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Tunisie : à quoi a servi la révolution ?


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Tunisie : à quoi a servi la révolution ?

Etudiants, chômeurs, avocats, cyberdissidents … Ils ont été les acteurs de la révolution tunisienne. Plus de 4 ans après la chute de Ben Ali, ils expriment leurs fierté ou leur désillusion, et nous permettent de prendre le pouls de la société tunisienne.
Reportage

Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi, un jeune vendeur ambulant de fruits et légumes à qui la police a confisqué son matériel, s’immole par le feu devant le gouvernorat de Sidi Bouzid. Il succombera deux semaines plus tard à ses blessures. Entre temps, la rue s’est embrasée. Manifestations, émeutes, affrontements avec la police… Le slogan “Travail, liberté, dignité” mobilise jour après jours des milliers de Tunisiens. La contestation déborde des régions rurales défavorisées. “Dégage !”, entonne finalement un choeur de manifestants avenue Bourguiba, à Tunis, la capitale. Le 14 janvier, Zine el-Abidine Ben Ali et une partie de son clan quittent précipitamment le pouvoir. En 28 jours, la révolution met fin à 23 ans de règne autoritaire.

Quatre ans plus tard, la Tunisie se dote d’un nouveau gouvernement sorti des urnes. On loue alors le succès de sa transition démocratique. On évoque l’exception tunisienne dans l’après printemps arabe. Pour de nombreux Tunisiens, toutefois, la révolution n’est pas encore accomplie. Ses objectifs de justice sociale sont loin d’avoir été atteints. Entre euphorie, fierté et déception, des acteurs du soulèvement témoignent. Retour sur les événements.*
(*propos recueillis avant les attentats au Musée du Bardo)

« La révolution, c’est ce qu’on voulait depuis des années »


Chronologie

  • 20 mars 1956 : indépendance de la Tunisie, ancien protectorat français
  • 8 novembre 1959 : Habib Bourguiba devient président de la république de Tunisie
  • octobre 1987 : Zine el-Abidine Ben Ali est nommé Premier ministre
  • 2 avril 1989 : Zine el-Abidine Ben Ali devient président de la République
  • 17 décembre 2011 : Mohamaed Bouazizi tente de s’immoler par le feu à Sidi Bouzid
  • 14 janvier 2011 : fuite du président Zine El Abidine Ben Ali en Arabie Saoudite
  • 23 octobre 2011 : premières élections libres. Le mouvement islamiste Ennahda remporte une majorité de sièges à l’Assemblée nationale constituante (ANC)
  • 6 février 2013 : assassinat de Chokri Belaïd, opposant de gauche
  • 25 juillet 2013 : assassinat du député nationaliste de gauche Mohamed Brahmi
  • 29 juillet 2013 : attaque de au mont Chaambi, 8 militaires sont tués
  • 18 décembre 2013 : mise en place d’un gouvernement de « technocrates » pour remplacer la coalition formée par les islamistes et deux partis de gauche
  • 26 janvier 2014 : adoption d’une nouvelle constitution, la troisième dans l’histoire du pays
  • 26 octobre 2014 : élections législatives remportées par le parti anti-islamistes Nidaa Tounès
  • 21 décembre 2014 : Beji Caïd Essebsi élu président de la République
  • 18 mars 2015 : attaque au Musée du Bardo, revendiquée par Etat islamique

Mohamed Ameur grille ses Boussetta Filtre à la chaîne. «Les cigarettes, au moins, ça ne coûte rien», s’amuse, sarcastique, cet instituteur «à la porte de la retraite». Dans les ruelles de la cité Ettadhamen, il progresse patiemment ; évite les nids de poule, salue un visage familier. Puis, ralentit sur Ibn Khaldoun, l’avenue commerçante qui plonge vers Intilaka, autre banlieue populaire de Tunis. Son visage s’illumine : «Toute cette rue-là était remplie de monde. Il y avait au moins 100 000 personnes ! C’est de là que c’est parti», dit-il en allusion au soulèvement d’Ettadhamen le 12 janvier 2011, coup d’envoi d’une nouvelle vague protestataire qui allait faire vaciller Ben Ali.

