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Turquie : l'AKP contraint à une alliance pour gouverner

Au pouvoir depuis 13 ans, l'AKP est arrivé en tête des législatives mais a perdu la majorité absolue et ne peut donc plus gouverner seul.

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Turquie : l'AKP contraint à une alliance pour gouverner

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Les urnes ont finalement fait obstacle à la présidentialisation de la république turque souhaitée par Recep Tayip Erdogan. En s’impliquant corps et âme dans la campagne électorale – ce que lui inderdisait la constitution – le Président turc a fait de ces législatives un plébiscite sur sa politique. Il en sort donc comme le grand perdant.

Point of view

Il va sûrement y avoir un gouvernement avec l'AKP. Mais personnellement, je pense que ce gouvernement mènera le pays à des élections anticipées.

Son parti, l’AKP a perdu trois millions de votes par rapport a 2011 et, plus grave, il perd plus de 70 sièges pour n’en décrocher que 255. On est loin des majorités absolues supérieures à 276 sièges auxquelles il était habitué. Pour la première fois depuis 2002, l’AKP ne pourra pas gouverner seul.

C’est ainsi qu’Ahmet Davutoglu, premier ministre sortant et homme de confiance d’Erdogan, est devenu l’architecte du plus grand échec éléctoral de l’histoire de l’AKP. Dimanche soir, au balcon, il a toutefois assuré a ses supporteurs que le vainqueur des élections restait l’AKP. Mais c’est une victoire sans pouvoir, lui rappelait ce lundi le journal pro-gouvernemental Sabah.

Le parti pro-kurde entre au parlement

Le scrutin a aussi généré un autre changement de taille : pour la première fois de son histoire, le parti de gauche pro-kurde HDP fait son entrée au parlement. Le tombeur du parti au pouvoir n’est autre que son leader, Selahattin Demirtas. Avec un score de 13%, le HDP obtient 80 sièges. Demirtas a écarté une coalition avec l’AKP et déclaré mort le débat sur une présidentialisation du régime.

La Turquie entre donc dans une période d’incertitude avec de difficiles négociations en vue pour former un gouvernement. La tache incombe au leader de l’AKP, Ahmet Davutoglu. Il dispose de 45 jours pour ce faire, mais au vu des réticences des autres partis, rien ne dit qu’il obtiendra la confiance du parlement. En cas d‘échec, le président devra convoquer de nouvelles élections dans un délai de 90 jours.

Décryptage avec Faruk Acar, analyste politique

Quel gouvernement pour la Turquie ? Melis Özoğlu, journaliste au sein de l‘équipe turque d’euronews, a passé au crible les hypothèses avec Faruk Acar, analyste au sein de l’institut de sondage Andy-Ar à Istanbul.

Melis Özoğlu, euronews :

Faruk Acar, même si l’AKP est arrivé en tête, il a perdu des voix. Comment l’expliquez-vous ?

Faruk Acar, Andy-Ar :

En fait, le parti gouvernemental n’a pas commencé à perdre des voix la semaine dernière. Sa popularité a été entamée par des événements très importants comme les manifestations du parc Gezi, l’impunité des ministres impliqués dans des scandales de corruption qui n’ont jamais comparu devant la Cour suprême, mais aussi l’arrestation de journalistes juste avant les élections locales l’an dernier. Tous ces éléments ont créé une équation dans laquelle différentes couches de la population ont commencé à prendre une position contre Erdogan.

Ce résultat constitue un message très important pour le processus post électoral. Les confrontations entre Erdogan et la banque centrale turque tout comme les mauvaises performances économiques de ces derniers temps ont aussi influencé le résultat des élections. Tout cela a eu un impact sérieux sur le score de l’AKP.

Melis Özoğlu, euronews :

Venons-en maintenant à l’hypothèse d’une coalition. A quel parti l’AKP peut-il s’allier ?

Faruk Acar, Andy-Ar :

On pourrait dire que l’AKP n’a pas plus d’affinités avec un parti qu’avec un autre. Ici, ce qui est important, ce n’est pas l’attitude de l’AKP vis à vis des autres partis. C’est plutôt ce que pensent ces partis a propos de l’AKP. L’AKP est arrivé en tête des élections. Il n’a pas obtenu le nombre de députés suffisant – soit 276 – pour former seul un gouvernement. C’est pour cela qu’il va essayer d’atteindre ce chiffre en nouant des alliances avec les autres.

Mais la distance qu’il entretient avec les autres partis et le discours qu’il a tenu pendant la campagne électorale ont conduit ces partis politiques à lui fermer leurs portes, à l’exception du parti républicain du peuple, le CHP. Comme on sait qu’il est presque impossible que les 3 partis d’opposition forment une coalition ensemble, il va sûrement y avoir un gouvernement avec l’AKP. Mais personnellement, je pense que ce gouvernement mènera le pays à des élections anticipées.

Melis Özoğlu, euronews :

Que pensez-vous du succès du HDP pro-kurde, qui entre au parlement ?

Faruk Acar, Andy-Ar :

Si on regarde ce qui s’est passé entre Erdogan et Demirtas lors du scrutin présidentiel, on voit que Demirtas a gagné en popularité. Et grâce à cela, pendant ces élections législatives, il a pu obtenir aussi des votes que l’on pourrait qualifier de “ temporaires “. Et encore, pendant la campagne électorale, au lieu de s’attaquer directement aux sociaux-démocrates du Parti républicain du peuple, le CHP, l’AKP s’est beaucoup plus focalisé sur le HDP pro-kurde.

A cause de cela, le HDP a construit un discours anti-Erdogan qui reflétait le point de vue de certains électeurs sociaux-démocrates. Grâce ou à cause de cette situation, ces électeurs ont préféré voter pour le HDP plutôt que pour le CHP.

Il y a donc ces votes stratégiques, temporaires. Et puis il y a aussi le discours du HDP, qui s’est posé en défenseur des libertés et s’est présenté comme un parti turc et non plus seulement comme celui des Kurdes. Enfin, il y a le fait qu’il ait présenté des candidats de toutes les couches sociales. Tout cela a fait qu’on peut même parler maintenant d’un parti social-démocrate en rivalité directe avec le CHP, qui se retrouve ainsi mis en difficulté.