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Représenter Mahomet est-il interdit dans l'islam ?


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Représenter Mahomet est-il interdit dans l'islam ?

Par Reza Vassaf

Reza Vassaf est un auteur et dessinateur iranien. Ancien professeur en communication visuelle et désormais aussi historien de l’art, il a soutenu en 2013 une thèse de doctorat sur l’iconographie d’objets magiques musulmans à l’Université Lyon 2. Dans ce long article, il explique les origines de l’interdiction très discutée de la représentation de Mahomet dans l’islam.

1. L’aniconisme dans l’islam : stratégie politique ou loi religieuse ?
2. Les origines théoriques de l’aniconisme dans l’islam
3. Observations dans les vestiges archéologiques et les études des historiens de l’art
4. L’aniconisme contre le polythéisme
5. L’aniconisme arabo-musulman dans le traitement avec les autres civilisations
6. Le rôle des califes omeyyades dans le recul de l’aniconisme
7. Les courants intellectuels pour remettre des images en terre d’islam
8. Représentation du Prophète de l’islam dans l’histoire de l’art des musulmans
9. Le dernier mot


L’aniconisme dans l’islam : stratégie politique ou loi religieuse ?

Le 7 janvier 2015, vers 11h30, le siège de l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo a été visé par un attentat, qui a fait 12 morts dont deux policiers. Une vidéo témoin, diffusée sur Internet, montre que les deux terroristes, après avoir tué un policier, auraient dit “Nous avons vengé le prophète Mahomet”.

Charlie Hebdo est un des rares journaux qui avaient publié la représentation du prophète de l’islam. Ce qui est contesté par quasi toutes les communautés musulmanes, même par certains musulmans intellectuels comme Tariq Ramadan, qui n’a pas hésité à dire “Charlie Hebdo est un humour de lâche”1 avant et après l’attentat à Charlie Hebdo.

Bien qu’il ne faille pas faire d’amalgame entre les musulmans et les djihadistes, certaines croyances musulmanes prônent “l’interdiction de la représentation des êtres vivants, donc de Mahomet”. Les plaidoyers de ces intellectuels ont eu un rôle majeur dans l’incitation des djihadistes à commettre ce crime horrible.

Historiquement, ce n’est pas la première fois que les croyants de l’aniconisme musulman essayent d’appliquer “l’interdiction de la représentation des êtres vivants” dans les différentes civilisations. Les destructions des images par Yazid II en 720 (ou 723) au Caire, les destructions des fresques perses sassanides, l’autodafé de livres manichéens illustrés en 923 à Bagdad par le calife Mouktadir2, et le plus récent, les destructions de deux statues de Bouddha par les Talibans en Afghanistan en mars 2001, sont les preuves historiques concernant la “question de l’image” dans l’islam ou au moins dans les croyances d’une partie des musulmans.


Les origines théoriques de l’aniconisme dans l’islam

Les croyants de l’aniconisme musulman se réfèrent souvent à certains hadiths du prophète de l’islam qui confirment “l’interdiction de faire des images”, comme les deux hadiths suivants :
“Les anges n’entreront pas dans une maison où il y a un chien, ni dans celle où il y a des images.”3
“Ceux qui seront punis avec le plus de sévérité au jour du jugement dernier sont : le meurtrier d’un prophète, celui qui a été mis à mort par un prophète, l’ignorant qui induit les autres en erreur et celui qui façonne des images et des statues.”4

Il y a également certains rapports historiques dans lesquels Mahomet atteste sa volonté d’éliminer la représentation des formes figuratives dans la société arabe du VIIe. Un homme qui portait un sceau figural vint voir le Prophète, et Mahomet lui dit : “N’ai-je pas senti en vous l’odeur des idoles ?”5

L’aniconisme chrétien – comme l’aniconisme juif – repose sur certains textes sacrés, comme le Décalogue sur l’interdiction des images : “Tu ne te feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre. Tu ne te prosterneras point devant elles, et tu ne les serviras point ; car moi, l’Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, qui punis l’iniquité des pères sur les enfants jusqu’à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent” (Exode 20, 4 et 5). En revanche, dans le Coran, l’aniconisme est limité à “l’interdiction de faire des statues (الأَنصَابُ) comme des idoles”.