Cette cité populaire, dont le nom signifie « solidarité » en arabe, est la banlieue la plus peuplée de Tunisie, – et d’Afrique, répète-t-on à l’envi. Une véritable ville dans la ville, érigée au gré de l’exode rural, où résideraient au moins 250 000 personnes. Avec ses gardes nationaux postés à certains croisements, Ettadhamen semble marquer une frontière avec Tunis. «Ici, on est considéré comme une zone rurale», soupire Mohamed Ameur, en dépassant ces agents habituellement affectés dans les campagnes. A quelques stations de métro de la capitale, ce territoire illustre l’envers du « miracle économique » de la Tunisie des années Ben Ali.

Images des martyrs d'Ettadhamen
A Ettadhamen, un hommage aux jeunes de la cité morts durant la révolution (Photo : @Agnès Faivre)

«Pour beaucoup de familles, la situation s’est dégradée dans les années 90», estime Khaled Salah. Ce directeur d’école primaire voit alors des parents ne parvenant plus à payer les fournitures scolaires, des élèves sans goûter, d’autres qui s’absentent pour «vendre des chewing-gum ou des sacs dans la rue». «Ils voyaient leur père et leurs frères au chômage et ils nous disaient : ‘pourquoi étudier ? Il n’y a pas d’avenir pour nous ici‘», relate-t-il. «Nous, on leur répondait : ‘s’il n’y a pas d’avenir professionnel, il y a un avenir intellectuel, et ça a plus de valeur !‘» poursuit Mohamed Ameur, selon qui les réformes libérales mises en œuvre dès la fin des années 80 ont affaibli les plus vulnérables. «L’école est gratuite, mais pour le reste, c’est difficile», résume-t-il. Outre cette paupérisation, l’instituteur décrit un climat d’«oppression», d’«étouffement», un «manque de liberté»; et un discours qui change peu à peu de registre auprès des «enfants». «Lorsqu’on leur apprend que le président de la République ne doit pas dépasser un certain nombre de mandats et qu’ils ne comprennent pas, on leur dit : ‘Alors, protestez !‘» lâche Mohamed Ameur dans un sourire.

A Ettadhamen, les enseignants seront les « gardiens » de la révolution. Une large majorité d’entre eux sont syndiqués à l’Union générale des travailleurs de Tunisie (UGTT), un acteur politique historique en Tunisie. Aussi, lorsque les gardes nationaux désertent la cité dès les premiers soubresauts de l’insurrection, ils « encadrent » le mouvement social, préparent des affiches, des slogans, organisent un service d’ordre, des tours de garde pour protéger les quartiers. Les affrontements avec les forces de l’ordre seront particulièrement violents à Ettadhamen. Au moins neuf jeunes périssent. Mais les protestations se poursuivent et convergent le 14 janvier 2011 vers le ministère de l’Intérieur, avenue Bourguiba, à Tunis. «J’ai vu un de mes élèves dans la foule, il s’est jeté dans mes bras, il m’a dit : ‘Enfin !‘», témoigne Mohamed Ameur. «On a commencé à rêver», ajoute-t-il.

Manifestation du 14 janvier 2011 sur l'Avenue Bourguiba à Tunis
Manifestation du 14 janvier 2011 sur l’Avenue Bourguiba à Tunis

