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Crimée : le voyage controversé des élus français

Neuf députés et un sénateur français ont séjourné en Russie du 22 au 27 juillet. Pendant leur déplacement ils se sont rendus en Crimée pour rencontrer les autorités locales et la population. Ce voyage dans la péninsule contestée a été vertement critiqué en France et en Ukraine, mais très médiatisé en Russie.

Comment expliquer un tel déplacement ?


Pourquoi les parlementaires français se sont-ils rendus en Crimée ? Le communiqué de presse diffusé avant leur départ indiquait que “cette initiative vise à maintenir le dialogue entre les deux pays” (France et Russie ndlr).

Le député du parti Les Républicains Thierry Mariani, chef de cette délégation, a confirmé cela à la veille de leur “périple”.


Nicolas Dhuicq, le député de ce même parti que M.Mariani, dans une interview à euronews exprime ses sentiments sur ce voyage : “J’y suis allé parce que je considère que c’était mon devoir d’y aller, voir par moi-même sur place ce qui s’est passé plutôt que juger uniquement sur ce que répète éternellement la presse européenne.”

Pour M. Dhuicq la beauté des paysages de la péninsule lui a rappelé la Corse. Le député, qui parle un peu russe, a pu, comme il le dit avec le sourire, quitter la délégation pour aller voir les habitants.“Je n’ai pas vu d’hommes armés en Crimée, je n’ai pas vu de militaires. Les seuls militaires que j’ai vus, c‘était les gens de l’orchestre de la flotte de Sébastopol. Je retiens de mon voyage que la Crimée est en paix et qu’il n’y a pas de tensions”, souligne-t-il.

Cependant, pour Pierre Mathiot, directeur de Sciences Po Lille, la délégation des parlementaires français s’est fait manipuler par Moscou. “Ils ont été embarqués par le pouvoir russe et les autorités en Crimée, ils n’ont posé aucune question critique. On pouvait aussi imaginer qu’ils se déplacent pour comprendre comment les choses se passent, et qu’ils fassent un travail un peu objectif. Mais là, ce qu’on a vu de ce voyage, ce sont les rencontres avec le président du Parlement russe à Moscou. Les dirigeants de Crimée ont bien montré que les Français n’ont posé aucune question critique à leurs hôtes.”


Qui a payé ?


Les parlementaires français ont répondu à l’invitation de l’Association Dialogue franco-russe. Elle existe depuis 2004 et elle mène des activités politiques, économiques et culturelles dans les deux pays. Mais ce voyage a été payé par la Fondation russe pour la paix. Le président de cette fondation est Leonid Slutsky, président également de la Commission des affaires de la CEI (La Communauté des États indépendants) à la Douma.

Dans chaque interview, les parlementaires français ont souligné que ce voyage relève de leur propre initiative et que c’est une visite privée. Pourtant ils ont porté leur écharpe tricolore lors d’une cérémonie de commémoration dans le cimetière militaire de Sébastopol, à la mémoire des soldats français tués au milieu du XIXe siècle pendant de la guerre de Crimée.

Nicolas Dhuicq, député Les Républicains de l’Aube, explique à euronews pourquoi il a porté l‘écharpe tricolore, symbole de l’Etat, lors de son séjour en Crimée.

Selon Pierre Mathiot, directeur de Sciences Po Lille, “c’est un voyage privé dans le sens où ce n’est pas l’Etat français qui paye. Mais ils sont allés en Russie en tant que députés de la nation. Ils ne sont pas allés en vacances là-bas. Ils y sont allés et ils ont communiqué sur leur déplacement en tant que députés de l’Assemblée nationale française. Ce qui a permis d’ailleurs aux Russes de présenter ce voyage comme un déplacement quasi officiel et de recevoir ces députés pratiquement comme s’ils étaient les représentants de la France.”

Sous le feu des critiques

En France, cette initiative des députés a déclenché une vive polémique et une querelle diplomatique. Le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius s’est dit “choqué” par le déplacement des parlementaires. Selon le chef de la diplomatie française, cette visite comporte “un risque d’instrumentalisation par les médias russes” et constitue “une violation du droit international.”

Le député Nicolas Dhuicq lui a répondu sur twitter :



Pierre Mathiot, directeur de l’Institut d‘études politiques de Lille analyse pour euronews la visite des parlementaires français en Crimée

Bruno Le Roux, président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, avait eu aussi des mots durs contre l‘équipée des dix parlementaires. Ce dernier a estimé, sur France Info, que ce voyage était “une honte pour le Parlement français.”

Les députés français, qui ont participé au voyage en Crimée, ont été mis sur la “liste noire” ukrainienne. Ils ont tous été déclarés persona non grata dans le pays, par le chef de la diplomatie ukrainienne.

Le directeur de Sciences Po Lille estime que ces députés cherchaient une certaine publicité. Ce voyage n’avait pas d’utilité pratique. La session parlementaire s’est terminée le 22 juillet et les députés français sont officiellement en vacances. “Ils [les députés ndlr] étaient à la recherche d’un prétexte pour faire parler d’eux en France.”

Nicolas Dhuicq ne se dit pas contrarié d‘être interdit de territoire en Ukraine : “Ça ne me dérange absolument pas d‘être persona non grata en Ukraine. Je pense que le grand ami, c’est la Russie. Je pense que s’il n’y avait pas eu un référendum, la situation en Crimée serait la même que dans le Donbass. Je préfère la paix à la guerre.”

Un voyage à visée électoraliste ?

Les élections régionales françaises de 2015 auront lieu bientôt. Dans le cadre de la dernière réforme territoriale en 2014, une réduction du nombre de régions administratives a été opérée. Les prochaines élections joueront un rôle clé pour toutes les forces politiques françaises, en particulier au sein du parti d’extrême-droite, le Front national. Selon Pierre Mathiot, les députés français sont allés en Russie, parce que même en déplacement privé ils ont des arrière-pensées électorales. “Bien sûr je mets de côté monsieur Mariani, parce que ses électeurs sont les Français de l‘étranger. Mais les autres députés veulent manifester leur soutien au pouvoir russe qui est plutôt autoritaire, militarisé. Ils veulent probablement montrer à leurs électeurs que ce sont des députés qui aiment l’ordre, l’autorité. Donc ça peut jouer pour des élections locales en France pour contrer la croissance du FN.”

Cependant, Nicolas Dhuicq ne partage pas cette position. Pour le député il n’y a aucun rapport entre un voyage en Crimée et les élections régionales : “Je ne vois pas le lien, je ne comprends pas le raisonnement. Je pense que les gens voteront pour d’autres préoccupations que la Crimée. Malheureusement beaucoup de Français qui ont appris la géographie à l‘école ne savent même pas où est la Crimée.”


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