“Ô, croyants ! Le vin, les jeux de hasard, les statues et le sort des flèches sont une abomination inventée par Satan ; abstenez-vous-en, et vous serez heureux”6 (Cor., V, 90)

Ces paroles de Mahomet contre toutes sortes de représentation des êtres vivants n’existent pas dans le Coran, considéré par les musulmans comme “les Paroles d’Allah”.


Les observations dans les vestiges archéologiques et les études des historiens de l’art

La quasi-totalité des théologiens musulmans, des orientalistes occidentaux, des spécialistes des arts islamiques confirment “l’interdiction de la représentation des êtres vivants” dans l’islam primitif.
L’absence d’images et même de motifs décoratifs dans les œuvres d’art islamiques allant du VIIe au début du VIIIe siècle, tels que les premiers corans en écriture hijâzî7, des sceaux, des amulettes, des inscriptions monumentales en pierre sur “le barrage de Taëf” font également preuve que l’islam a souhaité établir un art sans image.

Ainsi, dès les débuts de la formation de l’islam, l’écriture ou la calligraphie se sont substitués à l’image ou, en d’autres termes, l’écriture a été considérée comme le seul matériel visuel conforme aux lois islamiques pour leur propre production d’œuvres d’art, y compris les objets magico-religieux. “Car le texte coranique à lui seul représente la matérialité de la présence divine. L’écriture, qui transcrit le Verbe divin, a pris très rapidement une valeur symbolique qui a mis la calligraphie au centre l’art islamique…”8 Tout cela atteste que l’aniconisme existait dans l’islam primitif.

Pour comprendre les raisons selon lesquelles Mahomet décida d’imposer l’aniconisme à la société musulmane, il faut considérer les circonstances historiques, culturelles, sociales des Arabo-musulmans du VIIe siècle dans la péninsule arabique. Cela permet une nouvelle interprétation des hadiths de Mahomet à propos des images.


L’aniconisme contre le polythéisme

Au VIIe siècle, l’île des Arabes (ou péninsule arabique) est entourée par trois grandes puissances – toutes monothéistes –, les Byzantins (chrétiens) au nord, les Perses sassanides (zoroastriens) au nord-est et les Abyssins9 (chrétiens) au sud-ouest. Cependant, la majorité des Arabes – sauf certaines tribus juives et nasrani (chrétiens) – sont polythéistes. Cela témoigne des fortes racines polythéistes de la culture arabe du VIIe siècle, étant le dernier peuple polythéiste dans cette partie du monde.

L’histoire de l’islam confirme que Mahomet, pour amener la pensée arabe du polythéisme vers le monothéisme, n’utilisait pas seulement des manières pacifiques. En fait, pour établir le monothéisme dans “l’île Arabe”, le prophète de l’islam n’hésitait jamais à utiliser un beau coup d’épée. Ceci est confirmé non seulement par les études des historiens religieux occidentaux mais aussi par les théologiens musulmans.

En réalité, alors que certaines civilisations ont mis des siècles pour passer du polythéisme au monothéisme, les Arabes – au VIIe siècle– l’ont effectué sur une courte période (seulement vingt-trois ans). Dès lors, nous pouvons interpréter qu’une grande partie des attitudes et des paroles du Prophète de l’islam n’étaient que des décisions politiques et non des lois religieuses, pour empêcher un retour du polythéisme sur “l’île des Arabes”. L’histoire de l’islam confirme que l’inquiétude de Mahomet d’un retour du polythéisme à l’île Arabe n’était pas infondée. En effet, après sa mort, plusieurs clans arabes abandonnèrent l’islam pour retourner à un paganisme originel.

De ce point de vue, l’aniconisme dans l’islam primitif peut être considéré comme une stratégie politique d’un prophète monothéiste pour empêcher un retour au polythéisme.

Oleg Grabar pose la question “Pourquoi le monde musulman transforma la technique purement pratique de la présentation des textes ?”10 L’histoire de la formation de l’islam en péninsule arabique donne une réponse claire à cette question.