Ce jour-là, dans la foule massive, il y a aussi Imen Bejaoui. «La révolution, c’est ce qu’on voulait depuis des années», assure celle qui devient avocate en 2006 et prend alors conscience de «la main de Ben Ali sur le tribunal». Plus qu’une justice aux ordres, cependant, Imen Bejaoui dénonce un « système Ben Ali » basé sur le clientélisme, la corruption, le détournement de fonds publics ou les malversations financières, et dont elle n’a pas fini de traquer les acteurs. «On combattait Ben Ali partout, dans la justice, dans l’administration, il était partout, il avait des représentants, des réseaux. On est parmi les premiers à être sortis dans la rue », raconte la jeune femme, qui préside l’Association tunisienne des jeunes avocats.
Le 14 janvier, le symbole est fort. Les avocats s’interposent entre les manifestants et les forces de l’ordre postées devant ce ministère de l’Intérieur où nombre d’opposants ont été torturés durant le régime de Ben Ali. «Derrière nous, il y avait trois groupes de policiers casqués et cagoulés, et devant nous, les citoyens. Je n’ai pas oublié leur regard. Ils criaient ‘dégage !’ à Ben Ali, au clan Trabelsi [nom de sa seconde épouse, ndlr], mais quand ils nous regardaient, il y avait beaucoup de respect.», narre Imen Bejaoui. Quand l’avocate apprend le soir que l’avion présidentiel a quitté la Tunisie, elle exulte : «C’était extraordinaire ! Je me suis dit : ‘ça y est, on va avoir toutes les libertés‘».

Les avocats contre Ben Ali et sa mafia

Posted by Sarra Hamdy on Tuesday, December 28, 2010

Imen Bejaoui lors d’une manifestation des avocats devant le palais de justice de Tunis le 28 décembre 2010

Autre révolutionnaire de la première heure, la journaliste Lilia Weslaty, vibre quant à elle, au souvenir de la soirée du 13 janvier. Dans ce qui sera son dernier discours, le président Ben Ali annonce la liberté “totale” pour l’information et internet. Un moment «magnifique» pour Lilia Welsaty. Cette enseignante de formation découvre la censure en 2002, «par hasard», en cherchant sur internet des informations sur le referendum constitutionnel tunisien. Mais aucune page ne s’ouvre. Un ami lui montre alors, grâce à des serveurs proxy permettant d’accéder à des sites internet bloqués, l’étendue de la censure en Tunisie. Elle tombe des nues. «Je ne savais pas, on était complètement déconnectés de la réalité», avoue-t-elle. Dans le sillage de la mouvance de blogueurs et cyberdissidents née dans les années 2000, elle apprend à déjouer les blocages des sites web. Avec ses sept “pseudos” et ses nombreuses identités sur Facebook, elle commence à diffuser des vidéos de personnes torturées. Puis se concentre sur la censure. Collecte des données, montre ce qui ne doit pas être vu. Elle se découvre un tas d’amis anonymes sur la toile.

Ammar 404
Ammar 404, surnom donné à la censure, ici sur internet, 404 étant l’erreur affichée pour les pages non accessibles sur le web

Le 13 janvier 2011, comme des millions de Tunisiens – le nombre d’utilisateurs d’internet est évalué à environ 4 millions en 2011 – Lilia Weslaty peut cliquer sur Youtube, Dailymotion, Nawaat, un journal indépendant crée en avril 2004, Tunisnews, la newsletter des opposants islamistes en exil, et d’autres sites interdits depuis des années par la cyberpolice du régime. En une soirée, la Tunisie a cessé d’être ce pays que Reporter sans frontières classait parmi les “ennemis d’internet”. «On a vu une explosion d’infos de partout, il y avait du bon, il y avait de l’intox, c’était une cacophonie mais on respirait enfin la liberté !», s’enthousiasme-t-elle-t-elle.

Lilia Weslaty, journaliste, revient sur la fin du blocage d’internet et sur son parcours de cyberdissidente

Les acquis de la révolution

Lilia Weslaty, Webdo
Lilia Weslaty de Webdo (Photo : @Agnès Faivre)

Depuis juillet 2014, Lilia Weslaty est rédactrice en chef du journal en ligne Webdo. Dans ses locaux, 3 journalistes et un community manager s’activent autour d’une grande table, casque vissé sur les oreilles, regard rivé sur Twitter, Facebook et Youtube. Passée par Nawaat, média de référence animé par un collectif de blogueurs, Lilia Weslaty annonce la couleur : «ici on veut créer un média objectif, qui fasse du bon boulot, sans appuyer tel ou tel parti, ni régler des comptes avec les anciens du régime. On veut faire du journalisme, du vrai». Pas si simple de prendre ses marques dans un paysage médiatique longuement monopolisé par les thuriféraires de l’ancien régime, et aujourd’hui en pleine recomposition.

