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Dmytro Firtash : l'Europe, l'Ukraine et la Russie doivent s'entendre sur le gaz

Il est considéré comme l’homme le plus riche d’Ukraine, mais aussi le plus controversé. Dmytro Firtash, un oligarque proche de l’ancien président

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Dmytro Firtash : l'Europe, l'Ukraine et la Russie doivent s'entendre sur le gaz

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Il est considéré comme l’homme le plus riche d’Ukraine, mais aussi le plus controversé. Dmytro Firtash, un oligarque proche de l’ancien président Ianoukovitch, a fait fortune dans les engrais, les mines, le commerce du gaz et les médias. Il est depuis 2006 sous le coup d’une enquête du FBI pour corruption et organisation criminelle. Les Etats-Unis réclament son extradition. Il clame son innocence et tire à boulets rouges sur l’actuel gouvernement ukrainien qui l’accuse d’affaires douteuses. S’il s’oppose à la guerre dans son pays, il ne cache pas ses affinités avec la Russie.

Oleksandra Vakulina, euronews

Dmytro Firtash, bienvenue sur euronews et merci de nous accorder cet entretien. J’aimerais tout d’abord avoir votre opinion sur la situation actuelle en Ukraine – économique et politique.

Dmytro Firtash

Je pense que la situation est très difficile. Nous faisons face à des défis extrêmement difficiles, et nous avons perdu des occasions.

Nous voyons clairement maintenant qu’au cours des 23 années d’indépendance de l’Ukraine, nous n’avons pas fait ce qui devait être fait et nous n’avons pas tiré de leçons. D’où les résultats que nous voyons aujourd’hui.

Tout d’abord, la situation économique est désastreuse.
Deuxièmement, les résultats des dernières élections présidentielles et législatives n’ont pas apporté les solutions aux problèmes que les gens attendaient. Les réformes ne sont pas mises en œuvre, il n’y a pas de changements positifs, et, finalement, les gens souffrent, les affaires sont touchées, tout le monde souffre.
Nous devons changer cette situation, nous devons revenir sur ce qui a été fait au cours de ces 23 dernières années. Nous devons faire beaucoup pour les 23 prochaines années. Nous devons trouver des solutions, cela concerne les réformes constitutionnelles et les réformes économiques. C’est une tâche énorme, mais cela doit être fait.

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Quand vous parlez d’occasions manquées dans le passé et des choses qui doivent être faites maintenant, quelles réformes concrètes avez-vous en tête ?

Dmytro Firtash

Je suis profondément convaincu, et je ne le nie pas, que l’Ukraine a besoin d‘être reconstruite. Cela pourrait prendre la forme d’une fédération ou d’un système polonais, allemand ou autrichien, mais il faut régler la question une fois pour toute.

Je suis convaincu que nous devrions déléguer plus de pouvoir aux régions, sinon, il n’y aura pas de reconstruction, ni de modernisation du pays. Nous ne devrions pas trop débattre sur ce que nous avons aujourd’hui. Nous devrions discuter de ce qui doit être fait.
Nous pouvons tous voir ce qui se passe dans le pays aujourd’hui – il s’est
pratiquement effondré. Nous sommes en fait pratiquement en faillite. Nous ne pouvons rien faire, et le gouvernement n’a malheureusement pas mis en œuvre toutes les réformes. Et bien sûr, la chose la plus importante c’est que la guerre s’arrête, je l’espère.

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Il y a un certain nombre de réformes déjà engagées et annoncées par le gouvernement. L’une d’elles concerne le secteur de l‘énergie. On parle beaucoup en ce moment de l’approvisionnement en gaz. L’Ukraine compte-t-elle trop sur les livraisons de gaz en provenance d’Europe ?

Dmytro Firtash

La vie nous enseigne qu’il est important d‘être un expert dans ce que l’on fait, et de comprendre comment les choses fonctionnent. Malheureusement, notre gouvernement a une compréhension très superficielle de l’ensemble du processus et ne peut pas apprécier pleinement les résultats de ses actions.

Il n’utilise pas tous les outils à sa disposition, il les utilise mal et perd ses points forts, ce qui le rend faible et crée aussi des problèmes pour l’Europe. Pourquoi ? Parce que nous continuons à dire que nous pouvons vivre sans le gaz russe, ce qui est totalement faux

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Ce n’est pas vrai ?

Dmytro Firtash

Je ne crois pas ces affirmations. Et nous voyons encore plus de scandales ces derniers temps – que nous achetions du gaz ou pas.
Nous revenons à la situation dans laquelle nous étions auparavant. Je pense que nous devons nous comporter de façon réaliste, sinon nous ferons face au pire des scénarios quand, tôt ou tard, la Russie va s’accrocher avec l’Europe concernant South Stream ou un autre pipeline. Parce que les Européens ne voudront pas devenir l’otage de cette confrontation constante. Je pense qu’un tel comportement n’est pas bon.