Le prophète Mahomet, qui s’est considéré comme un descendant d’Abraham “casseur d’idoles”, dans les premières heures de conquête de la Mecque en 630, a cassé toutes les idoles dans la Kaaba (Maison du Dieu). C’était une réaction symbolique d’un Prophète monothéiste contre la pensée polythéiste.

Ainsi, dès les débuts de l’islam, les activités artistiques relatives à la statuaire, le dessin, la peinture et, en général, la création d’images ont été considérés comme des actes diaboliques, impurs, qui viennent en ligne droite du polythéisme. Ainsi, dès les débuts de l’islam, l’écriture prend un rôle spécifique, comme le seul matériel légitime pour la création artistique.

Dès lors, nous pouvons interpréter que “l’interdiction de la représentation de choses réelles et des formes figuratives dans l’islam primitif” l’a été pour trois raisons.

Tout d’abord, nous rappelons que, dans la péninsule arabe, l’adoration des idoles – comme des symboles des dieux sur la terre – était une culture institutionnalisée pour les Arabes avant l’islam.
Dès lors, il n’est pas difficile d’imaginer que la stratégie d’aniconisme du Prophète de l’islam était en phase avec la consolidation de la pensé monothéiste. À l’époque, compte tenu du passé polythéiste des Arabes, les images de choses réelles, les formes figuratives et notamment les statues pouvaient être facilement considérées comme des idoles par les croyants “orthodoxes”.

En second lieu, le prophète de l’islam – qui était déjà accusé par des juifs et des Nasrâni (chrétiens) arabes d’avoir inventé la religion islamique sur des vestiges de religions précédentes – voulait détacher l’identité visuelle de sa propre religion. Pour se distinguer des peintures chrétiennes dans lesquelles apparaissaient côte à côte anges et prophètes, Mahomet demande aux artistes musulmans de ne pas utiliser de représentations des êtres vivants : “À une époque où, dans les mondes chrétien, bouddhique et hindou, les images reflétaient ou dépeignaient le monde divin et jouaient un rôle précis et complexe dans les liturgies et les expressions de la piété, le monde islamique refusa de suivre ce courant dominant et, peu à peu, élabora une doctrine refusant la représentation d’êtres animés.”11

En troisième lieu, selon l’islam, Allah est le seul Créateur12. Comme plusieurs spécialistes de l’art islamique l’ont déjà signalé, la création d’images de choses réelles pouvait être comparée au Créateur, c’est-à-dire Allah. “À l’époque de Mahomet, la culture propre de l’Arabie était encore rudimentaire ; on n’y différenciait pas clairement une créature vivante de sa représentation… Ils croyaient que l’image équivalait à l’être réel ; l’artiste pouvait, ou en tout cas entendait, donner non seulement l’apparence du réel à son image, mais aussi la vie même.”13

Ainsi “l’interdiction de la représentation des formes figuratives dans l’islam primitif” pousse des artistes arabes à créer un type d’art sans image en conformité avec l’islam. L’impact de cette interdiction dans l’art islamique a été signalé par de nombreux historiens spécialistes de l’art islamique, comme Alexandre Papadopoulo, qui note : “Dans la formation de cette esthétique [de l’art islamique], on peut distinguer, en gros, deux temps. Dans le premier, les œuvres ne répondent encore que négativement à l’interdiction de figurer les êtres vivants, c’est-à-dire que ces prescriptions sont appliquées à la lettre, mais les artistes n’ont pas encore découvert le moyen de tourner les interdictions.”14

En effet, avant l’islam, si le devoir d’artiste arabe avait été de matérialiser des dieux des religions polythéistes par les images, les statues, etc., à partir de l’installation de l’islam dans la péninsule arabique, le devoir de l’artiste s’est transformé en la visualisation d’un dieu invisible (Allah) par les éléments visibles. Cette condition ouvre une fenêtre sur l’usage des lettres d’alphabet arabe dans toutes les pratiques reliées à l’art, telles que la fabrication des objets magiques. Car à la fois l’écriture arabe – qui était peu utilisée avant l’apparition de l’islam – prend un caractère sacré lié au fait qu’elle transcrit le Coran. Ainsi, la parole divine est devenue visualisée par l’écriture arabe. À partir de ce moment-là, l’islam n’a plus besoin de l’image parce que le texte coranique, autrement dit les lettres arabes, a été adopté comme seul représentant de la matérialité de la présence divine sur terre.