Dans cette nébuleuse où gravitent les « anciens » d’une presse sur commande, les nouveaux « qui veulent tout changer », les « reconvertis », Webdo incarne le sérieux et l’espoir pour Nawel Bizid. «Les médias alternatifs et notamment ceux qui proposent du live blogging (couverture d’événements en direct, ndlr) ont pris le relais dans le journalisme. Ils donnent les vraies infos», assure la jeune femme, qui a choisi de plaquer son métier d’anesthésiste-réanimatrice pour devenir journaliste en 2011. La révolution, pourtant, elle l’a suivie sur la pointe des pieds. Par curiosité, au départ. Elle était touchée par la détresse de Mohamed Bouazizi. «Il ne s’est pas immolé par le feu pour Youtube et Dailymotion, mais pour la dignité et l’emploi», rappelle-t-elle. C’est après le 15 janvier, selon elle, que «ça a vraiment commencé», quand il a fallu «tout changer». Pour Webdo, elle part souvent sur le terrain, en reportage, et goûte particulièrement aux sujets de société. Et si elle reste sceptique sur les réponses politiques apportées jusque-là, elle considère la liberté d’expression comme une clé : «tant qu’on peut exprimer le mécontentement, on a des chances d’évoluer», dit-elle.

Pour Nawel Bizid, journaliste, le changement commence après la chute de Ben Ali

Les locaux de Webdo
Les locaux de Webdo (Photo : @Agnès Faivre)

«On est en train d’apprendre» tranche Maher Chaabane, rédacteur en chef adjoint de Webdo. «Il faudra au moins 20 ans pour changer les mentalités, pour s’adapter». Ce transfuge de Tunis Hebdo, un titre généraliste mû à ses débuts par un penchant satirique puis «devenu comme les autres, censuré», ré-apprend lui aussi un peu le métier, qu’il s’agisse des outils du journalisme web ou du traitement de l’actualité politique, dans un environnement bouleversé par le multipartisme et la tenue d’élections libres. Fait nouveau, il a ainsi couvert ses « premières » élections. Finies, les fastidieuses soirées électorales et leur routine : invitation au ministère de l’Intérieur et annonce du score stalinien du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti au pouvoir. Webdo a réalisé des reportages dans les régions, suivi les débats entre les «partis qui s’entretuaient», pris la température dans les bureaux de vote. «On a suivi les résultats en direct avec beaucoup de suspens» ironise le journaliste, qui a également observé une «nouvelle mentalité» : les débats d’opinion entre Tunisiens. «La politique n’intéressait plus les gens avant la révolution, précise Maher Chaabane. Par peur, par habitude ou par ennui, les gens ne s’exprimaient pas».

Maher Chaabane, journaliste, redécouvre son métier après la révolution

« Comment ne pas être fier de ce qui a été accompli depuis la révolution ? » interroge Lilia Weslaty. La progression de la Tunisie vers un Etat de droit reste «très positive» selon la jeune femme. Un nouveau code de la presse est entré en vigueur le 4 novembre 2011. Il renforce notamment les droits des journalistes. La Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (HAICA), l’autorité de régulation de l’audiovisuel a par ailleurs été lancée en mai 2013.

Les autorités de transition ont aussi doté la Tunisie d’une nouvelle constitution, qui remplace celle de 1959. La Constitution tunisienne adoptée le 26 janvier 2014 inscrit notamment la liberté d’expression et d’opinion, la liberté de conscience, l‘égalité des droits entre hommes et femmes ainsi que le principe de la parité dans les assemblées élues ou encore la prohibition de la torture physique et morale. Elle est présentée comme la plus progressiste du monde arabe.