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Existe-t-il une troisième option ? Chaque fois qu’il est question de gaz, on ne parle que de la Russie ou de l’Europe. Y a-t-il quelqu’un d’autre ?

Dmitro Firtash

Il n’y a pas de troisième option. L’Europe, l’Ukraine et la Russie devraient
s’asseoir à la même table des discussions. Qu’on s’apprécie ou pas, nous devrions maintenir le dialogue.

Il était évident que lorsque l’Europe et l’Ukraine ont discuté de leur association, les intérêts de la Russie n’auraient pas dû être ignorés. C‘était important que l’Europe parle avec la Russie, et l’Ukraine aurait dû faire pareil.
Ce que nous voyons aujourd’hui, c’est la partie politique de l’accord d’association qui est en place, mais la mise en œuvre du volet économique est retardée d’un an ou deux. Le dialogue avec la Russie vient juste de débuter. Pourquoi avoir perdu autant de temps ?

Assayons-nous tous à la même table et discutons des problèmes et des réserves de tout le monde, de ce que veut la Russie, l’Ukraine et l’Europe. Ayons une discussion franche et ouverte. Nous avons besoin d’unité, d’un grand marché commun. Et cela n’a pas vraiment d’importance s’il se construit de Lisbonne à l’Extrême-Orient ou de l’Extrême-Orient à Lisbonne.

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Une autre question encore sur l’approvisonnement en gaz. Le ministre ukrainien de l‘économie, que nous avons interrogé il y a quelques jours, a notamment évoqué des discussions avec la société russe Gazprom.
Il a dit, et je cite, qu’aujourd’hui, il n’y a pas d’intermédiaires et que l’Ukraine négocie directement avec Gazprom. Il a également mentionné la société RosUkrEnergo dont vous êtes actionnaire.
Comment réagissez-vous aux déclarations du ministre, selon lesquelles les relations avec Gazprom sont beaucoup plus transparentes car il n’y a plus d’intermédiaires ?

Dmytro Firtash

Que doit-il arriver quand on élimine un intermédiaire et que tout est beaucoup plus simple ? Eh bien, au moins vous devriez vous attendre à des livraisons garanties et à un prix énoncé clairement, n’est-ce pas ? Et qu’avons-nous aujourd’hui ? Ne vous méprenez pas, je ne sais pas exactement ce que le ministre voulait dire, je ne veux pas le critiquer, mais il n’a pas raison.
Mais je peux vous dire que lorsque RosUkrEnergo était en place, il n’a jamais été question d’une quelconque menace à la stabilité de l’approvisionnement en gaz.

L’Europe obtenait son gaz, les installations de stockage de gaz en Ukraine étaient pleines et le prix du gaz pour l’Ukraine était de 179 $ le mètre cube. Je ne sais pas de quoi parlait le ministre de l’Economie mais je lui conseillerais d’en faire plus pour assainir le budget du pays.

Je ne sais vraiment pas à quoi il se réfère, et je n’ai pas à avoir honte de quoi que ce soit. Je n’ai jamais spéculé sur le gaz en Ukraine. J’ai gagné de l’argent en dehors de l’Ukraine.

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Je ne peux pas ne pas vous interroger sur l’enquête en cours aux États-Unis. Où en est-elle ?

Dmytro Firtash

Vous savez que je ne fais aucun commentaires à ce sujet – non pas parce que je ne veux pas ou que je ne suis pas prêt mais parce que mes avocats ne me le permettent pas. Tout ce que je peux dire c’est que ni moi, ni mon groupe n’avons jamais rien fait d’illégal. Je l’affirme et nous allons le prouver.

Ensuite, je traite cette affaire comme une pression politique car quelqu’un voulait m‘éloigner de la politique ukrainienne, m‘éloigner d’Ukraine, parce que ces gens connaissaient ma position, et qu’ils pouvaient anticiper mes actions.

Je suis contre la guerre et je ne le cache pas. Je continue à dire que nous avons besoin d’une réforme constitutionnelle, que les trois parties (Ukraine, Russie et Europe) doivent s’asseoir et trouver des solutions. Cela signifie que ma position est claire.

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Imaginons un instant qu’il n’y ait plus de poursuites contre vous et que toutes les accusations soient retirées. Vous êtes lavés de tous soupçons. Allez-vous rentrer en Ukraine? Demain ou après-demain ?

Dmytro Firtash

Je peux vous dire ceci : l’Ukraine,c’est chez moi. Si je voulais vivre dans un autre pays, j’aurais pu le faire de mon propre chef et des milliers de fois. Mais je ne l’ai jamais fait .

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Avez-vous des ambitions politiques ? Vous verriez-vous jouer un rôle actif ou être plutôt dans l’ombre ?

Dmytro Firtash

Non, je n’ai jamais été engagé en politique, je n’ai jamais eu l’ambition de devenir un politicien ou un fonctionnaire du gouvernement. Dabord parce que je ne saurais même pas comment faire, ce n’est pas quelque chose qui me soit proche. J’aime faire ce qu’il me plait. J’aime les affaires et c’est exactement ce que je fais.