L’orthodoxie n’ouvrait donc aucun avenir à la peinture de personnages ; elle orientait au contraire l’artiste vers la calligraphie. Ainsi, l’écriture arabe a été mise au cœur de l’art du VIIe siècle dans la péninsule arabique et, de ce fait, a rejeté l’image à une place marginale dans tous les actes reliés de l’art. “Cette absence de figuration caractérise, dès la fin du VIIe siècle, les premiers corans, et s’étend à tous les livres relevant des sciences religieuses : ouvrages de hadîth, de droit islamique, d’exégèse coranique ou de théologie ; la calligraphie et les motifs non figuratifs en constituent en effet le seul décor.”15


L’aniconisme arabo-musulman dans le traitement avec les autres civilisations

L’histoire de l’art islamique atteste que les premières traces de l’apparition des motifs décoratifs et de la représentation figurative dans la production artistique officielle des musulmans sont apparues en dehors de la péninsule arabique. Voir le dôme du Rocher et Qusair Amra. De plus, les spécialistes de l’art islamique confirment que les premiers fondements de l’art islamique se sont constitués hors de celle-ci, sous le règne de la dynastie des Omeyyades (661-750).

Après l’expansion de l’islam dans d’autres pays du milieu du VIIe siècle, la continuité de l’aniconisme musulman a entraîné certaines difficultés. Pendant les premières décennies, les armées arabo-musulmanes ont conquis les provinces de l’empire sassanide au nord-est (vers l’Irak et l’Iran actuels) et une bonne partie de l’empire byzantin (à l’ouest vers la Syrie, la Palestine et l’Égypte). Ainsi, sous les règnes des premiers califes (632-661), le Proche-Orient est conquis. Puis, en un siècle, deux dynasties arabes – la dynastie des Omeyyades (661-750) puis la dynastie abbasside (750-1258) – s’emparent d’un immense territoire qui s’étend de l’Espagne aux portes de l’Inde. Ainsi, les Arabo-musulmans se trouvent-ils au carrefour des traditions artistiques des Byzantins et des Mésopotamiens. Les successeurs et adversaires des Omeyyades, les Abbassides – également d’origine arabe – déplacent le centre politique et culturel de Damas à Bagdad (en Mésopotamie) qui était l’héritier des traditions artistiques de diverses civilisations, à savoir celles des Mésopotamiens et des Perses. Il faut également signaler l’Égypte comme centre culturel fort dans la région.

Pour les nouveaux musulmans – qui appartenaient aux civilisations non arabes –, l’aniconisme appliqué par les Arabo-musulmans n’était ni compréhensible ni acceptable. De fait, pour les Arabo-musulmans qui ont apporté l’islam, faire des images et des statues était considéré comme des actes permettant la survie de la pensée polythéiste auprès de la jeune société musulmane. Au contraire des nouveaux musulmans non arabes, qui avaient un rôle considérable dans la formation des premières religions monothéistes comme le zoroastrisme et le manichéisme. Son prophète de cette dernière, Mani lui-même était peintre. Faire des images et des statues non seulement n’était pas jugé comme des actes diaboliques mais des actes qui aidaient les hommes à se rapprocher spirituellement de Dieu.

Ainsi, la résistance des sociétés des pays vaincus a été une raison pour contourner l’aniconisme de l’islam primitif. Bien que les courants contraires ne puissent pas annihiler l’interdiction de la représentation des formes figuratives dans tous les domaines, ils ont cependant réussi à mettre une barrière entre les deux domaines du sacré et du profane. “La raison en est que l’homme laïque, à la différence de l’homme de religion, dressait une barrière entre les domaines de l’action, le sacré et le profane. Si, au sein de son existence culturelle, le laïc admettait l’interdit jeté contre la peinture de personnages, dans le domaine profane il n’en voyait pas la raison d’être.”16 Ainsi, au fil du temps et au contact des Arabo-musulmans avec les autres civilisations, l’aniconisme de l’islam primitif va progressivement reculer en terre d’islam.

