’aide notamment de jouets ou de petits objets trouvés au hasard. Comme un enfant qui animerait ses peluches ou ses figurines pour nous faire vivre une aventure dont l’imagination est la seule limite. Et pourtant, c’est un homme-cinéaste au crépuscule de sa vie qui cultive ici la naïveté et la fraîcheur de la jeunesse retrouvée, et se rend libre de filmer ce qu’il a sous les yeux, et ce qui lui vient à l’esprit. Fi des tournages lourds et des mises en scènes grandiloquentes, l’art de Cavalier réside dans l’immédiateté grâce à cette mini caméra numérique, outil qui ne semble plus le quitter depuis près de 20 ans et le bien nommé_ Libera me_ (1993). Une réflexion en images et en action, voilà ce que nous propose de manière quasi-unique dans le cinéma mondial Alain Cavalier, désormais au sommet de son art minimal.

Les Combattants de Thomas Cailley

Remarqué à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes au printemps, et récompensé par le Prix FIPRESCI de cette sélection, le premier long métrage de Thomas Cailley est à la fois une grosse bouffée d’oxygène et un cri qui vient du ventre, à l’instar de l’affiche où l’on voit les deux acteurs principaux du film rugir comme des lions au soleil couchant, un bon résumé du film s’il en est. Le cinéaste s’est emparé d’un sujet original et audacieux dans le cinéma actuel, loin du film de genre, qui brasse à la fois une histoire d’amour, le film de bidasse, un film-catastrophe et une odyssée d’apprentissage et de survie. Thomas Cailley se joue des codes avec délectation en soulignant constamment son film de touches d’humour et d’ironie, mais aussi de questions sociétales fondamentales.


Les Combattants - trailer par hautetcourt

Au-delà d’une mise en scène alerte et d’un scénario sans temps morts, la direction d’acteurs est remarquable. La jeune Adèle Haenel, dernière récipiendaire du César de la meilleure actrice dans un second rôle pour Suzanne de Katell Quillévéré, qui galvanise le film par son engagement, sa générosité, une présence à l’écran hors-du-commun. Elle y interprète le rôle de Madeleine, tout juste diplômé d’un Master en économie, et qui compte bien s’engager dans les commandos pour… se préparer à la fin du monde. Une survivaliste qui prend des bains de piscine armée de rangers et lestée d’un sac à dos chargé de tuiles… Lors d’une campagne de l’armée de terre sur une station balnéaire du littoral landais, Arnaud, jeune apprenti menuisier, va croiser la route de Madeleine et en tomber fou amoureux. Il lâchera tout pour elle et suivra ses rêves… jusqu’au cauchemar ! A voir absolument pour comprendre que le cinéma français ne résume pas aux préoccupations d’intellos bourgeois du Vème arrondissement de Paris.

Mange tes morts – Tu ne diras point

Un autre coup de cœur (ou plutôt coup de poing) de cette rentrée cinématographique est un film surgi de nulle part, ou plutôt de zones très peu explorées par le cinéma, les zones péri-urbaines qui s’étalent désormais à perte de vue en cercle concentrique autour de Paris. Jean-Charles Hue est lui aussi un cinéaste à part dans le paysage français. On l’avait remarqué dès son court métrage La BM du Seigneur où l’on découvrait pour la première fois son héros Fred, un gitan appartenant à la communauté Yéniche, groupe semi-nomade que l’on trouve dans l’Est de la France. Ici, Fred sort de prison et entend continuer sa vie d’avant, faite de larcins et de petits braquages. La communauté ne l’entend pas de cette oreille et l’incite à rentrer dans le droit de chemin. A bord de sa BM Alpina (très grosse cylindrée), il va pourtant reprendre la route pour une dernière virée, accompagné de son cousin, et de ses deux frères…

Avec Mange tes morts , Hue invente le western gitan. Les indiens sortent de leur réserve et viendront se buter contre des lois qui ne sont pas les leurs. Fred, c’est un peu le dernier des Mohicans, qui pense pouvoir encore vivre comme avant, alors que les règles et les mentalités ont changé. Un dernier baroud d’honneur pour aller dans le mur, mais en beauté, fidèle à ses principes libertaires et anarchistes. La fiction et le documentaire se mêlent grâce à la proximité du cinéaste (qui s’est découvert sur le tard des racines Yéniches) avec son sujet (les acteurs sont tous des gitans), mais il nous emporte ailleurs, dans un thriller noir, le pied sur l’accélérateur et le doigt sur la gâchette, servi par une mise en scène survoltée qui ne laisse pas le spectateur respirer une seconde. Et au final, une réflexion sur le besoin de liberté dans une société qui a remplacé les lignes droites et la campagne par des ronds-points et des centres commerciaux.

Chante ton bac d’abord

Là encore, nous sommes en face d’un objet filmique inclassable qui flirte entre fiction, comédie musicale et enquête sociologique. David André s’est immergé pendant un an à Boulogne-sur-Mer pour suivre une bande de lycéens qui prépare le baccalauréat. Mais, ce qui était au départ un projet documentaire classique sur la jeunesse d’aujourd’hui dans une ville moyenne française touché de plein fouet par la crise et le chômage, est devenu une expérience cinématographique unique où chaque adolescent devient l’interprète de sa propre vie, à l’aide de morceaux chantés qui raconte leurs vies, leurs espoirs, leurs doutes et comment ils envisagent leur avenir.

La musique et surtout les paroles des chansons habillent les déambulations des lycéens pour donner au final, selon les propres termes du réalisateur, une touche de « réalisme poétique ». Récompensé au FIPA d’or à Biarritz – Festival International des Programmes Audiovisuels -, _ Chante ton Bac d’abord_ a été diffusé récemment sur Arte avant de connaître les honneurs d’une sortie sur grand écran. On sent dans chaque image la tendresse du regard de David André pour ces jeunes gens qui se cherchent comme tout bon adolescent qui se respecte, mais il évite les poncifs en donnant aussi la parole à l’entourage, les parents notamment qui viennent en contrepoint éclairer la personnalité de leurs enfants respectifs. Sans fausse note, la petite musique et les personnages bien réels de David André vous suivront longtemps… Et vous, vous rêviez de quoi à 17 ans ?

A travers ses quatre films qui sont autant des Objets Filmiques Non Identifiables, le cinéma français montre toutes ses ressources formelles et scénaristiques, et ne semble pas vouloir s’arrêter en si bon chemin. Nous reviendrons la semaine prochaine sur trois autres films qui ruent aussi dans les brancards d‘un cinéma conventionnel et formaté.