«C’est une excellente constitution, dans laquelle est également inscrit le droit de grève», précise fièrement Hfaiedh Hfaiedh, secrétaire général adjoint de l’UGTT. «Nous sommes très contents de ce que notre pays a fait, poursuit-il. La Tunisie n’est ni la Libye, ni l’Egypte. On montre qu’un pays arabe peut connaître une expérience démocratique, malgré toutes les difficultés de la transition : le terrorisme, les assassinats, le conflit à la frontière libyenne…»

Le siège de l’UGTT
Le siège de l’UGTT à Tunis, la puissante centrale syndicale compte quelque 750 000 adhérents (Photo : @Agnès Faivre)

Pourtant, il s’en est fallu de peu pour que le pays bascule dans la violence politique. L’assassinat, le 6 février 2013, de Chokri Belaïd, un avocat devenu chef d’un parti de gauche, a provoqué des vagues de protestations. L’événement est venu cristalliser les tensions politiques entre les islamistes d’Ennahda, majoritaires à l’Assemblée nationale constituante (ANC), ses alliés de gauche au sein du gouvernement de coalition (la “troïka”) et plus généralement les forces d’opposition. Les meurtres du député nationaliste de gauche Mohamed Brahimi, le 25 juillet, puis quatre jours plus tard, de huit militaires tunisiens à la frontière de l’Algérie dans une attaque de la brigade Okba Ibn Nafa affiliée à Al-Qaïda, polariseront davantage encore la scène politique, poussant les Tunisiens à choisir entre deux camps à couteaux tirés : les conservateurs islamistes ou les progressistes laïcs.

Larbi Chouikha, politologue tunisien, revient sur la bipolarisation du paysage politique en Tunisie.

C’est finalement durant l’automne 2013 que la situation s’apaise, à la faveur du dialogue national initié par l’UGTT. Les négociations déboucheront sur la formation d’un nouveau gouvernement de “technocrates” et poseront le cadre des élections de 2014. La puissante centrale syndicale, dotée d’un réseau de quelque 750 000 adhérents, et qui a déjà vu ses membres siéger au parlement ou intégrer un gouvernement, est donc à nouveau entrée dans le jeu politique. «Parfois, les ouvriers nous disent : ‘bravo, vous nous avez menés aux élections, mais qu’en est-il de nos intérêts ?’ On leur répond que cette réussite est aussi une garantie pour eux. C’est une promesse», relate Hfaiedh Hfaiedh.

«Patience, le plus dur est fait», semble vouloir dire en substance l’UGTT, alors que le sentiment de réussite lié au règlement d’une crise politique et à la transition de l’autoritarisme vers la démocratie semble trouver peu d’écho dans l’ensemble la société tunisienne, en attente d’une relance de l’économie.

En revanche, les acteurs de la révolution, qu’ils aient manifesté pour crier leur désespoir, dénoncer la censure ou faire tomber un régime corrompu, qu’ils soient journalistes, chômeurs, étudiants ou ouvriers, s’accordent sur un point. Le temps où les murs avaient des oreilles est révolu. Il est désormais possible en Tunisie d’exprimer une opinion et de débattre, dans la rue, au café, dans les salles de conférence ou dans les médias. «Le système répressif mis en place par Ben Ali pour verrouiller la société s’est cassé le 14 janvier», assure Larbi Chouikha, politologue et militant des droits de l’homme. «Parmi les deux acquis de cette révolution, il y a la liberté d’expression, mais aussi la vivacité de la société civile. On a vu éclore des milliers d’associations.» Difficile toutefois d’avoir un nombre précis, et de savoir combien d’entre elles exercent réellement une activité. 5 000 ? 15 000 ? La fourchette est large. Une chose est avérée, il ne s’agit plus d’“OVG”, ou “Organisations véritablement gouvernementales”, soit ces avatars d’ONG contrôlés par le pouvoir avant la révolution.