De ce point de vue, l’existence des images en terre d’islam est le résultat d’un conflit culturel permanent entre les opposants et les fidèles – soit arabes, soit non arabes – de cet aniconisme, du milieu du VIIe siècle à nos jours. C’est ainsi que, en dehors de la péninsule arabique, dans un processus graduel et dans un contrat non écrit, l’interdiction de la représentation des êtres vivants pour les artistes – dans toute circonstance, soit privée, soit publique – va être limitée au Coran et à la mosquée.


Le rôle des califes omeyyades dans le recul de l’aniconisme

Il ne faut pas également ignorer le rôle considérable de la majorité des califes omeyyades au retour des images dans la terre d’islam.

Remarquons que, pour les musulmans (en majorité sunnites), à partir de la mort d’Ali, le quatrième calife de l’islam en 661, la valeur du calife comme successeur légitime du Prophète de l’islam ou le leader politico-religieux se dégrade en un poste politique comme les sultans en terre d’islam. “Pour assurer la cohésion de l’Empire, le nouveau calife [Muawiya] substitue à la théocratie islamique un État arabe séculier, fondé sur la caste dirigeante arabe.”17 De ce point de vue, pour les musulmans, les califes omeyyades et plus tard les califes abbassides ne sont plus considérés comme les leaders religieux en terre d’islam. C’est pour cette raison que le premier calife omeyyade, Muâwîya, va établir le Chura ou conseil des cheikhs pour pallier le manque de légitimité religieuse de son califat. À partir de ce fait, les califes n’étaient que les sultans (rois) de l’empire islamique. Les sultans du nouvel empire, comme tous les rois classiques, admiraient la vie de luxe, les édifices aristocratiques avec des murs décorés. Ainsi, en conservant le système administratif sassanide, les califes de la dynastie des Omeyyades ont transféré la capitale de l’empire musulman de la Mecque à Damas. Puis, pour manifester le pouvoir du nouvel empire et leur statut comme empire mondial face à la grandeur de ceux qu’ils avaient vaincus et face à l’empire byzantin, qui n’était pas tout à fait vaincu, ils vont bâtir les premières constructions impériales – hors de la péninsule arabe – sur le plateau Syrie-Palestine – qui avant la conquête arabe avait été une région dominée tantôt par l’Empire sassanide tantôt par l’Empire byzantin –, précisément dans les villes de Damas et de Jérusalem – dont la majorité des habitants étaient chrétiens, juifs et polythéistes. Mais “les Arabes, qui apportaient l’islam, ne pratiquaient aucun art – en dehors de la littérature – et s’imposaient comme une aristocratie militaire aux pays vaincus.”18 Ainsi, sous le règne du calife omeyyade Abd al-Malik (685-705), en empruntant des techniques byzantines et les motifs décoratifs de l’art sassanide, la première construction impériale d’importance de l’islam, c’est-à-dire le dôme du Rocher ou mosquée d’Omar – qui se voulait manifester la grandeur de l’empire islamique – s’élève sur l’ancien temple des juifs et des chrétiens à Jérusalem en 69119. Ainsi, nous pouvons déduire qu’à part certaines exceptions les califes omeyyades et abbassides possédaient un avis favorable envers les images.