Menace terroriste, inégalités, pauvreté, la révolution n’a rien résolu

Taïddi
Les locaux de l’association Tahadi basée dans la cité Ettadhamen (Photo : @Agnès Faivre)

Retour à Ettadhamen. Rendez-vous est pris à deux pas du terminus de la ligne 5 du métro de Tunis, une des portes d’entrée de la cité. Tahadi est une association créée au lendemain de la révolution. Dans ses locaux, on s’agite en ce dimanche. Il y a là Shaïma, 20 ans, étudiante en gestion qui donne des cours de hip-hop, mais aussi Souhaïl, 32 ans, surveillant dans un lycée, Mounir, 37 ans, chanteur féru de philosophie, Wissem, 25 ans, étudiant en design ou encore Lazar, 27 ans, ingénieur informatique. Tous ont en commun leur attachement au quartier, au street art… et aux droits de l’homme. Dans une salle, Fatiha, la présidente, encadre une réunion avec un groupe de femmes de la cité. « On leur explique la constitution, et quels sont leurs droits. Il faut qu’on aide les femmes à se protéger de l’intégrisme, car ici, c’est le berceau des salafistes », expose Wissem.

Tahadi signifie défi en arabe. L’association veut s’attaquer en premier lieu à la «marginalisation;» d’Ettadhamen. «L’esprit associatif, c’est nouveau ici. Pour moi, ça signifie : ‘réfléchir à la paix’, j’ai beaucoup d’idées», murmure Mounir. Souhaïl, lui, invoque la générosité : «m’engager dans une association, c’était un rêve», confie-t-il en insistant sur le mot rêve. A Ettadhamen, il a vu le chômage progresser chez les jeunes, «surtout après la révolution». «Je voulais aider les gens du quartier, dit-il. Ici, les problèmes, c’est la pauvreté et l’insécurité». Ce surveillant a assisté à l’émergence des islamistes radicaux, dont certains sont d’anciens camarades de classe «qui ont quitté trop tôt l’école». «Avant la révolution, ils étaient cachés, ils avaient peur de la dictature. Mais entre 2011 et 2013, ils ont été de plus en plus nombreux, surtout dans les mosquées. Ils se sont imposés.» Et de décrire la confrontation avec ces fondamentalistes «qui ne communiquent pas avec souplesse.» «C’est devenu un gros problème», grimace Souhaïl. «On est dans une guerre, renchérit Lazar. Il y a des attaques très agressives. Ils ont déjà brûlé notre local. Ils répandent la peur. Moi-même j’ai l’impression d’être menacé mais de ne pas connaître l’ennemi.» Pour cet adepte de rap et de graffiti, qui inscrit volontiers ses slogans pro-démocratie sur les murs de Tunis, les habitants de la cité ont payé «un peu cher» la liberté d’expression post-révolutionnaire.

Taïddi

Lazar, bénévole à Tahadi,
est amateur de streetart.
Ici un de ses portraits de l’opposant
Chokri Belaïd, assassiné
le 6 février 2013
(Photo : @Agnès Faivre)

Mohamed Ameur, l’instituteur d’Ettadhamen rechigne quant à lui à évoquer la montée des religieux fondamentalistes. Le quartier est suffisamment taxé de «fief des salafistes» depuis la révolution ; un nouveau stigmate dont il se serait bien passé. «Tout le monde a peur de venir dans le quartier. On voit une dégradation de la distribution d’eau, d’électricité, de l’état des routes. Les prix sur les marchés ne sont même plus contrôlés ! Plus aucun représentant des services publics ne vient», se désole-t-il. Le sentiment d’abandon s’est renforcé à Ettadhamen, où l’intervention de l’Etat semble se limiter aux descentes organisées par les forces de l’ordre dans certaines mosquées et écoles coraniques de la cité, après que le groupe islamiste radical Ansar el-Charia a été classé organisation terroriste par la Tunisie en août 2013. Ce démantèlement, toutefois, s’est fait «avec difficulté» selon Mohamed Ameur. «Pas mal de nos enfants partent faire le djihad en Syrie ou en Libye», regrette l’instituteur. Il s’inquiète par ailleurs de voir la mission de l’école glisser de l’éducation vers le gardiennage. Une tendance qui s’est accentuée ces quatre dernières années. «Nos salles de classe sont dans un état misérable et on manque d’instituteurs. Mais le ministère de l’Education dit qu’il n’a pas les moyens. Il nous envoie des contractuels» explique Mohamed Ameur. Lui aussi, finalement, se sent délaissé par le gouvernement.

«Il serait temps de prendre la question sociale au sérieux», assène Abderrahmane Hedhili, président du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES). «Le ministère de l’Intérieur dit avoir empêché plus de 9 000 jeunes d’aller en Syrie» (déclaration de Lotfi Ben Jeddou septembre 2014, ndlr).
« Au moins 2 500 Tunisiens combattent en Syrie. Mis à part l’adoption de mesures sécuritaires, que fait le gouvernement pour ces jeunes attirés par les colons salafistes ? » Le militant de la société civile tunisienne alerte sur la déconnexion entre les revendications exprimées à travers les mouvements sociaux dès la fin des années 2000 et les réponses politiques apportées. Comme si les deux sphères, sociale et politique, n’avaient pas réussi à tisser de lien.

La révolution s’inscrit en effet dans le sillage d’autres épisodes contestataires, le plus marquant étant la révolte du bassin minier de Gafsa, en 2008, sévèrement réprimé. Dans cette région du sud, productrice de phosphate, mais aussi rurale et pauvre, des milliers d’ouvriers ont dénoncé, durant près de 6 mois, la précarité, l’inégale redistribution des richesses et la corruption. Soit des griefs identiques à ceux qui ont poussé des milliers de personnes à se mobiliser dès le mois de décembre 2010 dans les régions défavorisées de Tunisie, et qui semblent s’être heurtés immanquablement à la cécité des divers gouvernements post-révolutionnaires, selon Abderrahmane Hedhili. «Nous avons été confrontés à un soulèvement d’ordre social, et on n’a pas pris en compte les changements profonds de la société tunisienne» déplore-t-il. Le FTDES constate que de plus en plus de jeunes sont tentés par le djihad, le commerce illicite ou l’émigration clandestine, – qui a augmenté de moitié depuis 2011, se chiffrant à environ 30 000 départs annuels. Autres marqueurs de la détresse sociale d’une partie de la jeunesse tunisienne apparus après la révolution : la déscolarisation, qui concernerait 100 000 élèves chaque année, et le suicide, touchant essentiellement des moins de 35 ans. Un phénomène dont la Tunisie prend tout juste la mesure.

Pour autant, cela n’a rien d’un tabou pour Jowhar, Dalila, Mounira et Fatiha, quatre «diplômés chômeurs», âgés de 33 à 40 ans. Cette catégorie socioprofessionnelle a été l’un des moteurs de la révolution. Elle est même dotée d’une représentation nationale depuis 2006, l’Union des diplômés chômeurs (UDC), qui compte environ 16000 membres. Si le chômage s’établit à environ 15% de la population active en Tunisie, il grimpe à plus de 30% chez les diplômés chômeurs selon l’Institut national de la statistique. L’UGTT, elle, avance le chiffre de 45%.


Manifestation des jeunes diplômés au chômage en 2012

«Pour trouver du travail, il faut du piston ou du bakchich, sinon tu n’as rien !» lance Dalila, qui, avec son master en communication, cumule les jobs de vendeuse. Avec ses camarades d’un jour – ils se sont rencontrés dans le cadre d’un programme de stage d’une demi-journée à Tunis – elle a souhaité savourer une pause dans un «beau» café de la capitale, au style oriental. Dans quelques minutes, ils repartiront chez eux, à Mahdia, une ville balnéaire devenue «une terre d’émigration» où «beaucoup de jeunes se suicident». «Il n’y a pas de travail, pas de pouvoir d’achat», tonne Jowar, diplômé en comptabilité et surveillant dans un collège depuis 5 ans. «Chaque jour, tu dois choisir : c’est soit les macaronis, soit les tomates.» La remarque fait sourire l’assemblée. Dès qu’il s’agit d’évoquer le sujet de l’emploi, toutefois, les visages se durcissent. Chacun veut témoigner, donne de la voix. Les stages à répétition, les jobs au noir, les «petits boulots», les contrats de deux ou trois mois, les attestations de formation qui s’empilent, les projets, les démarches, les affronts, les refus… Ils vident leur sac. Jowar est intarissable. On ne sait pas trop s’il exprime le désespoir ou la colère. Lui se dit «écœuré». «C’est pas notre tour», soupire, plus fataliste, Fatiha.