Les courants intellectuels pour remettre des images en terre d’islam

À partir de l’expansion de l’islam aux pays voisins, il n’existait plus un islam unique. Plusieurs courants politiques, intellectuels, sociaux vont créer des islams différents, avec divers points de vue sur la question de l’image. Parmi ces derniers, existait-il des avis pour remettre en faveur des images en terre d’islam, surtout chez les chiites ? “Pour le courant chiite ismaélien des Ikhwân al-Safâ ou “frères de la Pureté” [IXe-Xe siècle], les dessins, les couleurs, les formes, les structures et les attributs que l’on peut voir dans le monde des corps sont des symboles des “archétypes du monde des esprits””.20 Le même point de vue est partagé pour les courants ésotériques : “Pour les mystiques, la nature, les réalités humaines et l’histoire du monde sont des manifestations de Dieu, des images des Attributs et des Actes divins, des enseignements spirituels.”21

Il faut également signaler les solutions que proposaient certains théologiens islamiques – comme une justification religieuse – pour la représentation des formes figuratives. “Trancher le cou” des personnages dans les miniatures a été une de ces solutions (voir figure ci-dessous). Cité par L. Massignon, un peintre demandait à Ibn Abbas : “Mais enfin, est-ce que je ne pourrai pas exercer mon métier, est-ce que je ne pourrai pas représenter des êtres animés ? Si, lui répondit-il, mais tu peux décapiter les animaux pour qu’ils n’aient pas l’air vivants.”22 Ainsi les artistes musulmans dessinaient-ils les personnages réels et puis ils ont fait un trait d’encre sur le cou. En d’autres termes, ils ont tué les personnages dans leurs œuvres. Ainsi, en décapitant le corps de la tête par un trait noir, les artistes pouvaient dessiner les formes humaines23.


Maqâmât d’al-Harîrî, Bagdad, vers 1225-1235 (Leningrad, Institut oriental de l’Académie des sciences, MS. S. 23, p. 250)

Un autre facteur important qui contribue à conserver l’image en terre d’islam a été le climat intellectuel. Plusieurs textes scientifiques grecs sont traduits en arabe sous les règnes des Omeyyades. Ensuite, à l’époque des Abbassides, nous observons un mouvement massif de la traduction des ouvrages grecs en arabe à Bagdad, ce qui influencera le climat intellectuel de l’islam pendant les siècles qui suivront. Dans les livres scientifiques, les représentations visuelles avaient un rôle important, car elles éclairaient les textes. Ainsi ces images se trouvent-elles dans les versions arabes. “Certains ouvrages anciens [grecs] avaient été illustrés ; leurs versions arabes le seront. L’illustration originale ne sera pas oubliée mais simplement soumise à un processus plus ou moins marqué d’arabisation.”24 Dès lors, nous pouvons déduire que les courants intellectuels jouaient en faveur de la réintroduction des images en terre d’islam.


Représentation du Prophète de l’islam dans l’histoire de l’art des musulmans

Historiquement, certains courants théologiques, croyants en l’aniconisme – dans l’islam primitif – essayaient toujours d’imposer l’aniconisme au monde de l’islam, mais l’histoire de l’art des musulmans démontre que les artistes musulmans non seulement représentaient des êtres vivants mais aussi représentaient des prophètes et, parmi eux, Mahomet et sa famille dans leurs œuvres.

La Chronologie des anciens peuples d’Al-Biruni, grand polygraphe persan de la fin du Xe siècle, conservée à la bibliothèque de l’université d’Édimbourg, les Qesas al-anbiyâ (“Histoires des prophètes”) rédigés par Ishaq Ibn-Ibrahim al-Nishapuri, l’écrivain persan du XIIe siècle, dans lesquels Mahomet se présente comme le continuateur légitime et ultime de vingt-cinq messagers envoyés par Dieu pour répandre le monothéisme auprès de leurs peuples, l’Histoire universelle écrite en arabe par un grand vizir persan, Rashid al-Din, le Siyar-i Nabi (la “Vie du prophète”), exécutés à l’époque ottomane au IXe siècle sont seulement quelques exemples dans lesquels Mahomet est représenté25.


Mîr Haydar, Mirâdj nâmeh (Le Livre de l’ascension du Prophète) Mahomet, David et Salomon, Afghanistan, Hérât, XVe siècle.