Tous sont célibataires. «Pour être marié, il faut un travail stable, et avoir de quoi payer un loyer», précise Dalila. Alors, ils vivent chez leurs parents. La situation n’est pas si rare. «Le pire, c’est quand les enfants dorment dans la même chambre que les parents», poursuit Dalila. Pour eux, la révolution a juste apporté la liberté. Ils se disent étrangers à cette classe d’«hommes d’affaires» qui gravite dans les sphères politiques et leur donne tout juste «quelques comprimés pour calmer la douleur.»

Lina Ben Mhenni
Lina Ben Mhenni narre l’actualité politique et sociale sur son blog A Tunisian Girl (Photo : @Agnès Faivre)

«Aujourd’hui on est toujours confrontés aux mêmes problèmes que ceux qu’on vivait sous Ben Ali. Les Tunisiens qui sont sortis dans la rue pour demander la liberté, la dignité et le travail, n’ont rien gagné», résume Lina Ben Mhenni, qui souligne là encore que l’exaspération sociale n’a pas été prise en compte dans les politiques formulées depuis la révolution. La célèbre blogueuse, qui s’est fait connaître en 2008 suite à sa couverture de la révolte du bassin minier, continuer de narrer, caméra au poing, l’actualité politique, sociale et judicaire de la Tunisie dans son blog A Tunisian Girl. Un changement toutefois depuis 2013 : elle vit sous protection policière. «Le ministère de l’Intérieur a trouvé mon nom sur des listes saisies chez des terroristes liés à Ansar el-Charia», balaie celle qui a joué les reporters pour les médias étrangers durant la révolution, se rendant dans les régions les plus déshéritées de Tunisie. «Je voulais montrer la réalité au monde entier», dit-elle. Désireuse de défendre la mémoire des martyrs et blessés de la révolution – le bilan est de 300 morts selon l’ONU -, mais aussi de voir des réformes se mettre en place dans les secteurs de la presse, de la police et de la justice, elle pointe le retard enregistré en matière de justice transitionnelle.

Les revendications des révolutionnaires n'ont pas été entendues selon la blogueuse Lina Ben Mhenni« je voulais montrer la réalité des choses »

A
A Tunisian Girl, le blog de Lina Ben Mhenni

L’Instance Vérité Dignité, chargée d’enquêter sur les violations des droits de l’homme commises entre 1955 et 2013, a en effet vu le jour en juin 2014. Ce n’est que 9 mois plus tard qu’elle sera dotée d’un budget de fonctionnement. Trop tard, selon Lina Ben Mehnni. «Je vois aujourd’hui des personnes impliquées dans les crimes commis durant le régime de Ben Ali à des postes de pouvoir», déplore-t-elle.

Alors que de nombreux acteurs de la société civile ont appelé à accélérer le processus de justice transitionnelle, le politologue Larbi Chouikha avance l’image d’institutions marchant avec deux béquilles depuis la révolution : «on voit cohabiter deux univers contradictoires, entre ceux qui aspirent réellement à des réformes, et d’autres qui doutent, qui cherchent à conserver des privilèges.»

La justice transitionnelle est une nouvelle étape, cruciale, pour la Tunisie, qui doit faire face dans le même temps à de nombreuses difficultés économiques, sociales et sécuritaires. La révolution a levé le voile sur ce qui autrefois était caché : la pauvreté, un sujet censuré dans les journaux, et le fondamentalisme religieux, dont les partisans étaient réprimés. Le vide sécuritaire ayant suivi la chute du régime de Ben Ali et la détresse sociale ont alors créé un terreau favorable à l’émergence de groupes islamistes radicaux. Le défi sécuritaire, viennent rappeler les acteurs de la révolution, ne doit cependant pas escamoter les autres chantiers sur les fronts de l’emploi et de la relance économique.

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