Le dernier mot

Si les djihadistes, pour justifier leurs actes terroristes, se réfèrent à certains hadiths de Mahomet contre toutes sortes d’images, il faut leur demander si la photographie ainsi que les vidéos qu’ils ont diffusées sur Internet comme une propagande sont des représentations d’êtres vivants.
En fait, si les djihadistes considèrent les hadiths de Mahomet à propos des images comme une loi religieuse, il faut d’abord qu’ils jettent toutes leurs caméras, leurs portables, leurs télévisons, même leurs photos personnelles, etc. Et, s’ils savent que l’aniconisme dans l’islam primitif n’était qu’une stratégie politique abordée par le Prophète pour empêcher le retour du polythéisme, il faut leur rappeler que la France n’est pas la péninsule arabique, où il n’existe toujours pas à nos jours de salle de cinéma, et qu’ils ne sont pas le Prophète de l’islam.

1 Voir le débat entre Tariq Ramadan et Stéphane Charbonnier (dit Charb), dans l’émission Revu et corrigé sur France 5, le 5 novembre 2011.

2 GRAY Basil, La Peinture persane, Skira, p. 15.

3 Le hadith de Mahomet cité par Bukhârî : Bukhârî, LXXVII, 87.

4 Hadîth du Prophète Mahomet, cité par CLEMENTE-RUIZ Aurélie dans “L’art dans la civilisation arabo-musulmane”, in La Civilisation arabo-musulmane au miroir de l’universel – perspectives philosophiques, Paris, Unesco, 2010, p. 187.

5 IBN MANZUR Muhammad, al-Imīma al-Allāma Abī al-Fazl Jamāl al-Dīn Muhammad, dans Lisān al-arab (15 vol.), Beyrouth, Dar al-Sadir, 1994, vol. 12, p. 164.

6 Selon Oleg Grabar, l’interdiction de faire des “statues” dans le Coran est limitée aux “idoles”, le terme arabe qui est utilisé dans ce verset, ansâb الأَنصَابُ, signifie les “statues”, tandis que dans tous les versets coraniques le terme arabe, asnâm أَصْنَام, est utilisé pour déterminer l’“idole”, comme dans la sourate VI, le verset 74.

7 Les paléographes européens du XXe siècle ont donné ce nom aux premières écritures livresques provenant de deux villes de la religion du Hedjaz c’est-à-dire la Mecque et Médine.

8 VERNAY-NOURI Annie, Enluminures en terre d’islam : entre abstraction et figuration, Paris, BNF, 2011, p. 18.

9 Les Éthiopiens.

10 Penser l’art islamique, une esthétique de l’ornement, p. 179.

11 GRABAR Oleg, Images en terres d’Islam, Paris, Réunion des musées nationaux, 2009, p. 17.

12 “Allah est le Créateur de toute chose” (Cor. XXXIX, 62).

13 La Peinture arabe, p. 13.

14 L’Islam et l’art musulmans, p. 28.

15 Enluminures en terre d’Islam : entre abstraction et figuration, p. 19.

16 La Peinture arabe, p. 14.

17 L’article, sous le titre “Les Omeyyades”, dans l’encyclopédie électronique Larousse.

18 L’islam et l’art musulmans, p. 23.

19 À cette époque, on observe l’émergence des motifs décoratifs et des représentations des formes figuratives dans la mosquée du dôme du Rocher, la frappe des monnaies de types byzantin et persan par le calife Abd al-Malik avec sa propre image en 696 à Damas et les illustrations des femmes nues sur les murs de Qusair Amra (probablement entre 711 et 715).

20 L’Univers symbolique des arts islamiques, p. 19.

21 L’Univers symbolique des arts islamiques, p. 21.

22 L’Islam et l’art musulmans, p. 55.

23 Richard Ettinghause, dans La Peinture arabe (p. 15), signale également la mutilation de certains manuscrits illustrés. Il note que “des iconoclastes ont coupé ou effacé des têtes ; graffiti déplorable…”.

24 La Peinture arabe, p. 15.

25 Pour plus de renseignements sur ce sujet, voir l’interview de Bernard Genies par Sophie Makariou, “Représentation de Mahomet : l’islam a perdu de vue sa propre histoire”, dans L’Obs, le 14 janvier 2015, et Un interdit de la représentation, diffusé sur le site de la BNF.

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